CE QUI ME TRAVERSE
Le hublot traverse la plateforme par Jean Gounin
Présence
Quelque chose en moi se souvient de ce qui me traverse…
Dans l’air mouvant, qui se moque, qui rit, entre ce qui brûle en moi et ce qui l’attise…
Le vent me l’a confié, lettre après lettre, tandis que je gravissais la côte. Le souffle court, je croyais lutter contre la pente. J’apprenais. La route s’élève comme une phrase exigeante. Chaque battement de cœur, une ponctuation vive, ardente. Seulement une montée, nue, offerte. Et moi, traversé par une volonté plus ancienne. Je m’accordais.
Le souffle mesure. Il arrache l’orgueil inutile, polit l’effort jusqu’à le rendre juste,,, je ne suis plus celui qui monte. Je suis ce qui monte.
Puis vient la crête. Un seuil fragile où tout pourrait basculer, chute ou envol. L’espace se suspend une seconde… Je me laisse écrire par la pente inverse.
La descente s’ouvre. L’air murmure à l’oreille une vérité simple,,, l’harmonie n’est pas l’absence de tension, mais un consentement réciproque. Les courbes surgissent, et le corps les accueille sans débat. Inclinaison, relâchement, souffle retenu, offert.
La volonté se retire, et le mouvement persiste.
Je m’habille du mouvement.
Et déjà, sans le savoir, je deviens passage.
Retour
Un mot, une décision, un silence. Nous les projetons avec l’assurance tranquille de ceux qui croient que le monde absorbera le choc. Les gestes décrivent leur arc, invisibles d’abord, puis insistants,,, et ce qui fut lancé revient, chargé de mémoire.
Rien ne disparaît ; tout accomplit sa trajectoire.
Quelque chose me rassure pourtant : si nous allons droit vers le mur, je ne serai pas seul à en éprouver la violence,,, consolation obscure d’une chute partagée, fraternité involontaire dans l’impact.
Nos actes, sous couvert d’ordonner le réel, l’entament. À vouloir corriger le monde, nous le fragilisons ; à vouloir sécuriser l’avenir, nous appauvrissons le présent. La réalité ne disparaît pas, elle se déplace, elle s’altère,,, un infime écart suffit à en modifier l’équilibre.
Les profits trouvent toujours le chemin de ceux qui n’en manquaient pas, tandis que d’autres héritent des débris.
Nous avançons sans recul véritable, enveloppés d’une lucidité qui relève davantage de l’orgueil que de la clairvoyance. Il n’y a plus d’alibi ; seulement des récits ajustés à notre confort intérieur.
Rupture
Quelque chose en moi se souvient de ce qui cède…
Les tours d’ivoire s’effritent dans la poussière de sang, la mémoire rompt les cordes tordues, et les fantômes séculaires pincent des accords invisibles. La Police des Cieux frappe les crânes tandis que, sous les nuages carmins, les dieux rient et que les chevaliers de métal traquent les notes perdues dans l’éclat des cymbales d’orage.
Quelque chose se fissure dans la grande mécanique du monde, une dent manque dans l’engrenage du ciel,,, et l’ancienne musique des sphères commence à grincer.
Les fleuves remontent et vomissent les souvenirs, les volcans crachent des chœurs et des lettres brûlantes, les mers se couvrent de poissons noirs ; des fourmis de feu rampent dans les veines du monde pendant que le tambour ancien de la terre bat encore, lourd, profond, obstiné.
La planète elle-même se souvient des blessures qu’on lui a confiées,,, L’air vibre… l’être chancelle… un funambule avance sur des cordes de songes brisées, parmi des éclats de mémoire tranchants comme des lames d’ombre.
Chaque pas hésite entre chute et révélation.
Les enfants-comètes tombent en spirales, les fantômes glissent hors des murs comme des fumées, les cieux vomissent des chiffons violets et des éclats de vent ; des paroles incandescentes traversent l’air, nul ne s’en saisit,,, le langage lui-même se dissout.
Les alphabets brûlent avant d’avoir pu nommer ce qui vient.
Le souffle-chaos s’élève.
Une goutte de conscience vacille dans ce vertige ; le cri devient ruisseau, puis torrent, puis incendie… avant de se perdre dans le silence.
Tout éclate, tout se dilate, tout se réfracte,,, au-delà du délire, au-delà des lyres, au-delà de l’histoire.
Zörr… Hrrâhn… Zïrr… Kreühn… Köhr-mahn…
Le monde chante dans la poussière, le dormeur s’éveille dans la vision, tout s’effondre, se relève, se replie…
Quelque chose en moi se souvient de ce qui échappe…
Il est des routes invisibles où la courbe absorbe l’esprit, et l’on avance à colin-maillard parmi les signes incertains de la mémoire… Les images surgissent sans ordre,,, comme des pages tournées à contre-jour qu’un vent intérieur soulève.
Dans ce brouillard d’instants suspendus, le regard se lève vers un ciel comme replié sur lui-même, semblable à un texte que l’on pressent sans jamais l’épuiser.
Les images naissent et se défont,,, les absences surgissent, la mémoire revient par fragments : éclats diffus, odeurs lointaines, tremblements presque imperceptibles.
Le rêve ouvre sans prévenir un espace où l’ombre devient présence et l’absence résonance,,, où rien ne s’impose, mais où tout insiste autrement.
Alors quelque chose se détend. La pensée cesse de retenir. Elle s’abandonne. Et dans cet abandon, l’instant se déploie,,, ni tout à fait présent, ni tout à fait passé, mais traversé.
Empreinte
Sarah Jérôme, lauréate de la Résidence croisée Bullukian-Fontevraud, avec l'exposition Le Mur invisible.
Et tout continue, difficile à contenir, impossible à réduire. Résonances, éparses mais liées, portées par une musique plus vaste.
Un mur invisible traverse l’espace sans jamais se montrer. Il sépare autant qu’il contient, coupe sans rompre. Ici Le Mur invisible, ici le monde se referme en silence, laissant les corps aux prises avec leurs propres limites. La peinture de Sarah Jérôme capte cet enfermement diffus : ce qui nous traverse devient aussi ce qui nous retient. La lumière, dense et mouvante, s’infiltre, glisse, révèle sans apaiser. Elle épouse les formes, habite les visages, dépose sur chaque geste une tension sourde. Ombres et éclats ne décrivent pas, ils pèsent. Tout semble à la fois ouvert et inaccessible. Rien ne cède vraiment, mais tout cherche, lentement, une issue.
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Présence l’accord
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Retour la conséquence
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Rupture la désagrégation
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Rêve la recomposition
Empreinte la continuité





