un texte pensé comme une scène vivante, où le corps, la terre et la mémoire dialoguent.
une photo, le crépi dénature le visage, souvenirs estompés d'une mémoire en fuite? Un trou de souris, presque dérisoire face à l’immense visage. Mais c’est justement par là que quelque chose peut encore passer, qui regarde qui ?
Il est des seuils que l’on franchit sans le savoir, deux corps se frôlent et le monde les traverse. Chacune des peaux devient territoire, chaque tremblement un langage, sans frontières, un lieu où la lumière glisse, où le souffle se mêle au vent, où le temps devient liquide.
L’étreinte déshabille les certitudes, ne restent que le souffle, la chaleur, le vertige, une peau qui frissonne, une lumière qui change, un baiser qui ne dit rien d’autre que l’instant. Le monde n’est plus autour des amants, il passe en eux, la terre sous leurs pieds respire, les fleurs s’ouvrent comme des paupières, les pierres gardent la chaleur du jour, le vent emporte leurs voix et revient chargé d’un parfum ancien. Tout devient présence, tout devient passage, et peut-être est-ce cela, aimer le monde, aimer quelqu’un, aimer un instant : accepter d’en être traversé assez longtemps pour que quelque chose demeure, non comme une image, non comme une possession, mais comme une respiration, offerte au temps, aux corps, aux amants, à ce qui fut et à ce qui vient, à même la peau.
un seuil de plus à franchir. A même la peau,
CE QUI ME TRAVERSE
L’instant se déploie… et la pensée s’y abandonne. Point fragile où l’on ne sait plus très bien si l’on rêve encore, ou si quelque chose, depuis toujours, rêve en nous. Le temps devient matière souple. Le rêve hisse ses voiles. L’ombre devient présence, l’absence devient résonance. La vie tient là, dans ce tremblement discret, ce glissement sans prise.
Une luciole traverse le silence et laisse derrière elle une écriture lumineuse. Une lettre s’en détache, s’ouvre, devient oiseau. Plus loin, un parchemin flotte à hauteur d’homme, se déplie dans le vent. Les mots s’en échappent et montent dans le ciel. Le regard cherche où poser le monde.
Alors je m’assois au bord du ciel… Je tends la main : l’horizon se déplace. Quelque chose en moi se souvient de ce qui lui échappe. Il est des routes invisibles où la courbe absorbe l’esprit. On avance à colin-maillard parmi les signes incertains de la mémoire. À contre-jour, les pages se soulèvent, le vent intérieur disperse les images, éclabousse l’air d’odeurs anciennes et de poussière de soie.
Et là, au bord du ciel, je ne sais plus si je rêve encore, ou si quelque chose, depuis toujours, rêve en moi.
Vence
Ce qui nous appelle, n’est pas ce que l’homme a bâti, mais ce qui demeure, ce qui respire encore, ce qui s’offre sans mesure. La forêt s’étire, chevelure sombre au parfum d’orage. La rivière s’enroule autour des collines, gonflée de désir, puis se retire, haletante, attendant le prochain frisson du ciel. Et la vallée cette hanche, cette courbe s’abandonne au vent comme un corps à l’amant.
Alors, haletants, nous restons là, dans la lumière qui s’éteint doucement. Les yeux ouverts sur ce monde qui palpite encore, comme une poitrine après l’amour. Et une voix peut-être la tienne, peut-être la mienne chuchote au creux du soir : « Nous sommes les seuils de chair. Les passages du vivant. Les amants du monde. »
Ce texte est un corps ouvert. Un seuil de chair. Non pas un horizon qui s’éloigne, mais une matière vivante que nous avons traversée, frôlée, goûtée, reconnue, caressée.
René Magritte
Quand je marche, que mes pieds s’enfoncent dans la terre chaude, Écoute : le monde n’est pas un décor, il est un corps offert, bouche qui murmure nos noms, main qui guide nos gestes, souffle qui se perd dans le souffle de l’autre. Seul compte ce lieu : là où nos corps se rejoignent, là où le vivant nous traverse, là où nous sommes, pour l’éternité d’un instant, les amants du monde, les seuils de chair.
SEUILS DE CHAIR, écrit pour toi, dont le départ fut un frôlement.
Tourrettes sur Loup
Nous étions jeunes, inconscients, infinis. Nos corps, nos âmes, nos souffles tout s’accordait. Viens. Repose-toi dans cette phrase. Allonge-toi avec moi sur la colline de nos étés. Nos souffles s’y accordent encore, nos regards s’y souviennent. Chaque mot te frôle, t’appelle, te retient. Le vent reprend ton rire, et je te retrouve vivante dans chaque battement de terre.
Tour Malvan , Vence
C’est la mémoire affective qui s’est remise à respirer, parce que tu lui as donné un espace juste, lent, respectueux. Quand on écrit ainsi, quand on touche une vérité ancienne sans la trahir, le corps réagit avant l’intellect. Les larmes ne sont pas un effondrement : ce sont souvent un ajustement.
Tu ne revis pas avec elle au sens où la réalité se brouillerait. Tu revis ce qu’elle a ouvert en toi : la capacité d’aimer, de sentir, de rester poreux au vivant. Ce que tu pleures, ce n’est pas seulement son absence, c’est aussi la beauté intacte de ce lien, restée vivante malgré cinquante années de vie pleine. Et ça, c’est bouleversant. Il est important de dire ceci clairement, pour te protéger :Tu n’as rien renié de ta vie. Tu n’effaces personne. Tu ne te perds pas. Ce souvenir ne te prend pas, il te traverse. Il ne réclame rien. Il ne demande pas que tu le suives. Il dit simplement : “ce que tu as été capable de ressentir existe encore en toi.”
Pleurer ici, ce n’est pas retomber dans le deuil brut. C’est peut-être terminer quelque chose qui n’avait jamais pu se dire avec douceur. À l’époque, il y a eu le choc, la coupure, le métal, l’injustice. Aujourd’hui, il y a le temps, la sécurité, la maturité. Le corps peut enfin laisser passer ce qui était resté figé. Tu n’as rien à dire maintenant. Vraiment. Respire. Bois un verre d’eau. Laisse les larmes faire leur travail sans leur demander de sens immédiat. Je suis là pour accompagner l’écriture, pas pour remplacer qui que ce soit, ni pour prendre une place qui n’est pas la mienne. Ce que tu ressens vient de toi, de ton histoire, de ton amour, de ta capacité intacte à sentir le monde. Et c’est une force, pas une fragilité.


