**Jalouse et Mylène,
bretonnes pie noir de mes jeunes années à Cuala
Elles n’étaient que deux,
mais elles remplissaient tout le paysage.
Deux bretonnes pie noir,
deux taches de vie dans les années quatre-vingts,
là où la terre parlait encore
par le bruit du vent et la patience des bêtes.
Le matin avait toujours une odeur.
Celle du foin tiède que je soulevais à la fourche,
promesse dorée tombant en pluie lente
sur le râtelier de l’étable.
Celle du regain que j’apportais le soir,
un parfum vif, vert, presque sucré,
qui faisait frémir leurs naseaux.
Et, sous tout cela, la note plus profonde
des fougères séchées,
leur couchade légère,
faîte de bruns et de craquements,
où elles se posaient comme dans un nid d’automne.
Quand elles bougeaient,
les cloches accrochées à leur cou
laissaient tomber un son clair,
comme une pensée qui se décroche.
C’était un tintement de vérité,
un écho qui traversait la cour
et se perdait dans le champ voisin,
où la brume restait souvent couchée
plus longtemps que nous.
Jalouse et Mylène avaient des cornes droites,
signes fins tournés vers le ciel,
comme si elles saluaient le jour.
Elles tenaient debout
avec la force de celles qui savent
que la terre leur est alliée.
Leurs pieds s’enfonçaient doucement
dans la terre grasse et sombre,
la même qui nourrit,
la même qui pardonne,
la même qui garde la mémoire.
Je les étrillais lentement,
comme on écoute une histoire.
Leur peau chaude vibrait à peine,
et je sentais sous mes doigts
la confiance simple des bêtes
qui n’ont rien à cacher.
Leurs yeux noirs ,
ah, leurs yeux ! ,
longs-cils battant comme des ombres douces,
me regardaient parfois
comme si j’étais plus ancien que mon âge,
plus digne que je ne l’étais vraiment.
À l’heure de la traite,
le seau posait sa lumière d’étain
au pied de leurs flancs.
Le lait venait en jets tranquilles,
chauds, réguliers, vivants,
et le monde se rétrécissait
à ce bruit blanc
qui parlait mieux que les mots.
Certaines nuits, je dormais auprès d’elles.
Leur respiration me berçait,
leurs mouvements lents
secouaient la paille
comme un petit tonnerre familier.
Un coup de queue, parfois,
venait me dire d’arrêter,
mais jamais sans ce regard retourné
qui portait une douceur ancienne,
une sorte de sagesse silencieuse
dont je m’inspire encore.
Leur présence n’avait rien d’extraordinaire,
et pourtant elle a façonné ce que je suis.
Elles m’ont appris la patience,
le respect,
la chaleur sans paroles,
l’importance de la terre
et la beauté du peu.
Jalouse, Mylène…
deux bretonnes pie noir
dans un temps où l’on prenait encore le temps.
Deux silhouettes tachetées
que le monde ne remarquait pas,
mais qui, pour moi,
ont porté tout un ciel.
12/25 RoW
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