01 mai 2026

25/11/2025 / RoW

 



Fantôme domestique
Nous vivons dans un pays où la dette est brandie comme un fantôme domestique : elle surgit en pantoufles, claque des dents et souffle sur nos factures, pendant que ceux qui la gouvernent la nourrissent comme un Tamagotchi mutant et jouent les pompiers-pyromanes avec nos vies. La dette n’est pas une erreur : c’est un hobby national. Le pays est géré façon groupe WhatsApp en crise existentielle : alertes incessantes, solutions absentes, incapables d’assumer leurs propres messages.

Aujourd’hui, on nous parle d’“économie de guerre”. Pas parce que la France tremble sous les bombes, mais parce que ce vocabulaire pratique transforme l’inacceptable en héros de bande dessinée. On invoque patrie, devoir, courage… tandis que les décideurs, confortablement installés, ne risquent rien. Ils ne mourront pas pour la France : ils iront dîner pour elle, menu trois étoiles.

Pendant ce temps, le monde transforme la planète en hypersupermarché. Des terres dévastées, des peuples affamés, des biens produits pour être jetés dans six mois, et pendant que les forêts disparaissent et que les nappes phréatiques tirent la langue, on nous explique qu’éteindre la lumière en sortant des toilettes est un acte révolutionnaire. Oui, sauver la planète commence toujours par l’ampoule LED… et finit par un selfie.

Le consommateur moderne tente de survivre : indignation troquée contre promos, dignité échangée contre bons de réduction. Stocker pour oublier. Une civilisation entière cherche son salut au rayon ménage. Même toute la lessive du monde ne blanchira pas les consciences grisées par l’indifférence.

Pendant qu’on compte les bons plans, on ignore ceux qui dorment dehors, les vies brisées, les mains trop refusées pour se tendre encore. La société fonce comme un train fou, avec un conducteur qui regarde ailleurs et des passagers trop épuisés pour tirer le signal d’alarme. La lassitude est l’arme la plus efficace du pouvoir : elle transforme les insurgés en zombies fatigués, zombies qui votent encore et applaudissent des discours qu’ils ne cherchent plus à comprendre.


Les Gilets jaunes ? Une légende classée au rayon folklore national, juste à côté des licornes et du Père Noël. Les injustices persistent, mais le peuple est vidé : par l’inflation, par les discours, par les promesses recyclées jusqu’à la moelle. Nous avançons dans un monde où l’humanité paie chaque jour pour un banquet auquel elle n’a jamais été invitée. Les faibles sont broyés pour huiler les profits des puissants.


L’économie mondiale ressemble à un supermarché où chacun croit faire une bonne affaire alors qu’il paie avec son avenir. La planète est un entrepôt, les individus des consommateurs, les ressources vitales des produits jetables. L’eau se vend en bouteilles taxées, l’air se troque, les terres rachetées, les services publics démontés, la santé optimisée, le vivant catalogué… et pourtant, les vitrines scintillent, promettant le bonheur sous blister. Oui, le bonheur en promo, garanti sans retour possible.


La mécanique est perverse : on détruit la capacité des pays à produire ce dont ils dépendent, puis on vante la “libre circulation des biens”. Tout le monde perd : travailleurs écrasés, pays appauvris, écosystèmes ravagés, citoyens réduits à des clients sans alternative. Les gouvernements encouragent la consommation comme un prêtre encourage une prière : mécanique, automatique, sacrée. Plus tu consommes, plus tu t’épuises ; plus tu t’épuises, plus tu achètes pour oublier… et le hamster géant continue de courir dans sa roue de papier bulle.


Le monde moderne a inventé un système où l’on détruit la maison de chacun pour alimenter la boutique de tous. L’économie mondiale n’est pas un moteur de prospérité : c’est un aspirateur géant qui vide poches, sols, mers et âmes pendant qu’on applaudit les chiffres de croissance comme un public hypnotisé admire un magicien qui lui dérobe le fond de ses poches et son humanité.


3 451 861  261 283 euros! et cà continue, encore et encore

La grande horloge de la dette en ligne, soupire
On nous la montre, en grande première, spectre sarcastique.

Économie de guerre ? Quelle pirouette,

La France n’est pas en feu, juste en dette.
On invoque courage, patrie et devoir,
Pendant qu’ils dînent au chaud, nous grelottant , espoir.

et cà continue, encore et encore

Le monde broie tout, forêts, champs et rivières,
Pour remplir des rayons de biens éphémères.
On jette, on brise, on affame des peuples,
Et nous, citoyens, gardons nos rêves en décor, dérision.

Le consommateur troque indignation contre promo,
Stocke pour oublier, sombre dans le mélo.
Même toute la lessive du monde ne pourra laver,
Les consciences ternies par ce qu’on choisit d’ignorer, illusion.

et cà continue, encore et encore

Les Gilets jaunes ? Une fable déjà fanée,
Les injustices dansent, le peuple épuisé.
On paie pour un banquet jamais fréquenté, constatation

La Terre est un supermarché géant,

L’eau a un prix, l’air se monnaie, et l’âme devient marchande.
On croit faire des affaires, on paie notre futur,
Pendant que les vitrines brillent, illusions pures. perdition

On détruit ce qui produit pour mieux importer,
Travailleurs écrasés, pays à pleurer.
Les gouvernants prient la consommation,
Plus tu achètes, plus tu pleures, derision !

et cà continue, encore et encore

Maison détruite pour nourrir la boutique,
Et l’on applaudit ce vol, logique cynique.
L’économie n’est pas moteur de prospérité,
Mais aspirateur qui vide sols, poches et humanité.

Même toute la lessive du monde ne pourra pas blanchir des consciences déjà grisées par ce qu’on choisit de ne plus voir.









Nous vivons dans un pays où la dette est brandie comme un spectre domestique : on l’agite devant nous pour nous expliquer que tout va mal, que tout ira plus mal encore, et que nous devrons sourire poliment pendant qu’on nous enlève le tapis sous les pieds. Pendant que les gouvernements s’indignent de cette dette comme un enfant d'un monstre sous son lit, ils continuent d’en nourrir les tentacules, tout en jouant les pompiers pyromanes. La dette n’est pas une erreur : c’est un mode de gouvernance. On gère un pays comme un groupe WhatsApp en plein drame : beaucoup d’alertes, pas de solutions, et une incapacité à assumer ses propres messages.

Cette semaine un rappel circule et bat le tambour : On parle maintenant d’“économie de guerre”, non pas parce que la France serait au bord du cataclysme, mais parce que ce vocabulaire est si pratique pour faire avaler l’inacceptable. La guerre est devenue un argument marketing : elle justifie les sacrifices qu’on demande toujours aux mêmes. On en appelle à la patrie, au devoir, au courage, des mots héroïques qui sonnent d’autant plus creux venant de gens dont le seul champ de bataille est une arène télévisée. Ceux qui décident n’iront jamais mourir pour la France ; ils iront dîner pour elle.

Pendant ce temps, le monde déroule sa grande comédie économique : on détruit les ressources de chacun pour remplir les boutiques de tous. La mondialisation est ce bulldozer élégant qui arrache des pays entiers pour garnir les rayons d’autres pays qui n’en ont jamais assez. On dévaste des terres pour produire des biens qu’on détruira dans six mois. On affame des peuples au nom d’un marché qui ne nourrit plus personne, sauf ceux qui en possèdent les clefs. Et tandis que les forêts disparaissent et que les nappes phréatiques tirent la langue, on explique aux citoyens qu’ils doivent éteindre la lumière en sortant des toilettes pour sauver la planète.

Dans ce décor, le consommateur moderne tente de survivre. Il remplace son indignation par une promo, sa dignité par un bon de réduction. A chacun de bondir et le conseil de cette lessive à –70 %, comme si accumuler des bidons pouvait laver les saletés d’un système qui nous essore depuis trop longtemps. Stock, stock, stock , pour mieux oublier ce que nous ne voulons plus voir. Une civilisation entière cherche son salut au rayon ménage. Le problème, c’est que même la meilleure lessive ne peut pas blanchir des consciences grisées par l’indifférence.

Et pendant qu’on compte les bons plans, on ne compte plus les gens qui dorment dehors. On ne voit plus les vies brisées, les précarités honteuses, les mains qui n’osent plus se tendre parce qu’elles ont trop été refusées. La société avance comme un train fou, avec un conducteur qui ne regarde plus la voie et des passagers qui n’osent pas tirer le signal d’alarme. Pas parce qu’ils ne voient rien, mais parce qu’ils n’ont plus la force de crier. La lassitude est devenue l’arme la plus efficace du pouvoir : elle étouffe les colères avant qu’elles n’éclatent, elle transforme les insurgés en épuisés.

Les Gilets jaunes ?  J''en étais, une légende déjà classée au rayon folklore national. On en parle comme d’un conte ancien où le peuple aurait, un jour, osé dire non. Aujourd’hui, les ronds-points sont silencieux. Non pas que les injustices aient disparu, mais parce que la résignation a gagné. Le peuple n’est pas endormi : il est vidé. Vidé par l’inflation, vidé par les discours, vidé par les promesses usées jusqu’à la moelle.

Et c’est là la vérité nue, celle qui gratte, qui pique, celle qui dérange : nous avançons dans un monde où l’humanité paie, chaque jour, le prix d’un banquet auquel elle n’a jamais été invitée. Nous sommes à la fois coupables et responsables, certes, mais surtout piégés dans une mécanique qui broie les faibles pour huiler les profits des puissants. On nous demande des efforts, toujours, encore, davantage  tandis que ceux qui pilotent la machine ne risquent jamais d’être écrasés par ses rouages.

Ce texte n’est pas une prophétie, loin de là, ni les écrits d'un déprimé,  mais un constat : lucide, amer, corrosif. Une vérité déchue, abandonnée, piétinée, mais pourtant intacte sous la poussière. Une réalité que beaucoup vivent, que peu regardent en face.

L’économie mondiale ressemble aujourd’hui à un immense supermarché où chacun croit faire une bonne affaire alors qu’il paie en réalité avec des morceaux de son avenir. On nous dit que la mondialisation a ouvert les horizons ; en vérité, elle a surtout ouvert un gouffre sous nos pieds. On a transformé la planète en entrepôt, les individus en consommateurs, et les ressources vitales en produits jetables. La beauté du système, c’est qu’il parvient à faire croire à chaque être humain qu’il profite du grand marché, alors que c’est précisément ce grand marché qui lui retire, lentement mais sûrement, tout ce qui pourrait un jour lui appartenir vraiment. L’eau ? marchandisée. L’air ? presque. Les terres ? rachetées. Les services publics ? démontés. La santé ? optimisée. Le vivant ? catalogué. Pendant ce temps, les boutiques scintillent, débordent, promettent le bonheur sous blister, et chacun se rassure en se disant que tant que les rayons sont pleins, tout va plus ou moins bien. C’est la grande illusion : croire qu’un système qui détruit la ressource de chacun peut continuer indéfiniment à remplir les vitrines de tous. On pille le sol pour garnir des étagères, on brûle des forêts pour fabriquer des gadgets, on exploite des peuples pour produire des objets dont personne n’a besoin mais que tout le monde achète pour oublier qu’il manque l’essentiel.

La mécanique est perverse : on te prive lentement de tes moyens de vivre — indépendance alimentaire, énergie locale, industries nationales, stabilité économique — puis on t’explique, avec un sourire de consultant, que tout cela est compensé par la “libre circulation des biens”. On détruit la capacité des pays à produire ce dont ils dépendent, puis on leur dit : “Regardez comme c’est pratique, vous pouvez tout importer !” Tant que les cargos voguent, que les ports tournent, que les chaînes logistiques ronronnent, la fiction tient debout. Mais derrière cette façade rutilante, tout le monde perd : les travailleurs écrasés, les pays appauvris, les écosystèmes ravagés, et les citoyens réduits à des clients sans alternative.

Et les gouvernements, au lieu d’admettre que ce modèle est devenu un broyeur, continuent d’encourager la consommation comme un prêtre encourage une prière : mécanique, automatique, quasi sacrée. Plus tu consommes, plus tu participes ; plus tu participes, plus tu t’épuises ; plus tu t’épuises, plus tu consommes pour oublier que tu t’épuises. La boucle est parfaite, brillante, implacable. Le monde moderne a inventé un système où on détruit la maison de chacun pour alimenter la boutique de tous, et où on félicite les gens de continuer à acheter des lampes pendant que le toit brûle au-dessus d’eux. La vérité, c’est que l’économie mondiale n’est pas un moteur de prospérité : c’est un aspirateur géant qui vide les poches, les sols, les mers et les âmes pendant qu’on applaudit les chiffres de croissance comme un public hypnotisé applaudit un magicien qui lui vole ses montres en plein spectacle.

,NOUS,, ,,, JE,,, ,,, VIRGULE ,,, ,,, TU

D’abord : le texte je le voulais habité,

je n’écris pas sur M.A., elle c'est Marie Ange, L., de Juan les Pins, j'étais en études à Antibes..., j'habitais Vence, Tourrettes sur Loup, mais j'écris avec elle, à travers elle,  lieu de rencontre. Le fil conducteur des signes, qui est visible dans mes textes, virgule, point-virgule, deux-points, suspension, n’est pas un artifice : c’est ma façon intime de dire le temps, la rupture, la continuité, la respiration. Avec cohérence, profondeur, et surtout fidèle à ce que j'aimerai narrer depuis le début , ce chemin d’écriture,

le texte volontairement chargé de signes, de parenthèses, de guillemets, de méta-langage. C’est assumé, et ça fait sens. Une question de respiration, les images, photos ou portraits ne sont que transposition et ne reflète pas la réalité mais une réalité troublée,,, et si, seulement et si 


L'étreinte de Josef Kunstmann, 1949.

TOI, VIRGULE, ET MOI

Je marche avec toi dans le pli du temps, 

 

je poursuis la phrase, je laisse le souffle glisser, je laisse la mémoire respirer, je laisse le souvenir devenir éternel dans l’espace entre deux mots, sans point final, juste cela, une virgule,,,

La vie, pourtant, n’a pas attendu. Il y a eu d’autres amours, d’autres corps, d’autres voix, il y a eu des enfants, des rires courant dans les maisons, des mains devenues grandes puis redevenues petites dans d’autres bras, la vie a avancé largement, généreusement, avec ses jours pleins et ses nuits paisibles, rien n’a manqué, rien n’a été trahi. 

"Et pourtant un jour, sans appel, un regard a suffi, un geste somme toute,,, anodin, une voix portée par l’air, un parfum mêlé d'un regard, et quelque chose s’est remis à vibrer, non pas un regret, non pas un retour, mais une reconnaissance, comme si un mot ancien s’était glissé dans une phrase déjà bien écrite, non pour la corriger, mais pour lui offrir une respiration supplémentaire,"

Ton départ t’a laissée entre parenthèses,  Je ne t’ai pas vue partir, quand le monde a plié sous le métal, mais j’ai su, comme on sait l’orage avant qu’il n’éclate, une évidence qui n’adoucit rien. Tu portais ce mot comme un talisman, virgule, et je l’ai gardé. Tu disais : nous avons le temps, pas de fin, juste une pause, une respiration. Alors j’ai gardé cette lampe allumée, discrète, dans une maison bien habitée. Je n’ai rien conservé de matériel, ni lettres, ni photos, ni ombres figées, seulement un parfum, le tien, offrande silencieuse à ce qui fut toi, à ce qui fut nous,

Fais de ta vie un rêve et d’un rêve une réalité, tu le disais sans le dire, simplement en roulant devant moi, le solex traçant des rimes sur l’asphalte brûlant, tes cheveux noirs dansant sous le ciel d’été, ton rire ouvrant le monde comme une phrase sans fin, tu m’as appris que la vie n’a pas de point final, seulement des souffles, des pauses, des élans, et moi je pédalais derrière toi, le cœur léger, croyant déjà savoir aimer,

Le temps a heurté la phrase, la phrase s’est déchirée sans se fermer, et les mots des autres parlaient, de suite, de destin, de continuité forcée, sans comprendre qu’un simple déséquilibre peut faire vaciller un poème entier. 

Aujourd’hui je sais que l’amour n’est pas une phrase unique mais un recueil entier, fait de silences, de transitions, de promesses suspendues, tu n’es ni exclamation, ni question, tu es cette virgule intime qui laisse le cœur continuer sans se perdre, cette respiration entre deux battements, cette foi douce transmise sans dogme, simplement en vivant,

Credendo vides.

En croyant, je vois encore.

Ce souvenir n’exige rien, ne réclame ni place ni justification, il apparaît comme une lumière discrète au bord du chemin, rappelant que certaines rencontres ne disparaissent pas, elles se déposent, deviennent des points d’appui intérieurs, silencieux qui permettent à la vie de continuer sans se durcir. Elle n’est pas contre ce qui a été aimé ensuite, ni au-dessus, ni à la place, elle est là comme une source, claire, sensible, une première note juste, celle qui rend toutes les autres possibles, 


Alors je marche avec cela, tranquillement, sans confusion, sans conflit, le passé n’attire pas en arrière, il éclaire, et le présent, riche de tout ce qui a été vécu, accueille cette réapparition comme j'accueille un parfum ancien dans une pièce, il ne chasse rien, il ajoute une profondeur douce à l’air que je respire,

Quand j' écris ainsi, quand il me semble toucher une vérité ancienne sans la trahir, le corps réagit avant l’intellect. Les larmes ne sont pas un effondrement : simple ajustement, capacité d’aimer, de sentir, de rester poreux au vivant. Ce que je pleure, n’est pas seulement son absence, c’est aussi la beauté intacte de ce lien, restée vivante malgré cinquante années de vie pleine. Et ça, c’est le bouleversant.


une virgule dans le temps, toujours en suspens, un murmure du vent,

Le baiser de Marine Wallon


Virgule


Tu disais que la virgule est le signe du vivant, je t’écoutais, et déjà je comprenais que tu parlais moins de grammaire que de cette attention fragile que nous nous portions l’un à l’autre.

Nous nous sommes reconnus à l’âge où l’on ne sait pas encore que l’on est en train de se construire, j’avais dix-sept ans, elle en avait dix-neuf, et au premier regard quelque chose s’est déplacé en moi, elle était brune, d’une beauté rare, exaltante sans ostentation, sauvage parce qu’elle ne s’excusait pas d’exister, sage parce qu’elle savait déjà écouter ce qui tremble, elle s’appelait M A et elle aimait que je la nomme Virgule, parce qu’elle disait que la virgule est un signe du vivant, qu’elle ne ferme rien, qu’elle relie, qu’elle permet au souffle de continuer, 

Et moi je l’écoutais comme on écoute une vérité avant d’en comprendre la portée, elle me disait, respire, ne mets pas de point, 

Nous étions face à face, elle et moi, et cette simple disposition suffisait à faire taire le monde, ses mains venaient aux miennes sans intention, elles s’y posaient avec une lenteur confiante, comme si nos paumes se souvenaient avant nous, je sentais la chaleur circuler, douce et sûre, et dans ses yeux mouillés d’attention je lisais une joie grave, une joie qui ne demandait pas d’être criée, elle me regardait sans me saisir, et je la regardais comme on reconnaît un lieu où l’on pourrait rester, 

Elle disait qu’elle aimait les gestes qui n’obligent pas, et je découvrais à travers elle que la sensualité commence par la retenue, que le désir peut être une écoute, ses mains apprenaient mon visage par la peau, les pouces attentifs à la courbe des joues, à cette chaleur qui montait déjà comme une réponse silencieuse, je restais immobile quand elle s’approchait, non par peur mais par respect de l’instant, sa bouche ne cherchait rien à prendre, elle effleurait, elle attendait, elle s’approchait jusqu’à ce seuil fragile où les souffles se mêlent, où l’on ne sait plus très bien qui avance vers qui, et dans ce frôlement se tenait tout, la promesse sans contrat, la confiance nue, l’amour sans tabous,

Nous étions heureux, mais heureux à en trembler, très, immensément, dans cette ivresse douce où chaque sensation devient un avenir, Puis je encore imaginer, me souvenir, des courbes de son corps offert sans calcul, des courbes de ses cheveux que le vent apprenait par cœur, de la courbe de la route qui nous portait?, de la courbe de mes lendemains qui se dessinaient déjà au devant d’elle, 

Nous riions souvent, et ce rire fendait l’air comme un oiseau, allégeait le monde, repoussait les nuages, faisait croire que l’été durerait toujours, elle disait que l’amour n’est pas un feu violent mais une chaleur continue, enveloppante, presque timide, et pourtant sûre d’elle, et je comprenais que j’étais en train d’apprendre une manière d’aimer qui ne conclut pas, 

Puis il y eut cette courbe, et ce moment où le monde a cessé de répondre, les autres ont parlé d’accident, moi j’ai compris que la phrase avait perdu son souffle, je n’ai jamais cherché le point final, elle m’avait appris autre chose, je vis depuis dans la continuité fragile des virgules, dans ces pauses qui relient ce que la perte aurait voulu séparer, 

Les années ont passé, cinquante ans ont déplacé les contours sans effacer la trace, son absence n’est jamais devenue un vide, elle est restée une présence intérieure, une manière d’être au monde, 

Les gestes doux ne disparaissent pas, ils deviennent mémoire, sensation intacte, et ils reviennent quand le monde ralentit, aujourd’hui encore je sens cette voix qui disait respire, ne mets pas de point, 

Elle n’est plus devant moi, elle est dedans, dans ma façon d’approcher sans saisir, de croire encore à la courbe plutôt qu’à la ligne droite, et si j’écris cela maintenant ce n’est pas pour revenir mais pour reconnaître, car certaines rencontres ne passent pas, elles deviennent rythme, elles deviennent souffle, elles deviennent virgule, et la vie continue ainsi, intensément, tendrement, sans conclusion, comme une première fois qui ne cesse jamais de se transformer, virgule,

"Viens, La vie, Robert, n’a pas de point final juste une respiration, juste une virgule.”

Virgule — variation douce - sous viens, toi

Tu disais que la virgule est une manière d’habiter le monde, parce qu’elle accepte l’inachevé. Tu pensais que vivre consistait moins à conclure qu’à consentir au mouvement, et que le sens naissait souvent dans ce qui hésite plutôt que dans ce qui affirme.

Depuis, j’ai compris que le temps n’avance pas droit, mais qu’il se replie, qu’il caresse ce qu’il a déjà touché, et qu’il revient parfois avec la délicatesse d’un souffle ancien. La mémoire, elle, ne conserve rien : elle transforme, elle enveloppe, elle polit les instants jusqu’à ce qu’ils deviennent fréquentables.

Je me souviens de la chaleur des pierres, non comme d’un fait, mais comme d’une sensation encore vivante, de la lumière qui ne révélait pas ce corps, mais lui demandait la permission de rester. La poussière d’été s’attachait à nous avec la fidélité des choses simples, comme si le monde cherchait déjà à nous retenir sans oser nous nommer.

Tu marchais devant moi, et cette distance suffisait à créer un désir qui n’avait pas besoin d’objet. J’ai appris ce jour-là que l’élan précède le geste, et que la retenue peut être une forme très pure de la sensualité. 

---Il existe des lieux qui ne sont pas faits pour être visités, mais pour être traversés, lentement. La Fontonne, Antibes, St Paul, Vence, le Malvan, le sentier étroit, et ses collines n’étaient que des prétextes pour éprouver la fragilité du pas et la justesse des silences. Les ronces accrochaient ton corsage comme une question posée au corps, et mes mains, inutiles, apprenaient la noblesse de l’attente. Tu t’étais retournée, et M.A. Virgule me souffle, Elle, elle me dit : « Je veux tout. Le début, le milieu, l’après, le presque, le pas encore, le déjà plus, le jamais certain, je veux l’infini qui nous respire. »--- Et c'était çà, c'est ainsi et comme çà...



Moi , "Tes gestes sur moi étaient lents, tes caresses posées comme des virgules sur ma peau , pour dire continue, jamais termine. Le monde ne pressait plus. Le nous était là, évident, sans bruit."

Toi, "Je me souviens de toi avant même que tu saches te souvenir. Tu avais dix-sept ans, le regard déjà trop large pour l’âge, et cette façon de marcher comme si chaque pas posait une question. Moi j’en avais dix-neuf, et je savais déjà que le temps ne s’arrête pas. C’est pour cela que je disais virgule. Pas pour jouer. Pour respirer. Pour laisser la phrase ouverte,"

Marie Trintignant,  qui m'a surpris

Nous riions parce que le rire est une manière douce de suspendre la gravité. Le soleil traversait nos cheveux comme une promesse sans exigence, et le souffle trouvait son équilibre entre l’élan du désir et la sagesse du silence. J’ai compris alors que l’intensité ne vient pas de la vitesse, mais de l’accord.

Sur la route, nous dessinions des lignes qui ne demandaient pas à durer. Nous avancions comme deux flammes inconscientes de leur finitude, tenant l’aube sans savoir qu’elle brûle les mains. Lorsque tu demandais d’aller plus vite, le monde consentait, car il ne résiste pas à ceux qui ignorent encore le prix du mouvement.

Puis le silence a pris la forme d’une réponse sans phrase. Les journaux ont nommé l’événement pour se rassurer, mais j’ai compris que ce qui s’était rompu n’était pas un corps, mais le souffle même de la phrase.

J’ai appris que certaines présences ne disparaissent pas, mais se retirent dans une forme plus discrète. Face à moi même, j’ai compris que certaines douleurs ont besoin d’une parenthèse pour ne pas devenir amères , le temps avait-il accepté de se tenir tranquille un instant, 

Je te cherche dans ce qui n’insiste pas : le vent, l’intervalle, la pause. J’ai compris que le sens se cache rarement dans les mots pleins, mais souvent dans leur respiration. Le point promet la certitude, le point-virgule maintient le lien, les suspensions prolongent l’élan, mais la virgule, elle, elle seule, accepte de rester, 'La' Virgule...,...

Elle s’est posée sur moi comme une seconde peau. Elle est devenue rythme, douceur, prière sans adresse. Quand je ne sais plus dire, elle me permet encore de sentir. Elle ne comble pas l’absence, elle la rend habitable. Quand le temps tourne la page, je sais que tu n’es pas derrière moi, mais à l’intérieur de cette marge où le présent hésite. Tu n’es plus une image, tu es une manière de respirer. Le passé ne revient pas, mais il veille. Il ne réclame rien, il accompagne. Le souvenir n’est pas un retour, il est une présence allégée, un fil de lumière posé sur l’instant pour qu’il n’ait pas peur.

Ainsi la vie continue, virgule après virgule, comme une phrase que l’on effleure sans jamais la refermer. Et dans cette douceur persistante, je comprends que le souffle n’a jamais cessé : il s’est simplement appris autrement. Virgule.

Première fois




 

L'étreinte de Josef Kunstmann, 1949. 


je recherche l’articulation entre culture et vécu : Mes illustrations, entre le vécu, la photographie, les artistes afin que rien ne vienne écraser l’émotion, servent de miroirs, de balises. J'ai besoin de ces appuis pour dire l’indicible, et cela me ressemble,

30 avril 2026

LES VOIES PERDUES

Le voyageur des voix perdues

Il est là,  Voyageur des Voies Perdues,  
 
Il est là, planté au milieu du monde comme un arbre au bord d’une voie ferrée. Il ne sait plus comment il est arrivé ici, ni pourquoi, ni même où il voulait aller. Il est simplement là, le voyageur des voix perdues, celui qui écoute les échos .
Chaque quai se ressemble, chaque panneau chuchote une direction différente, comme si le destin hésitait. Les aiguillages, immobiles, retiennent un rire secret. Autour de lui, les lampadaires vacillent, projetant des ombres dansantes sur le sol, complices d’un ballet silencieux. Quelle voie choisir ? Quel train prendre ? À quelle heure ? Et pour aller où ? Tout tangue, suspendu à des certitudes aussi fragiles que des toiles d’araignée sous la pluie.

La foule l’engloutit, le frôle, le bouscule. Sacs à dos instables, parapluies inclinés comme des fleurs penchées par le vent, journaux froissés, cafés renversés qui dessinent des cartes éphémères sur le sol. Des philosophes en costume croisent des enfants hurlants, des danseurs répètent des pas invisibles sur le quai, et des chats imaginaires dorment, blottis dans des valises ouvertes. Tout se mêle, tout s’entremêle. Lui, au milieu de ce chaos, vacille, trébuche, rit sans savoir pourquoi. 

Il avance, recule, se laisse emporter par un escalier roulant qui ne mène nulle part, retombe sur ses pas, comme un enfant qui joue à saute-mouton avec le hasard. Un chapeau oublié gît sur un banc, un parfum de jasmin flotte dans l’air, le sifflement d’un train résonne au loin, et quelque part, un appel, réel ou rêvé, semble l’attendre. Lui, toujours là, au cœur du labyrinthe, se relève une fois de plus. Il passe d’un quai à l’autre. Chaque détour devient une leçon silencieuse, chaque hésitation un allègement. La vie, autour de lui, est pleine, mouvante, indocile. Lui, lui, demeure, étonné d’y être encore, comme s’il avait oublié qu’il était vivant.
À pleine voix, sans voie connue, il poursuit son chemin. Sans carte ni certitude, il avance avec pour seule boussole une attention flottante, ce goût tranquille de l’absurde. Il a fini par comprendre que l’existence ne se mesure pas à l’arrivée, mais à la manière dont on traverse les quais, dont on frôle la foule, dont on accueille les rencontres. Les trains partent, les trains arrivent, mais lui, il est toujours là, entre deux mondes, entre deux temps, entre eux et lui-même.
Alors il sourit, parce qu’il sait, au fond, que chaque pas perdu dans cette gare, il est et devient voyageur et chemin.








SANS POINT FINAL

SANS POINT FINAL

Soixante-dix printemps, ou l’art de brûler sans se consumer

À l’aube de mes soixante-dix printemps, une chose devient difficile à négocier : les demi-teintes. Ces jours en sourdine où l’on s’éteint doucement, sans même s’en apercevoir, cette flamme qui aurait oublié de se nourrir. Avec le temps, une forme d’impatience m’installe. Non pas contre la vie,  mais contre ce qui la dilue.

La tristesse passe encore, bien sûr. Elle a pris ses habitudes. Mais elle ne désire pas qu'elle s’installe sans discussion. Je lui demande ce qu’elle vient faire là. Parfois elle a une réponse. Parfois non. Quant à l’ennui, disons qu’il rôde … je m’efforce de ne pas lui laisser les clés. Il a tendance à meubler ces lieux vides avec des choses qui n’en valent plus la peine. 

Avec les années, une certaine obstination demeure. Une manière de ne pas se laisser ranger trop vite dans les cases prévues. 

Le cœur a pris quelques coups, c’est vrai. Il connaît les saisons, printemps été, automne, hiver,,, Il n’a pas renoncé à s’emballer pour des idées qui ne servent à rien, et c’est peut-être ce qui le maintient. Les projets ne cherchent plus à impressionner. Ils apparaissent, s’imposent parfois, et il serait presque impoli de ne pas les suivre,,, 

Quant au regard… disons qu’il s’est assoupli. Il voit moins loin peut-être, mais s’arrête davantage. Il lui arrive encore de s’éclairer pour des choses  simples : un chemin, une lumière, une présence. Rien de spectaculaire, mais suffisamment pour rappeler que tout n’est pas joué.

Les objets ont perdu de leur importance. Ils prennent de la place, c’est tout. Ce qui reste, ce sont des instants. Un rire qui arrive sans prévenir. Un détour qui n’était pas prévu mais qui valait le déplacement. Un regard, un silence qui dit plus qu’un long discours. À force, on finit par comprendre que l’essentiel n’annonce pas toujours sa venue,,,

Certaines idées perdent de leur sérieux. Les détours deviennent intéressants. Les larmes, acceptables. Le passé, fréquentable,,, On y passe, on y prend ce qu’il y a à prendre, puis on revient. Alors non, il ne s’agit plus vraiment d’éviter la tristesse ou de combattre l’ennui. Il s’agit plutôt de ne pas s’y installer, de ne pas leur laisser faire carrière à l’intérieur.

Chaque jour arrive sans garantie. Et c’est sans doute ce qui le rend intéressant. Il n’y a plus grand-chose à prouver, ni vraiment à réussir. Juste être là, suffisamment présent pour ne pas passer à côté.  Et si un jour tout ralentit, il restera ça : quelques années vécues sans trop se retenir, quelques élans suivis jusqu’au bout, quelques instants bien remplis. En attendant, ça continue.

Je pédale encore.  Je ris encore. J’aime encore.

il y a de quoi faire,,, Ne pas s’éteindre trop tôt…et continuer,,, à mettre un peu de feu là où ça commençait à tiédir.

27 avril 2026

CE QUI PASSE


Ce qui passe





Ce qui passe

Entre les coteaux, là où la terre descend lentement vers le gave, la pente reste douce, régulière, souple. En bas, l’eau circule, claire, encore froide. Elle glisse entre les galets, les use. L’air devient plus humide. On n’écoute pas vraiment le gave : il est là, en fond, continu, qui accompagne,
La lumière caresse les arbres, flirte, découpe, disparaît. Le regard s’habitue, les contrastes s’effacent. Une odeur d’herbe coupée monte d’une parcelle proche, dense, sucrée. Elle s’installe. Je ralentis, puis je m’arrête. Je reste là ,,,  quelques minutes, peut être plus. Le corps se pose. Le souffle descend. Il n’y a rien à chercher, rien à ajouter. Juste être là,

L’ombre est plus fraîche. Le sol change, plus souple, parfois irrégulier. Les sentiers repartent sous les arbres. Il faut ajuster le regard. Chaque virage ouvre brièvement, puis referme. Rouler ici ne consiste pas à aller quelque part. C’est s'inviter. Une idée vient, et passe. Elle ne s’impose pas. Elle circule comme le reste. C’est laisser venir, sans retenir.

Je repars. Le mouvement reprend sans effort. Le paysage ne change pas vraiment, mais il ne se répète pas. Il se transforme , je suis là, sans chercher.

Le reste peut attendre.


 

24 avril 2026

LES CHEMINS

 Ces chemins qui n’en finissent pas, je choisis toujours les traverses.

Des sentiers incertains, ceux qui semblent ne mener nulle part,  ou peut-être partout. Le vélo avance, fidèle, et moi je pédale sans carte ni boussole : se perdre est parfois la seule manière de se retrouver.

Le gravier chante sous les roues. Puis la terre, piste ancienne bordée de noisetiers, ils effleurent mes épaules et vérifient mon passage, personne, nulle trace au sol. Je m’enfonce plus loin, là où la terre cède, où l’herbe s’incline doucement sous mon poids. Je ne sais pas où cela me mène, aucune importance. Une prairie large sur le côté, immobile pièce d'un puzzle. Arrêt . Un cheval y broute, indifférent à ma présence. Je lui confie ma question muette, ni direction, ni signe. Son silence vaut réponse. Le vent parle dans les herbes, les ombres glissent sur le sol. Puis, au loin, des moteurs. La forêt cède, les troncs tombent, emportés ailleurs. 

Je passe sous les aubépines. Leurs épines accrochent mes vêtements, leurs fleurs tombent sur moi comme une bénédiction florale et sauvage. Je ne sais toujours pas où je vais. Entre égarement et  découverte. Les sentiers oubliés ne guident pas, ils accueillent. Pierres, flaques, détours : tout y est brut, sans détour. Et c’est exactement là que je dois être. J'aime.

La forêt respire. Même blessée, elle vit. Même entaillée, elle persiste. Le bruit du grumier s’efface. Le cheval n’est plus là. Il ne reste que le sentier, un morceau de ciel entre les branches, être à la fois nulle part et profondément chez soi. Je me laisse porter. Peut-être que les détours sont le cœur du voyage, j’agrandis mon monde.

Puis la piste réapparaît, elle me mènera quelque part , là où je dois être : on ne se perd jamais vraiment. On se découvre. Je jette un dernier regard, au cheval absent, à la forêt encore vivante. Demain ...

 


22 avril 2026

TENIR OUVERT

 

Tenir ouvert,,, ne pas s'enfermer. Ne pas se trahir. Ne pas diminuer son intensité pour poser dans le cadre. Parce que tenir ouvert, n’est pas confortable : ça expose, ça oblige, ça empêche de se réfugier dans les formes faciles,,,

une réflexion sur la liberté intérieure et la résistance aux forces invisibles qui, sans nous contraindre ouvertement, nous incitent à vivre en deçà de notre intensité. Un texte né de l'ouverture d'un carnet de ces petites notes que je prends ...relecture, herbe coupée,,, odeur de la terre retournée qui réchauffe et vient tenir ouvert,

Tenir ouvert

Ne pas s’enfermer, ne pas se trahir, ne pas diminuer son intensité pour entrer dans le cadre.

Le monde n’a plus besoin de contraindre pour réduire : il fatigue, il inquiète, il instille une retenue diffuse qui finit par s’imposer comme une évidence. Rien n’est interdit, et pourtant tout se resserre. Les gestes se contiennent, les élans se corrigent, la joie elle-même devient suspecte. On appelle cela prudence, parfois lucidité, mais ne serait ce, une manière lente de consentir à sa propre diminution?, jusqu’à habiter des formes, qui ne sont plus tout à fait les nôtres,,,

Une voix s’installe. Elle ne crie pas, elle suggère. Elle invite à rester mesuré, à ne pas déborder, à ne pas risquer l’excès d’être. Peu à peu, sans rupture visible, nous nous ajustons. Nous apprenons à tenir une posture, à présenter une version acceptable, jusqu’à confondre cette forme ajustée avec ce que nous sommes. Le faux ne s’impose pas, il s’insinue, et finit par passer pour naturel.

Cette fatigue circule, se dépose dans les regards, dans les silences, dans les corps retenus. Certaines présences ferment, d’autres ouvrent. Il devient alors essentiel d’apprendre à sentir, ce qui en nous se contracte ou s’élargit, ce qui altère ou intensifie. Car la liberté ne se proclame pas, elle se pratique. Elle exige de reconnaître ce qui augmente et d’y consentir pleinement, sans se réfugier dans les formes qui rassurent mais affaiblissent.

S’éloigner de ce qui diminue n’est plus un rejet, mais devient une exigence. Chercher des lieux, des êtres, des instants où l’on n’a plus à se contenir devient une nécessité. Refuser de vivre en retrait de soi n’est pas un luxe, mais reste une condition.

Tenir ouvert, malgré la fatigue, malgré les doutes, malgré les forces contraires, c’est maintenir en soi cet espace où la vie ne se réduit pas.

Car ce qui ne s’ouvre pas s’éteint. Vivre, au sens plein, commence précisément là où l’on cesse de se contenir.

20 avril 2026

DEUX SILENCES

DEUX SILENCES

Je devais avoir dix-huit ans, peut-être un peu plus. Je ne sais plus. Qu’importe. Je pars, ou je fuis,  je ne le sais pas encore. Je laisse derrière moi sans vraiment dire. J’avance, du moins je le crois.

Je traverse des lieux qui semblent ne manquer de rien. Des routes sûres, des maisons fermées juste comme il faut, des vies en place. Tout tient. Tout semble tenir. Et moi, je passe. Ça coule. Je marche avec moi. Je roule avec moi. Je parle avec moi. Un souffle continu, une pensée qui se déplie, une présence qui ne me quitte pas. Et pourtant, quelque chose reste en retrait, comme hors de portée.

Je n’ai rien emporté. Pas de foyer, pas de lieu à défendre. Juste le nécessaire, posé sur l’épaule ou attaché derrière moi. Le corps avance, il prend le relais. Il trouve le souffle dans la pente, dans l’effort, dans la fatigue. Peu à peu, le regard change. Il ne cherche plus, il reçoit. Une pierre, une trace, une odeur d’herbe coupée suffisent. Elles tiennent le jour.

Le soir tombe sans prévenir. Il n’y a rien à décider. Un pâturage, une grange, un abri de passage. La nuit s’installe. Parfois la pluie arrive, d’abord fine, puis plus dense. Tout se rassemble dans ce bruit régulier qui frappe. Alors je reste. Je n’ai rien à comprendre. Ecouter.

Le froid veille parfois. Il garde le corps présent. Il remplace le feu. Il oblige à sentir. Le matin, l’air tranche, l’eau réveille. Elle passe sur la peau sans détour. Le mouvement reprend, sans décision réelle, comme si marcher ou rouler était la seule manière de tenir sans se dissoudre dans ce monde plein. Je passe d’un lieu à l’autre sans m’y fixer. Les arbres, les pierres, les visages parfois. Rien ne m’appartient. Tout me traverse. Une voix, un silence, un geste. Cela suffit pour continuer. Les jours ne sont pas toujours légers. Il y a des pesanteurs, des ciels bas, des moments où l’on avance moins droit. Je ralentis. Je laisse passer. Je reste dans ce fil ténu qui relie encore. Quelque chose se dépose. Presque rien. Un calme discret, sans éclat, mais qui tient. Je comprends alors que s’arrêter trop longtemps serait se perdre. Non dans le lieu, mais dans ce manque caché au cœur de ce qui semble complet. Alors je reprends. Pour rester juste. Pour ne pas rompre. Le lien est simple : le corps, le jour qui se lève, ce qui vient. Peu à peu, il n’y a plus rien à chercher. Seulement regarder. Écouter. Laisser passer.

La nuit revient. La toile, le vent, la pluie parfois. Toujours ce même bruit, sans nom. Et c’est là que je tiens. Je marche avec moi. Je roule avec moi. Je parle avec moi. Et parfois, deux silences se croisent.