Ces lendemains qui ne viennent pas
Ces lendemains qui ne viennent pas
La pluie tombe avec une obstination presque morale, comme si le ciel voulait laver une faute que nous persistons à ne pas nommer. Le vent traverse les rues et soulève la poussière de nos certitudes. Nous avançons pourtant, posant nos pas sur un sol de béton chauffé par nos excès, funambules inconscients sur le fil incandescent du progrès.
Mike Winkelmann, Netflix 2087, Fallen Giants
On nous promet la lumière, et nous avons confondu l’éclat des écrans avec l’aube véritable. On nous a offert des horizons numérisés, des bonheurs calibrés, des dettes devenues paysage. Le désir, emballé sous cellophane, a perdu son tremblement. Le cœur, saturé de stimuli, s’est desséché à force de ne plus battre pour le vivant.
Les anciens évoquent un passé idéalisé ; les jeunes redoutent un futur confisqué. Entre ces deux nostalgies, le présent s’effrite. Il se dissout dans une consommation sans mémoire, dans une jouissance sans profondeur. Nous touchons tout, mais ne sentons rien.
La terre, pourtant, parle avec une langue claire. Les mers s’alourdissent, les rivières s’assombrissent, les forêts exhalent l’odeur âcre de leur propre disparition. Le ciel se contracte sous la chaleur que nous lui imposons. Le monde transpire, brûle, suffoque,,, et cette suffocation est aussi la nôtre, sous flux d’images,,,
Etrange dissociation : nous savons, mais nous n’éprouvons pas. Nous constatons, mais nous ne consentons pas à être atteints. La peur nous tient lieu de politique, la sécurité de consolation. Nous érigeons des murs comme on se construit des alibis. Nous protégeons nos biens avec ferveur, tandis que l’eau manque ailleurs, que les arbres tombent, que des corps fragiles disparaissent dans l’indifférence globale.
Nous sommes devenus les artisans de notre propre obscurité, non par cruauté spectaculaire, mais par accumulation de renoncements minuscules. Par paresse du regard. Oubli du lien,,,
Pourtant, il suffirait peut-être de réapprendre à sentir. Sentir la rugosité d’une écorce sous la paume, l’odeur métallique d’une rivière blessée, la chaleur d’un autre corps comme une évidence fragile. Réapprendre que le monde n’est pas un stock, mais une présence ; non un décor, mais une relation.
Les lendemains ne viennent pas d’eux-mêmes. Ils ne descendent pas du ciel comme une grâce automatique. Ils naissent de nos gestes, de nos refus, de notre capacité à laisser le réel nous toucher jusqu’à la brûlure.
AVANT
Ces lendemains qui ne viennent pas
La pluie tombe en ruisseaux de colère. Le vent hurle et je chancelle, le monde vacille. Nous marchons sur un fil qui brûle, béton et feu sous nos pieds.
On nous promet l’or, la lumière, des écrans pour amis. Des dettes pour horizons, le bonheur emballé, codé, scanné. Les villes enterrent les rêves, les enfants jouent dans les poussières. L’égo sous cellophane, le cœur se fane, tout est permis.
Léa Collet ,Digitalis
Les anciens gémissent : “C’était mieux avant !” Les jeunes hurlent : “Il n’y a plus d’avenir !” Entre chaque mot, je sens une pierre, un vent, un silence qui mord. Le présent s’effrite, sable mouvant, illusion de consommation.
Avancez, consommez, souriez, obéissez ! Les mers suffoquent, les rivières pleurent, les vents crient. Les forêts se consument, le ciel se tord, les étoiles chancellent. Mais nous, yeux fermés, oreilles sourdes, dans un tout qui nous échappe.
Avancez, consommez, ignorez le sang sous vos pieds. Criez ! Hurlez ! Que les voix soient perdues dans les écrans. Riez ! Souriez ! Que les masques étouffent nos poumons. Obéissez ! Répétez ! Comme des automates sans nom.
Les enfants meurent, les arbres tombent, les rivières s’empoisonnent. Et nous dansons, nous scannons, nous achetons nos illusions. Les cris ne passent plus, les pleurs ne montent plus. La parole s’éteint, le monde se tait, le monde se replie.
À quand la vision du monde clair, de lumière et d’air pur ? Quand nos mains se lèveront-elles pour toucher le réel, le vivant ? Quand nos cœurs verront-ils la couleur du feu, du sang, de la sève ? Quand les aveugles ouvriront ils les yeux, et les muets parleront ils enfin ?
La peur nous serre, peur de l’autre, peur de soi. Sécurité en kit : murs, clôtures, lois, peur de ne pas. Nos villes sont des carcasses, nos maisons des cages. Nos cathédrales brillent, mais les sans-abri crient sous leurs arches.
Jamais la peur de ceux privés d’eau. Jamais celle des arbres qu’on abat. Jamais celle des enfants qui meurent de faim. Nous engloutissons tout, avalons, digérons, rejetons à moitié.
Par notre avidité, notre paresse et notre oubli, nous sommes devenus géniteurs de notre propre nuit. Alors hurlez, criez, sentez, voyez.
Demain sera à deux mains.



