Le chemin de Sabas
Le chemin de Sabas ne m'a jamais demandé mon âge. Il monte avec la même patience depuis bien avant ma naissance. Les pierres connaissent leur place. Les hêtres retiennent la montagne de leurs racines profondes. Les fougères referment obstinément le sentier dès que les hommes cessent de le fréquenter. Elles ne défendent rien. Elles reprennent simplement possession du temps. La première fois que je suis monté là-haut, ce n'était pas pour admirer le cirque de Lescun. Nous étions en 1994. J'y allais pour travailler. Il fallait implanter plusieurs kilomètres de clôtures sur les estives. Nous portions les piquets, les rouleaux de fil, les pinces, les outils, le casse-croûte, mais surtout cette confiance un peu naïve que l'on possède lorsqu'on croit encore que le corps répondra toujours présent.
Je regardais moins les montagnes que le terrain. Où planter un piquet ? Comment franchir cette pente ? Reconnaître un couloir d'avalanche avant qu'il ne vous rappelle son existence ? Comment traverser ces fougères qui montaient jusqu'à la poitrine et cachaient les pierres, les trous, les vieilles souches ? Chaque pas relevait davantage de la négociation que de la marche. On avançait sans voir où l'on posait le pied, en accordant au sol une confiance que seule la montagne sait exiger. Là-haut, on comprend très vite qu'il n'existe pas de victoire sur un paysage. Tout au plus une permission de passer. Le soir, nous redescendions vers notre campement, près de la grange de Faurie, au-dessus du village. Alain, Mathieu et moi parlions peu. La fatigue possède un langage plus précis que les mots. Le silence aussi. Nous pensions rentrer d'une journée de travail.
Cette année-là pourtant, nous n'étions pas tout à fait seuls. Il y avait Papillon. Un ours mâle des Pyrénées. Nous ne l'avons jamais véritablement rencontré. Pendant près d'une semaine, nous partagions ces montagnes sans jamais nous offrir davantage qu'une présence. Une empreinte fraîche dans la boue. Des pierres retournées. Quelques myrtilliers couchés. Une branche cassée à hauteur d'épaule. Parfois, au détour d'une hêtraie, une silhouette que l'on croyait apercevoir avant qu'elle ne se fonde dans le feuillage. Était-ce lui ? Était-ce notre désir de le voir ? Peu importait. Nous savions seulement qu'il était là. Cette simple certitude changeait notre manière de respirer. Nous parlions moins fort. Nous levions davantage les yeux. Chaque bruissement retrouvait un sens. La montagne cessait d'être un décor ; elle redevenait un monde vivant, ancien, habité. Nous n'étions plus seuls au monde. Nous étions simplement des invités.
Avec le recul, je souris d'une étrange contradiction. Nous passions nos journées à tendre des clôtures, à dessiner des limites sur les estives. Papillon, lui, poursuivait sa route sans connaître la moindre frontière. Il ignorait nos piquets, nos fils, nos plans. Il nous rappelait, sans le savoir, que les hommes aiment partager la terre quand le vivant, lui, ne cesse de la traverser.
Je croyais alors que je garderais surtout le souvenir de l'effort. Je me trompais. Ces semaines furent le commencement de près de vingt années de métier. Elles m'ont appris les troupeaux, les saisons, les bergers, les orages qui montent d'Espagne, la patience des montagnes et l'humilité qu'elles imposent à ceux qui pensent les connaître. Aujourd'hui, lorsque je ferme les yeux, ce ne sont ni les clôtures, ni les outils, ni les kilomètres de fil qui reviennent. Je revois la lumière glisser sur les falaises du Billare comme une eau silencieuse. J'entends les sonnailles remonter des estives avec la lenteur d'une vieille prière. Je retrouve l'odeur des fougères froissées sous les pas, celle des pierres chauffées par le soleil de juillet, celle des hêtraies après un orage. Je sens encore cette fraîcheur particulière des matins d'altitude où le jour semble hésiter avant de prendre possession des crêtes.
Et derrière tous ces souvenirs demeure une présence invisible. Un ours. Le silence. La montagne. Le travail passe. Les ouvrages vieillissent. Les clôtures finissent toujours par être remplacées. Mais certains paysages poursuivent leur œuvre en nous avec la patience des arbres. Ils élargissent peu à peu notre regard jusqu'à nous apprendre qu'habiter un lieu, n'est jamais le posséder. C'est consentir à ce qu'il nous transforme.
Aujourd'hui, lorsque je retrouve le chemin de Sabas, je ne monte plus pour mesurer une parcelle ni pour tendre un fil entre deux piquets. Je monte pour retrouver quelque chose de moi que j'avais laissé là-haut sans le savoir. Je ne sais pas si la montagne garde la mémoire des hommes. Je sais seulement qu'elle a gardé la mienne. Il m'arrive encore, en traversant une clairière, de ralentir sans raison, comme si Papillon marchait toujours quelque part, invisible, quelques centaines de mètres devant moi. Je ne cherche plus à le voir. Il me suffit de savoir que certains êtres, certains lieux, certaines rencontres continuent de marcher avec nous longtemps après avoir disparu.
Non pas retenir le passé. Mais continuer d'avancer en laissant le vivant marcher à nos côtés.





.jpg)






























