28 février 2026

68.9

 Si l’on m’avait annoncé que mon espérance de vie serait de soixante-huit années et neuf dixièmes, il me resterait aujourd’hui deux jours.

Etienne-Jules Marey, Movements in Pole Vaulting, 

Deux jours, non comme une menace, mais comme une révélation. Deux jours pour écrire encore, pour aimer sans réserve, pour marcher avec  cette conscience aiguë de la fragilité. Deux jours qui soudain valent une éternité, parce qu’ils ne promettent rien au-delà d’eux-mêmes,,, rien d'autres,,,

Nous croyons disposer du temps comme d’un espace neutre, docile, disponible. Nous le pensons vaste, patient, presque indulgent. Nous imaginons que les paroles essentielles sauront attendre leur heure, que les gestes tendres ne se faneront pas s’ils sont différés. Mais le temps est une matière mouvante, une surface instable qui se dérobe sous nos pas dès que nous la croyons acquise.

Alors l’instant T se révèle dans ce qu’il n’a pas eu le loisir de devenir. Il ne s’effondre pas toujours dans le fracas ; il s’amenuise parfois dans l’infime retard d’un geste, dans une phrase remise à plus tard, dans une tendresse supposée évidente. Ce qui n’a pas été dit ne disparaît pas : cela demeure en suspens, comme une lumière oubliée derrière une porte close. 

Il arrive un moment où l’on comprend que la vie ne se joue pas dans les grands événements, mais dans ces instants discrets que l’on croit ordinaires. Une conversation reportée. Une main que l’on n’a pas serrée. Un regard que l’on a laissé filer par distraction, ajournement, confiance excessive de la continuité du monde.

Tout ce que l’on croyait encore possible se dissout. On ne perd rien ; on perd les phrases qui n’ont jamais trouvé leur forme, les gestes qui n’ont pas eu lieu, les silences qui auraient pu être partagés. On perd un futur intérieur.

S’il ne me restait que deux jours, je ne chercherais ni à réparer le passé ni à précipiter l’avenir. Je chercherais à habiter pleinement l’instant. À dire ce qui tremble avant qu’il ne se taise. À poser la main là où elle hésitait encore. À regarder vraiment, sans détour,,, instant imperceptible, où tout se décide sans bruit. Là, dans cet intervalle minuscule, il n’y a ni promesse ni durée assurée, seule une présence lucide, assez courageuse pour ne pas remettre à demain, à deux mains,,,

Peut-être est-ce cela, combien de fois ai-je entendu, "vivre le présent", vivre avec justesse : cesser de croire que le temps nous appartient, et commencer à lui appartenir pleinement. Si deux jours me restent, qu’ils soient vastes comme un pardon, ardents comme une déclaration, simples comme ton regard,,,

Nous avons toujours deux jours devant nous : aujourd’hui, et celui que nous espérons. 


Paco Cabrera

24 février 2026

M. TRACTEUR



César, ou l’art d’ rester là

I s’appelot Monsieur Delvallée. César, pour chés qui savot… sinon c’étot « Monsieur tracteur ». Sa ferme, elle faisot point d’esbroufe. Elle étot là, tout simpl’ment. Six vach’s dins l’pré, un vieu tracteur cabossé mais fidèle, des poules qu’brassot toudis, des canards qu’braillot, quéqu’s cochons à fouiller l’cour. Au mitan, l’fumier fumot tout doux, un tas tiède et riche, avou une odeur forte qu’t’intrait dins l’corps autant qu’dins l’tête. L’purin, i s’en allôt vers la Sambre par un p’tit rieu, comme si la terre alle avot ses propres veines.

L’porte, alle restot ouverte. L’sair, en r’venant d’l’école, j’intrô sans toquer pour prind’ du lait. On toke point là où qu’on est attendu.

César, i parlôt point beaucoup. Sous sa moustache jaunie, la fumée montot tranquille, mélangée au parfum du fuel et d’la terre mouillée. J’y ai jamais connu d’femme. Aucune voix dins l’maison, aucun linge à sécher. I vivot tout seul, mais ça li pesot point. I faisot partie d’chés hommes discrets qu’ont pris la terre comme compagne. Et chés saisons, ça li suffisot pour parler.

Peut-être qu’i avo aimé. Peut-être qu’i avo perdu. Ou peut-être que la vie alle avo pris un aut’ sillon. Cha s’demando point. Cha s’respectot.

À huit ans, j’ai été pris pour les foins. D’abord assis sur la machine, pis à tenir l’andaineur quand l’herbe roulot en grandes vagues derrière nous. J’apprindot l’juste poids des gestes. César, i r’gardot. Quand i hochot la tête en disant : « Ch’est bien, tiot. Cha ira. », cha valot plus qu’un compliment… i m’reconnoissot. I m’laissot passer dins ses champs, cueillir les fruits quand i faut, amener mes copains au bord du pré, sous chés saules penchés vers l’rivière. On avot l’droit d’être là. D’pêcher, d’faire des cabanes, d’vivre l’temps sans s’expliquer.

Ch’droit-là, cha faisot l’enfance. 

I disot simpl’ment : les haies, cha protège la terre. Chés fossés, cha garde la bonne glaise pour pas qu’alle s’en aille chez l’voisin. Une haie bien fournie, cha garde les bêtes, cha donne d’l’ombre, cha évite les disputes. Être chez soi, qu’i disot, ch’est d’abord vivre sans histoires. Un arbre à chaque coin, cha marquot les limites. Point pour séparer, mais pour mettre d’l’ordre. Chez li, la frontière, ch’étot point un mur : ch’étot une mesure. I préférot l’fumier aux engrais chimiques. Son cheval ardennais tirôt encore la charrue quand l’tracteur s’téjot. I taillot les haies à la serpe, point pour forcer, mais pour garder l’équilibre. I savot qu’une terre trop tirée, alle s’veng’rait. Sans l’dire, i nous apprindot : travailler la terre, ch’est point la posséder, ch’est la servir. 

Les jours d’pluie, i v’nôt s’abriter dins nos cabanes. Li seul savot allumer l’feu. On r’gardot la flamme prendre, émerveillés. On mangeot les poissons d’la Sambre. Les péniches faisot monter l’eau jusqu’à nos pieds, et on rigolot en r’montant sur l’bord. On allôt point plus loin. Après, ch’étot la forêt. On peut s’y perdre quand on est tiot, qu’i disot.

Pis l’âge du vélo i est v’nu, des routes plus longues, des horizons plus grands. On a quitté les cabanes. L’enfance alle a bougé. Mais cha qu’i nous avo donné, cha s’est point perdu. La haie, la limite, l’geste juste, l’respect du voisin, l’attention à la terre… tout cha avo façonné not’ manière d’vivre au monde. César, i parlôt point d’philosophie. Mais i nous apprindot l’essentiel : rester, ch’est point s’arrêter, ch’est prendre soin. La liberté, ch’est point sans limites, ch’est les connaître. Et la solitude, ch’est point un manque… ch’est une manière d’être entier.

La vie… alle suit son sillon.



César, qu’on appelait aussi M Tracteur, ch’tait un homme bon, discret, pas d’paroles pour rien, sous eusse moustache jaunie par l’gris pis sin clope, la fumée qui montait épaisse, cha sentait l’fuel pis la terre mouillée, pis j’ai jamais vu s’il avait une femme, pas d’présence dins maison, pas d’voix, pas d’linge dehors, rien, il devait être seul, mais pas malheureux, seul comm’ chés hommes qui ont pris la terre pour compagne, entouré des bêtes, de sin chien, des haies, des saisons qui parlent pus fort queul  gens,


À Berlaimont y avait ben d’autres paysans, mais j’les connaissais point, lui ch’tait l’mien, dès mes huit ans j’ai été pris pour les foins, assis sur la faneuse à fourche, puis sur l’andaineur, que j’tenais à la corde quand l’andain roulait gros derrière, César parlait pas, i regardait, pis quand cha allait il hochait la tête, ch’est bon gamin, cha ira, té bon tiote,

J’avais l’droit d’passer dins ses champs, d’prendre les fruits quand c’était l’moment, pommes, châtaignes quand cha piquait un peu les doigts, pis surtout j’avais l’droit d’amener main copains, au bord du pré, dins les saules qu’bordaient la Sambre, droit d’pêcher, droit d’flaner, droit d’faire des cabanes, à terre ou perchées, droit d’être là, sans qu’on vienne nous demander pourquoi, ché ainchi,


Il expliquait les choses simplement, que les arbres et les haies cha mange la terre, que les fossés cha servent à garder la bonne terre chez soi, pas qu’elle s’en aille chez l’voisin, que la haie bien serrée, qu’on passe pas n’importe où, cha garde la vache, cha donne d’l’ombre, cha évite les histoires, pis la haie, faut dire, cha cache, et che bien com' cha,


Un arbre à chaque coin du champ, cha ch’tait eul limite, parce qu’être chez soi pis s’y sentir bien, ch’est surtout pas d’tracas avec l’voisin, cha il y tenait, il disait cha calmement, en regardant loin, peut-être qu’i avait aimé, peut-être qu’i avait perdu quelqu’un, ou p’t-être que la vie avait tourné comm’ cha, cha s’demandait pas, cha s’respectait, j'avons appris cha,



Sa terre il la couvrait de fumier, l’engrais ch’est cher pis cha sent pas bon, son Ardennais tirait l’soc pour l’labour ou la charrette quand fallait, l’tracteur ch’tait mieux bien sûr, la haie il l’aimait quand même, aubépines, noisetiers, ronces à mûres toutes mêlées, avec sa serpe il coupait cha qu’allait trop loin, pour pas que cha mange la terre, toujours cha , eul souci,

Quand y pleuvait, pis y pleut souvent par ichi, i venait dins notre cabane, celle qu’on avait faite à terre, alors on pêchait, lui il avait l’droit d’faire l’feu, nous on r’gardait, on mangeait des ablettes, des gardons, des goujons, des fois des perches, les péniches en passant nous mouillaient les pieds, fallait r’monter sur la berge, 


On n’allait point plus loin, parce qu’il fallait pas, après ch’tait Mormal, la forêt, on peut s’y perdre quand on est p’tit, César disait cha tranquille, sans faire peur, comm’ on dit une vérité simple, che ainsi,

Puis à douze ans y a eu l’vélo d’la communion, pis on a quitté les cabanes, tous ensemble, copains et ,,, copines, on est partis dins la forêt, mais la terre, la haie, la rigole, la fumée, pis la solitude pleine de César, cha, cha nous avait déjà appris à tenir debout, el vie, comm’ qu’i s’racont’ toute seule quand t’veux point l’figer


César, ou l’art de demeurer

Il s’appelait Monsieur Delvallée. César, pour ceux qui savaient,,, Monsieur tracteur.

Sa ferme n’imposait rien. Elle était là, simplement. Six vaches à l’herbe, un vieux tracteur cabossé mais fidèle, des poules affairées, des canards bruyants, quelques cochons fouillant la cour. Au centre, le fumier fumait doucement, masse tiède et fertile, dont l’odeur lourde s’installait dans le corps autant que dans la mémoire. Le purin s’écoulait vers la Sambre par une rigole étroite, comme si la terre possédait ses propres veines.

La porte restait ouverte. Le soir, en revenant de l’école, j’entrais sans frapper pour prendre le lait. On ne frappe pas là où l’on est attendu.

César parlait peu. Sous sa moustache jaunie par le gris, la fumée montait lentement, mêlée au parfum du fuel et de la glaise mouillée. Je ne lui ai jamais connu de femme. Aucune voix dans la maison, aucun linge au vent. Il vivait seul, sans que cette solitude paraisse peser. Il appartenait à cette race discrète d’hommes qui ont choisi la terre pour compagne. Et les saisons suffisaient pour dialogue.

Peut-être avait-il aimé. Peut-être avait-il perdu. Peut-être la vie avait-elle simplement suivi un autre sillon. Cela ne se questionnait pas. Cela se respectait.

À huit ans, j’ai été pris pour les foins. Assis d’abord sur la faneuse, puis tenant l’andaineur quand l’herbe roulait en larges vagues derrière nous, j’apprenais le poids exact des gestes. César observait. Lorsqu’il hochait la tête en disant : C’est bien, tiot. Ça ira. je recevais plus qu’un compliment, il me reconnaissait,,, Il me laissait traverser ses champs, cueillir les fruits au temps juste, amener mes camarades au bord du pré, sous les saules inclinés vers la rivière. Nous avions le droit d’être là. De pêcher, de bâtir des cabanes, d’habiter les heures sans justification.

Ce droit-là formait l’enfance. Il expliquait simplement : les haies protègent la terre. Les fossés retiennent la bonne glaise pour qu’elle ne glisse pas chez le voisin. Une haie dense garde les bêtes, offre de l’ombre, évite les querelles. Être chez soi, disait-il, c’est d’abord vivre sans conflit. Un arbre à chaque coin marquait la limite. Non pour séparer, mais pour ordonner. La frontière, chez lui, n’était pas une barrière : c’était une mesure.

Il préférait le fumier à l’engrais chimique. Son cheval ardennais tirait encore le soc quand le tracteur se taisait. Il taillait les haies à la serpe, non pour contraindre, mais pour maintenir l’équilibre. Il savait qu’une terre trop exploitée se venge. Sans le dire, il enseignait ceci : travailler la terre n’est pas la posséder, c’est la servir.

Les jours de pluie, il venait s’abriter dans nos cabanes de fortune. Lui seul allumait le feu. Nous regardions la flamme prendre, fascinés. Nous mangions les poissons pêchés dans la Sambre. Les péniches faisaient monter l’eau jusqu’à nos pieds, et nous riions en remontant sur la berge. Nous n’allions pas au-delà. Après, c’était la forêt. On peut s’y perdre quand on est petit, nous disait-il simplement.

Puis vint l’âge du vélo, des routes plus longues, des horizons élargis. Nous avons quitté les cabanes. L’enfance s’est déplacée. Mais ce qu’il nous avait transmis ne s’est pas défait. La haie, la limite, le geste mesuré, le respect du voisin, l’attention à la terre : tout cela avait silencieusement façonné notre manière d’habiter le monde.

César ne parlait pas de philosophie. Pourtant il nous enseignait l’essentiel : demeurer n’est pas s’immobiliser, c’est prendre soin. La liberté n’est pas l’absence de bornes, mais la conscience des limites. La solitude n’est pas un manque, mais une façon d’être entier.

La vie, elle suit son sillon. 

ART du BRAS DROIT

liberté bien rangée


 liberté sans altérité

Il est des libertés qui se disent souveraines parce qu’elles ne tolèrent aucune limite, sinon celles qu’elles imposent. Elles confondent l’absence d’entrave avec le droit d’exclure, et la voix la plus sonore avec la volonté du peuple. Le nombre devient argument ; l’alignement, démonstration.

Dans la rue, la cadence tient lieu de raisonnement. Les talons frappent l’asphalte comme des conclusions prématurées. Les slogans, brefs et tranchants, abolissent la délibération : ce qui nuance trahit, ce qui interroge affaiblit. La liberté se contracte en mot d’ordre.

Sous l’assurance affichée se devine pourtant une inquiétude plus profonde. Peur du mélange, de l’indéterminé, de ce qui échappe au contrôle. De cette peur, on fait une norme ; de l’exclusion, un principe de préservation. L’identité devient frontière, non relation. On la protège comme une essence, oubliant qu’elle n’existe que dans l’échange.

Ainsi s’installe une étrange équation : l’unité serait l’uniformité, la sécurité serait le silence, la dignité serait la ressemblance. Mais une communauté qui exige la similitude pour accorder la liberté ne produit pas un peuple ; elle fabrique un miroir.

Reste cette question, plus exigeante que les clameurs : une liberté qui ne supporte pas l’altérité est-elle encore liberté, ou seulement la volonté de n’avoir en face de soi aucun visage différent ?







Il est une liberté qui aime l’ordre,
Elle se dit courageuse, mais redoute la complexité ; elle se proclame rebelle, mais ressuscite des gestes déjà condamnés par l’histoire.

Il est des libertés qui se proclament absolues parce qu’elles n’admettent aucune limite, sinon celles qu’elles imposent aux autres. Elles invoquent le droit d’exister comme si ce droit impliquait corrélativement celui d’exclure. 
La rue devient alors le théâtre d’une souveraineté improvisée. On y marche en cadence, persuadé que le nombre vaut légitimité, que l’alignement vaut argument. Les talons frappent l’asphalte avec la régularité : puisque nous sommes ensemble, nous avons raison ; puisque nous sommes nombreux, nous incarnons le peuple. Comme si la volonté générale pouvait se réduire à la somme des volontés identiques.

Les slogans ont la brièveté des formules définitives. La pensée s’y contracte en mots d’ordre. Ce qui relève du débat devient trahison ; ce qui relève de la nuance devient faiblesse. La liberté, ainsi comprise, ne supporte pas la contradiction : elle l’interprète comme une menace plutôt que comme une condition de sa propre vitalité.

Il est frappant de voir combien cette liberté s’adosse à la peur tout en la niant. Peur du mélange, peur de la dilution, peur de l’indéterminé. De cette inquiétude, elle fait un principe d’organisation. Elle appelle cela prudence ; elle y trouve un fondement à l’exclusion. Or une communauté fondée sur la crainte cherche moins la justice que la sécurité, et finit par confondre la paix avec le silence imposé.

On prétend défendre l’identité comme on défendrait une frontière assiégée. L’identité cesse alors d’être une construction vivante pour devenir une essence figée, qu’il faudrait préserver intacte. Mais une identité qui ne se transforme pas n’est plus une culture : c’est un monument. Et les monuments, aussi majestueux soient-ils, ne répondent pas aux vivants.

Cette liberté se veut émancipatrice ; elle devient normative. Elle parle au nom de tous ; elle n’écoute que ceux qui lui ressemblent. Elle invoque l’égalité, mais à condition que chacun accepte d’être interchangeable. Ainsi se glisse, sous le vocabulaire de la souveraineté, une tentation plus ancienne : celle d’une homogénéité rassurante où la différence apparaît comme une faute.

Les mains claquent, les rangs se resserrent, les regards se fixent droit devant. Le visible tient lieu de preuve. Pourtant, aucune gestuelle, si assurée soit-elle, ne transforme l’exclusion en principe juste. Aucune répétition ne convertit la nostalgie en avenir.

La question demeure, plus exigeante que les slogans : une liberté qui ne tolère pas l’altérité est-elle encore liberté, ou seulement la revendication d’un pouvoir sans partage ? Et qu’advient-il d’un peuple lorsqu’il confond la volonté commune avec l’uniformité, la sécurité avec la fermeture, la dignité avec la ressemblance ?

Peut-être la véritable épreuve politique commence-t-elle précisément là où l’on accepte que la liberté ne soit pas la négation de l’autre, mais la coexistence avec lui 













Cette liberté trie. Elle ne hait pas, dit-elle : elle “préserve”.
Elle n’exclut pas : elle “protège”. Les mots sont polis, comme la pensée.

Elle confond l’unité avec l’uniformité, la force avec la rigidité.
Elle rêve d’un pays net, sans aspérités, où l’identité serait un mur, non une rencontre. Un territoire propre, comme une vitrine : rien ne dépasse, rien ne dérange.

Le bras tendu lui paraît une ligne droite. Elle y voit de la discipline ; on y reconnaît surtout la nostalgie d’ombres anciennes.

Philosophiquement, son erreur est simple : elle croit que supprimer la différence, c’est résoudre le problème. Comme si l’on pouvait enrichir une bibliothèque en brûlant les livres qui se contredisent.

Alors elle marche, droite et sûre d’elle, persuadée d’incarner la dignité.
Mais la dignité ne naît pas de la ressemblance imposée.
Elle naît du courage d’habiter un monde pluriel — sans vouloir en effacer les visages.


23 février 2026

A L'AN DEUX MAINS si vous le voulez bien

Ces lendemains qui ne viennent pas

Ces lendemains qui ne viennent pas

La pluie tombe avec une obstination presque morale, comme si le ciel voulait laver une faute que nous persistons à ne pas nommer. Le vent traverse les rues et soulève la poussière de nos certitudes. Nous avançons pourtant, posant nos pas sur un sol de béton chauffé par nos excès, funambules inconscients sur le fil incandescent du progrès.

Mike Winkelmann, Netflix 2087, Fallen Giants

On nous promet la lumière, et nous avons confondu l’éclat des écrans avec l’aube véritable. On nous a offert des horizons numérisés, des bonheurs calibrés, des dettes devenues paysage. Le désir, emballé sous cellophane, a perdu son tremblement. Le cœur, saturé de stimuli, s’est desséché à force de ne plus battre pour le vivant.

Les anciens évoquent un passé idéalisé ; les jeunes redoutent un futur confisqué. Entre ces deux nostalgies, le présent s’effrite. Il se dissout dans une consommation sans mémoire, dans une jouissance sans profondeur. Nous touchons tout, mais ne sentons rien.

La terre, pourtant, parle avec une langue claire. Les mers s’alourdissent, les rivières s’assombrissent, les forêts exhalent l’odeur âcre de leur propre disparition. Le ciel se contracte sous la chaleur que nous lui imposons. Le monde transpire, brûle, suffoque,,, et cette suffocation est aussi la nôtre, sous flux d’images,,,


   Filip Hodas

Etrange dissociation : nous savons, mais nous n’éprouvons pas. Nous constatons, mais nous ne consentons pas à être atteints. La peur nous tient lieu de politique, la sécurité de consolation. Nous érigeons des murs comme on se construit des alibis. Nous protégeons nos biens avec ferveur, tandis que l’eau manque ailleurs, que les arbres tombent, que des corps fragiles disparaissent dans l’indifférence globale.

Nous sommes devenus les artisans de notre propre obscurité, non par cruauté spectaculaire, mais par accumulation de renoncements minuscules. Par paresse du regard. Oubli du lien,,,

Pourtant, il suffirait peut-être de réapprendre à sentir. Sentir la rugosité d’une écorce sous la paume, l’odeur métallique d’une rivière blessée, la chaleur d’un autre corps comme une évidence fragile. Réapprendre que le monde n’est pas un stock, mais une présence ; non un décor, mais une relation.

Les lendemains ne viennent pas d’eux-mêmes. Ils ne descendent pas du ciel comme une grâce automatique. Ils naissent de nos gestes, de nos refus, de notre capacité à laisser le réel nous toucher jusqu’à la brûlure.

Demain ne sera pas donné.
Il sera façonné.
À deux mains, au moins.

x






AVANT

Ces lendemains qui ne viennent pas

La pluie tombe en ruisseaux de colère. Le vent hurle et je chancelle, le monde vacille. Nous marchons sur un fil qui brûle, béton et feu sous nos pieds. 

On nous promet l’or, la lumière, des écrans pour amis. Des dettes pour horizons, le bonheur emballé, codé, scanné. Les villes enterrent les rêves, les enfants jouent dans les poussières. L’égo sous cellophane, le cœur se fane, tout est permis.

  Léa Collet ,Digitalis

Les anciens gémissent : “C’était mieux avant !” Les jeunes hurlent : “Il n’y a plus d’avenir !” Entre chaque mot, je sens une pierre, un vent, un silence qui mord. Le présent s’effrite, sable mouvant, illusion de consommation.

Avancez, consommez, souriez, obéissez ! Les mers suffoquent, les rivières pleurent, les vents crient. Les forêts se consument, le ciel se tord, les étoiles chancellent. Mais nous, yeux fermés, oreilles sourdes, dans un tout qui nous échappe.

Avancez, consommez, ignorez le sang sous vos pieds. Criez ! Hurlez ! Que les voix soient perdues dans les écrans. Riez ! Souriez ! Que les masques étouffent nos poumons. Obéissez ! Répétez ! Comme des automates sans nom.

Les enfants meurent, les arbres tombent, les rivières s’empoisonnent. Et nous dansons, nous scannons, nous achetons nos illusions. Les cris ne passent plus, les pleurs ne montent plus. La parole s’éteint, le monde se tait, le monde se replie.

À quand la vision du monde clair, de lumière et d’air pur ? Quand nos mains se lèveront-elles pour toucher le réel, le vivant ? Quand nos cœurs verront-ils la couleur du feu, du sang, de la sève ? Quand les aveugles ouvriront ils les yeux, et les muets parleront ils enfin ?

La peur nous serre, peur de l’autre, peur de soi. Sécurité en kit : murs, clôtures, lois, peur de ne pas. Nos villes sont des carcasses, nos maisons des cages. Nos cathédrales brillent, mais les sans-abri crient sous leurs arches.

Jamais la peur de ceux privés d’eau. Jamais celle des arbres qu’on abat. Jamais celle des enfants qui meurent de faim. Nous engloutissons tout, avalons, digérons, rejetons à moitié.

Par notre avidité, notre paresse et notre oubli, nous sommes devenus géniteurs de notre propre nuit. Alors hurlez, criez, sentez, voyez.

Demain sera à deux mains.


   

L

  Leandro Erlich Pulled by the roots






20 février 2026

QUIZZ IN CANTIQUE

« Comment cuire un univers en six équations 

Je me passionne pour la physique quantique. Je n’en maîtrise pas tous les mystères, mais j’apprécie l’idée que l’univers non plus ne semble pas tout à fait décidé. Donc,,, l'essentiel, peut-être, est d’aimer les questions autant que les réponses.

La cuisine quantique du monde

    Swing quantique Bénédicte et Yvan


   Chadi ABO Convergences Créations

Au commencement, il n’y avait rien. Ou plutôt, il y avait quelque chose qui ressemblait à une onde, mais personne n’était vraiment sûr, parce que personne n’était là pour la regarder. L’onde se balançait dans le vide en répétant son unique phrase : ψ = A sin(ωt),
« psi égal A sinus oméga t » En physique quantique, cette relation exprime l’énergie associée à une pulsation donnée.

Elle ne savait pas ce que cela voulait dire, mais elle trouvait que ça sonnait bien. Elle se sentait très musicale. Elle oscillait avec une certaine élégance, comme une diva dans une robe de lumière, convaincue que l’univers entier n’était qu’une grande salle de concert.

Un jour, l’onde se mit à vibrer un peu plus fort que d’habitude. Pas par nécessité, non. Par enthousiasme.

Et soudain, quelqu’un cria dans les coulisses, Energie : E = hω ! « E égal h oméga »En physique quantique, cette relation exprime l’énergie associée à une pulsation donnée.

C’était la constante de Planck, un petit monsieur nerveux qui comptait tout avec une précision maniaque. Il portait un carnet et murmurait : Attention, chaque vibration a un prix. Rien n’est gratuit dans ce théâtre. La vibration s’intensifia. L’onde commença à chauffer. Elle se mit à transpirer de la lumière, à bouillir comme une casserole oubliée sur le feu cosmique. Ça y est, soupira Planck. On est en train de cuire. Et effectivement, quelque chose se forma dans la casserole du vide. Une sorte de grumeau lumineux, hésitant, un peu collant.

Einstein entra alors, en peignoir, les cheveux en bataille, et regarda la scène. Qu’est-ce que vous fabriquez encore ? demanda-t-il. On lui montra le grumeau. Il haussa les épaules et griffonna sur un coin de nappe : E = mc², Voilà. C’est la célèbre équation d’Albert Einstein qui exprime l’équivalence entre la masse et l’énergie.

L’énergie s’est transformée en masse. Rien de plus normal. Continuez la cuisson, mais pas trop longtemps, ça attache.

La masse, fière de son apparition, se mit à prendre de la place. Elle s’étira, s’alourdit, s’organisa en étoiles, en cailloux, en planètes, en tasses à café et en philosophes mélancoliques. Mais à peine installée, elle commença à se fatiguer. Les choses se désorganisaient, les tasses se cassaient, les étoiles explosaient, les chaussettes disparaissaient dans les machines à laver. L’entropie, vieille dame en robe froissée, passa dans les couloirs en répétant son slogan : ΔS > 0, mes enfants. « delta S supérieur à zéro » En thermodynamique, cela signifie généralement que l’entropie augmente.

Toujours plus de désordre. C’est la règle. Et le temps ? demanda quelqu’un. Le temps, répondit-elle en haussant les épaules, c’est juste moi qui fais mon ménage à l’envers. 

Pendant ce temps, au fond de la scène, le Big Bang était encore en train de se souvenir de lui-même. Il ressemblait à une énorme cocotte-minute qui aurait explosé trop tôt, projetant partout des morceaux d’ondes trop cuites. J’avais dit feu doux, marmonna Einstein. Au milieu de tout cela, deux particules se rencontrèrent. Elles se mirent à tourner l’une autour de l’autre, attirées par un champ invisible. Un fil de courant passa, et aussitôt un champ magnétique apparut en dansant : B = μ₀I / 2πr, « B égal mu zéro I sur deux pi r » Cette formule donne le champ magnétique autour d’un fil rectiligne parcouru par un courant.

Le champ magnétique portait des chaussures brillantes et tournoyait comme un danseur de cabaret. Mesdames et messieurs, annonça-t-il, bienvenue au bal des forces invisibles. Ici, tout le monde est attiré par tout le monde, et personne ne sait vraiment pourquoi. Les particules rougirent un peu et continuèrent de tourner ensemble, comme deux amoureux maladroits.

Planck referma son carnet. Einstein vida sa tasse. L’entropie soupira avec satisfaction. Et l’onde, qui avait tout déclenché, oscillait toujours dans un coin, fière de sa musique, sans se douter qu’elle avait lancé toute cette cuisine cosmique. Elle répétait doucement : ψ = A sin(ωt), « psi égal A sinus oméga t » C’est l’expression d’une oscillation sinusoïdale. Si tu veux, je peux aussi te dire dans quels cas on l’utilise en physique.

Comme une berceuse pour un univers qui, au fond, n’était peut-être qu’une grande plaisanterie sérieuse. Ou une recette ratée qui avait miraculeusement réussi. Personne n’en était vraiment certain. 

Le monde continuait à vibrer.


des codes en âge : ou mieux un lexique,

  • ψ (psi) : la lettre grecque psi
  • A : amplitude
  • sin : sinus
  • ω (oméga) : pulsation (fréquence angulaire)
  • t : temps
  • E : énergie
  • h : constante de Planck
  • ω (oméga) : pulsation (fréquence angulaire)
  • m : masse
  • c : vitesse de la lumière
  • Δ (delta) : variation ou changement
  • S : l’entropie en thermodynamique
  • B : champ magnétique
  • μ₀ (mu zéro) : perméabilité magnétique du vide
  • I : intensité du courant
  • 2πr : deux pi fois la distance r au fil
  • r = distance entre le fil et le point d’observation.
  • A : amplitude

À la fin, même le Big Bang, assis dans un coin avec des lunettes de soleil, secoua la tête : « Ah, ces ondes… elles se sont encore mis à vibrer comme des folles. » Et toutes les particules éclatèrent de rire, dans une farandole infinie où rien ne se heurtait, rien ne tombait… sauf un photon malicieux qui fit un plongeon dans le thé de l’entropie.


19 février 2026

T SLIM tu sais

"DIABLE LIBRE chez un diable éthique: 

LA DANSE DES MACHINES

(Un concert intimiste, où je suis à la fois le chef d’orchestre, l’instrument… et parfois le public malgré lui.)

Afro-futuristic future

BBB… BB… BIIIIPPppp. Le rideau ne se lève pas. Il n’y a pas de rideau. Le bip surgit, impertinent comme un rappeur qui coupe la musique, ponctuation légère mais impérieuse dans le flux du vivant. 

T-Slim, fine et lisse contre ma peau, arrogante comme une star qui sait qu’elle a le public dans la poche, murmure : "Un monde bien réglé, c’est mieux, non ?" Dexcom, œil cyclope sous mon épiderme, scanne le glucose comme un douanier suspicieux : "112 mg/dL, flèche ↗. On négocie, Robert?" L’insuline, tiède et impatiente comme une amante en retard, circule déjà, prête à envahir mon sang, mon foie, mes cellules. Messagère docile, obstinée, un peu collante.

Entre eux, une conversation mondaine et délirante :  "Tu as vu ses glucides à 16h ? Un scandale."  "Oui, mais regarde-moi cette sensibilité à l’insuline après le sport… Un poème."  "Je corrige. 0,3 unités. Non, 0,25. Non, attends…" Moi, au centre ? Je parle chaleur diffuse, fatigue sournoise, flottements inexplicables, des signaux flous que aucun algorithme ne traduit en équation nette. Je suis l’interprète d’un langage que les machines ne comprennent qu’à moitié.

Je "suis" la machine. Je la soigne. Tous les trois jours, je change le cathéter , rituel vaudou  "Que les dieux de la glycémie nous soient favorables." Je chasse les bulles d’air, je veille au flux de l’insuline, presque amoureux dans cette danse du soin. Le cordon s’enroule autour de moi, serpent tiède et complice, une veine artificielle qui me relie à la pompe. T-Slim hésite. Elle retient. Elle libère. Parfois capricieuse, parfois parfaite, toujours exigeante. La nuit, elle vibre au rythme du monde, un bip indécent et salvateur, rappel brutal que la vigilance n’a pas d’horaires. L’intimité ? Une contrainte consentie. Sensuellement assumée.

Entre le corps et les chiffres demeure toujours cet écart indocile où la liberté se tente, où la révolte s’éprouve, et où le vivant rappelle, tôt ou tard, que tout échappatoire n'est pas négociable


Halit Yilmazer

DEBRANCHE : Je ris. Enfin libre. Enfin sauvage. ET  LE CORPS SE REBELLE

L’appli, d’habitude si bavarde, affiche des erreurs comme des reproches : "Erreur de connexion." "Pompe non détectée." "Urgence." Je clique. Je rage. Je ris encore. "Vous voulez me contrôler ? Trop tard."

Je débranche tout. Le transmetteur. Je veux disparaître des radars, devenir une tache blanche sur leurs écrans, un fantôme de données.

La nausée monte, acide, brûlante. Mes muscles se transforment en pierre. La respiration devient un combat. "C’est ça, la liberté ?"  une question qui griffe, qui se moque. L’acidocétose s’insinue, acide et brûlante, rongeant mes muscles. Mon souffle sent la pomme pourrie, un parfum de rébellion qui tourne au cauchemar. La déshydratation me vide, me creuse. Chaque gorgée d’eau s’évapore avant d’étancher ma soif. L’hyperglycémie embrase mes nerfs. Mes doigts dansent. Mes jambes tremblent. Mon corps se désagrège en une valse grotesque.

Les secours arrivent trop tôt. Les sirènes hurlent, un cri mécanique, stérile, qui déchire mon délire. Des mains m’inclinent, m’allongent, masque sur le visage, Monsieur, monsieur vous m'entendez?. "Glycémie à 680. Acidocétose sévère. Déshydratation." Des mots froids. Cliniques. Qui tuent la poésie!!!

Une aiguille me transperce. L’insuline reviendra, violente, sauvage, comme un châtiment… ou une délivrance.

M-Project

LE REGARD DU DIABÉTOLOGUE

(La scène finale : le médecin, l’écran, et la courbe de Robert, rebelle et sublime.

Le diabétologue me regarde, pâle, presque furieux. "Vous avez arrêté votre pompe ?!" Sur son écran, mes courbes dérivent, des montagnes russes, des cris tracés à l’encre rouge. "C’est… inacceptable."

Je souris, faiblement. "C’était… beau."

Il ne comprend pas. Bien sûr.

Entre le corps et les chiffres demeure toujours cet écart indocile où la liberté se tente, où la révolte s’éprouve, et où le vivant rappelle, tôt ou tard, qu’il n’est pas négociable.

Peter Nottrott , One of These Days

PLUIE

 Depuis trois semaines, un mois, la pluie ne s’interrompt pas.

Elle est devenue l’air même des jours, la matière continue des heures. On ne dit plus : il pleut, comme on dirait il fait froid ou le vent souffle. On dit simplement : c’est ainsi

   Franck Dubray pour Ouest France

Les fossés ont débordé. Les rivières ont gonflé comme des poitrines essoufflées. Les rues ont pris une couleur de boue et de fatigue. On a commencé à parler de niveaux, de seuils, d’alertes. On a mesuré l’eau comme on mesure une foule : en mètres, en densité, en pression.

Elle avançait par vagues lentes, comme des groupes de gens qui se poussent sans le vouloir. Elle montait contre les murs, s’appuyait aux portes, cherchait des passages. Elle s’insinuait dans les caves, dans les interstices, dans les pensées. Elle n’avait pas de visage, mais elle avait un poids, celui des corps serrés. 

On disait : la rivière est sortie de son litElle n’était pas sortie : elle était poussée. Comme cette foule trop compacte qui finit par briser les barrières, non par violence, mais par nécessité.

Les digues cèdent comme cèdent les idées trop tendues. Elles tiennent un temps, par principe, par habitude, par peur de ce qui viendrait après.  On se dit que cela passera. On détourne les yeux. Comme des pensées retenues . Comme des émotions contenues . Alors tout lâche.

La digue s’ouvre, la rue se transforme en courant, les meubles flottent,  des formes perdent leur poids habituel, dérivent, corps sans destination, pression lente, collective, irrésistible. Une accumulation. Une somme de gouttes qui deviennent une décision. Une foule d’eau qui ne peut plus être contenue.

  Laurent Jahier pour Sud Ouest

Nous sommes une pluie continue de présences. Nous tombons les uns contre les autres, nous nous mêlons, nous nous heurtons, nous nous réchauffons, puis nous nous éloignons, comme ces gouttes qui glissent sur une vitre. Chaque matin est une averse humaine.

La fatigue rompt les digues intérieures. Les émotions débordent. Les mots se déversent sans ordre. On pleure comme il pleut : sans mesure, sans intention, simplement parce qu’il n’y a plus d’autre issue.

  Francis Berry pour Sud Ouest

Depuis trois semaines, un mois, la pluie martèle,,, le vent se lève,,, la rivière sort de son lit,,, l'horizon se couche,,, la nuit tombe,,,







15 février 2026

REGARDS

REGARDS

Même lorsque la route s’ouvre largement devant, lorsque le moteur ronronne avec une assurance rassurante, il y a ce geste instinctif : tourner légèrement la tête, vérifier ce qui suit, s’assurer que rien ne surgit trop vite. Un mouvement bref, 

Le motard ne regarde pas derrière pour avancer. C’est la route en retard d’une seconde, une portion de vie qui s’éloigne sans bruit. Le passé ressemble à cela : fidèle, mais décalé ; présent, mais intouchable.

Le temps passé se tisse dans nos gestes : dans la manière d’accélérer ou de ralentir, dans la prudence d’un virage, dans l’audace d’une ligne droite. On ne s’en défait pas sans perdre quelque chose de soi, 

Le motard, lui, le sait. Il jette un coup d’œil dans le rétroviseur, ou tourne la tête puis il relève le regard. La route n’est pas derrière : elle s’ouvre devant, souple et imprévisible. Le miroir ne sert pas à choisir la direction, seulement à donner de la profondeur au trajet.

Peut-être que tout se joue là, dans ce regard. Non dans la chose regardée, mais dans la manière de la regarder. Le passé peut devenir un poids ou une lumière, une chaîne ou une boussole. Tout dépend de l’angle du miroir, de la douceur ou de la dureté du regard que l’on y pose.


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12 février 2026

FUNAMBULES

L’Heure des Funambules,,, 

Turhan Nacar 

Le rideau se lève, un pas de souffle,,,

Sur un fil tendu entre ciel et terre, ils avancent, reculent, hésitent. Le vent effleure leurs visages, les projecteurs sculptent leurs ombres sur le sol, et chaque pas devient une éternité. Comme nous dans la vie, ils oscillent entre peur et désir, certitudes et incertitudes, suspendus dans ce vertige effrayant de beauté,

Un pas possible, 

Chaque geste se fait respiration, chaque souffle devient un rythme secret.  Le fil tremble sous leurs pieds, comme nos existences sous nos choix, et la marche continue, obstinée, silencieuse, magnifique dans sa fragilité. Chaque pas posé, devient triomphe discret,

Un pas posé,

Le public retient son souffle. Nous retenons le nôtre. La lumière glisse sur leurs épaules, effleure leurs doigts, se plie à leurs gestes. Le rire et les applaudissements n’effacent rien : le miracle est invisible, il se trouve dans la tension, dans la suspension, dans ce fil qui relie l’instant à l’éternité, le sol au ciel, le funambule à lui-même,

Un pas choisi,

Et marcher, vaciller, parfois glisser, parfois tomber, c’est apprendre que l’équilibre n’est pas un point fixe : il est souffle, vertige accepté, confiance dans l’air. Chaque pas devient monde, chaque respiration, un acte de beauté, chaque oscillation, un miracle suspendu,

Un pas tranquille,

La vie, comme le funambule, avance dans l’incertain, tremble dans la lumière, s’émerveille dans l’ombre, et se fait miraculeuse à chaque instant où nous osons poser le pied, faire le pas,

Un pas glissé,

Medvedev

Le temps s’étire, s’enroule, s’alourdit comme une toile humide que l’on déplie lentement. Deux acrobates apparaissent, leurs corps marqués par l’effort, par la sueur, par la lumière chaude des projecteurs. Ils avancent l’un vers l’autre avec la lenteur de ceux qui découvrent un territoire inconnu,

Un pas facile,

Deux présences qui se frôlent comme deux continents dérivant l’un vers l’autre. Leurs gestes dessinent des cartes invisibles, des lignes de forces, des reliefs de peau et de souffle. Et une question flotte dans l’air du chapiteau, suspendue comme un trapèze immobile : et si nos corps n’étaient pas des limites, mais des territoires à parcourir ?,

Un pas devant,

Les acrobates tournent, s’entrelacent, s’équilibrent. Chaque mouvement semble effacer une frontière. La piste devient un paysage, leurs corps des chemins, leurs respirations une même marée. Peu à peu, leurs gestes cessent d’être deux histoires séparées. Ils deviennent une seule pulsation, un même rythme, la gravité elle-même accepte de les porter ensemble,

Un pas certain,

Le public assiste à une métamorphose silencieuse : deux êtres qui cessent d’être des contours pour devenir un mouvement commun, une géographie partagée, souffle unique sous la toile des regards,