Sarah Jérôme, Lauréate 2026 de la Résidence Bullukian-Fontevraud, et j'accompagne cette écriture par son, AURA, qui appartient à un ensemble intitulé Le Mur Invisible, qui explore précisément la frontière entre l'enfermement intérieur et la liberté retrouvée,,, je reprends ses propos "Mes œuvres sont conçues pour être des fenêtres ouvertes sur un monde où l’imaginaire et le réel se rencontrent, où les frontières entre le tangible et l’intangible se dissolvent. Chaque geste, chaque couleur, chaque composition suggèrent une émotion, une histoire.
Se souvenir et se relire. Se souvenir, c’est retrouver des images, des sensations, des événements. Se relire, c’est découvrir que l’on n’est plus tout à fait celui qui les a vécus,
Les Strophes suspendues (1976–2026)
Il y a des années qui ne se racontent pas dans l’ordre. Elles reviennent par fragments, une image, un visage, une phrase oubliée, puis s’éloignent à nouveau. Nous croyons parfois avoir tourné les pages, refermé les livres, quitté les lieux.
J’ai cru, moi aussi, avoir tout refermé. Pourtant, quelque chose demeure en suspens, non pas nécessairement ce que j’ai perdu, mais ce que je n’ai jamais su regarder autrement. Les années passent, les absents changent de place, les souvenirs se déplacent avec nous. Certains s’effacent, d’autres se déforment, quelques-uns reviennent avec une précision troublante. Nous leur cherchons parfois une explication ; je cherche, moi aussi, un fil capable de relier mes départs, mes ruptures, mes recommencements.
Une vie n’est pas toujours un texte dont il suffirait de retrouver la première phrase pour comprendre toutes les suivantes. Il reste ces strophes suspendues, ces mots qui n’ont pas trouvé leur place, ces silences dont j’ai longtemps ignoré le poids. Peut-être ai-je continué à vivre sans les entendre, occupé à construire, à réussir, à aimer, à partir encore. Et puis, un jour, le passé se rapproche. Non pour réclamer son dû, ni pour me dicter ce que je devrais penser, mais pour m’inviter à relire ce que je croyais connaître.
Alors apparaissent les questions, les contradictions, ces graines de folie qui m’ont poussé vers l’inattendu, m’ont fait bifurquer, tout quitter ou recommencer ailleurs. Faut-il y voir les traces d’une blessure ancienne, le besoin de préserver une liberté, ou simplement cette part de moi qui refuse de se laisser réduire à une seule histoire ? Je ne sais pas. Je sais seulement qu’à vouloir tout expliquer, je risque parfois de remplacer une énigme vivante par une réponse trop commode.
De 1976 à 2026, tant de choses ont changé. D’autres ont persisté, déplacées, transformées, devenues presque méconnaissables. Ce que je cherche aujourd’hui n’est peut-être pas ce qui manque encore, mais ce qui, à travers les années, a continué de me traverser sans que je sache lui donner un nom. Une phrase reste ouverte. Une autre commence, quelque part, sans effacer la précédente. Et si certaines strophes demeurent suspendues, ce n’est peut-être pas qu’elles attendent une fin. Peut-être attendent-elles simplement que je les lise autrement.
« Le monde est un poème sans point, » Les absents changent de place.
un banc au bord de la mer, une attente sans nom, une suspension où tout continuait déjà autrement. Un mouvement à peine, un visage qui se retourne, un signe presque dit : « attends-moi ». Puis le reste reprend, sans rupture. Comme une phrase vivante, qui refuse obstinément de devenir point.
Ce récit ne reprend pas la forme d’une histoire close.
Il ne suit ni ligne droite ni chronologie stable. Il avance par fragments, par scènes isolées, reliées entre elles moins par le temps que par une résonance persistante. Rien ne s’achève vraiment : ce qui a été vécu continue simplement sous une autre forme,
Les années de jeunesse me reviennent ainsi, non comme un déroulé continu, mais par éclats. Des routes à vélo, des après-midis trop lumineux, et cette sensation étrange que chaque instant contenait déjà plus que lui-même,
Un matin persiste, sans cause identifiable. L’air y semblait retenu, et une conversation d’une simplicité trompeuse avançait. Un regard a suffi. Rien de spectaculaire : seulement cette bascule imperceptible où le « toi » et le « moi » deviennent le « nous deux ». L’amour s’est installé sans rupture visible, comme une lumière qui change lentement la température d’une pièce. Deux années ont suivi, continues, sans séparation. Evidence, sans avant ni d’après.
Puis une après midi est venue. Le réel a résisté aux mots. Des phrases interrompues, des silences inhabituels, des fragments de langage ont accompagné ce qui ne pouvait pas se dire. Une absence s’est installée sans bruit,,,
Note sur la symbolique du temps
La virgule est flux : elle maintient le passage, l’entre-deux où tout se transforme sans jamais s’interrompre.
Le point donne l’illusion de la fin, adieux, clôtures, morts, alors qu’il n’est qu’une suspension déguisée, un silence dans la continuité.
Les points de suspension ouvrent l’attente : ils étirent l’inachevé, là où mémoire et présent se confondent sans se résoudre.
Ainsi, la phrase sans fin devient la forme même de la mémoire et de l’amour : non pas une ligne qui se ferme, mais une respiration qui traverse le temps et le déborde.
06/26





