Autrefois, une ferme s’étendait sur cinq hectares, lovée entre les coteaux doux et les haies épaisses qui dessinaient les limites du monde. Je coupais les sentiers, pour aller en classe, M.Tracteur est a la pature avec ses vaches, je suis de Berlaimont, mon enfance au bord de la Sambre, les usines , et la ferme,
Autrefois, une ferme tenait dans la paume du paysage. Cinq hectares seulement, mais cinq hectares habités : une terre connue par son nom, ses humeurs, ses replis. Les coteaux dessinaient des lignes de retenue, les haies faisaient frontière et refuge, et chaque parcelle avait sa mémoire. On trayait à la main, on lisait le ciel, on avançait à l’allure du vivant. Le temps ne se découpait pas en heures rentables, mais en saisons pleines, en maturations lentes, en silences nécessaires. La terre respirait, et ceux qui la travaillaient respiraient avec elle.
Puis quelque chose s’est déplacé. Les haies ont commencé à tomber, les coteaux à s’aplanir sous le poids des machines, et la ferme s’est étirée, toujours plus loin, jusqu’à trente, quarante hectares. Le paysage s’est ouvert comme une plaie trop nette. Les saisons ont cessé d’être des maîtresses pour devenir des contraintes à contourner. Labourer plus profond, semer plus large, récolter plus vite : la terre est entrée dans une logique d’équation. Le vivant a été sommé de répondre à des chiffres. Les haies, ces lignes de résistance contre le vent et l’oubli, ont été sacrifiées au nom du rendement. Le sol, retourné trop souvent, a commencé à perdre sa voix.
Aujourd’hui, une exploitation de cent vingt hectares, équipée d’un robot de traite, labellisée bio, avec quatre-vingts vaches laitières, est encore qualifiée de « petite ferme ». Elle tente pourtant de tenir autrement : ne plus retourner inutilement la terre, replanter des haies comme on recoud une blessure, laisser aux coteaux leur inclinaison naturelle. On parle de respect, de soin, de travail avec le sol plutôt que contre lui. On invoque les saisons, on limite les intrants, on cherche un équilibre. Mais cette tentative reste fragile, menacée par des logiques qui la dépassent, par une économie qui exige toujours plus d’espace, toujours moins d’hommes.
Car le manque n’est pas là où on le désigne. Les terres ne manquent pas. Ce qui disparaît, ce sont les paysans. Ce sont les haies, les coteaux, les sols vivants, les saisons lisibles. On avait promis le progrès ; on a livré des hectares, des dettes, et une solitude diffuse qui ronge les campagnes. Même le bio, même les efforts sincères, peinent à résister à une mécanique inchangée : politiques agricoles aveugles, accords commerciaux qui importent ce que l’on interdit ici, concurrence mondiale qui écrase les plus enracinés.
Passer de cinq à cent vingt hectares en trois générations n’est pas une victoire. C’est le récit d’un appauvrissement progressif. Appauvrissement des sols, moins riches, moins peuplés de vie invisible. Appauvrissement des paysages, plus lisses, plus silencieux. Appauvrissement humain, enfin : moins de paysans, moins de liberté, moins de transmission.
Ce constat n’est ni une plainte ni une nostalgie. Il ne s’agit pas de sanctifier le passé, mais d’interroger le présent. Une exploitation de cent vingt hectares classée parmi les « petites » devrait suffire à nous alerter. L’avenir des campagnes ne se jouera pas dans l’accumulation d’hectares nus, mais dans la capacité à maintenir des femmes et des hommes debout, des haies enracinées, des coteaux respectés, des sols transmis plutôt qu’épuisés.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire