23 février 2026

A L'AN DEUX MAINS si vous le voulez bien

Ces lendemains qui ne viennent pas

Ces lendemains qui ne viennent pas

La pluie tombe avec une obstination presque morale, comme si le ciel voulait laver une faute que nous persistons à ne pas nommer. Le vent traverse les rues et soulève la poussière de nos certitudes. Nous avançons pourtant, posant nos pas sur un sol de béton chauffé par nos excès, funambules inconscients sur le fil incandescent du progrès.

Mike Winkelmann, Netflix 2087, Fallen Giants

On nous promet la lumière, et nous avons confondu l’éclat des écrans avec l’aube véritable. On nous a offert des horizons numérisés, des bonheurs calibrés, des dettes devenues paysage. Le désir, emballé sous cellophane, a perdu son tremblement. Le cœur, saturé de stimuli, s’est desséché à force de ne plus battre pour le vivant.

Les anciens évoquent un passé idéalisé ; les jeunes redoutent un futur confisqué. Entre ces deux nostalgies, le présent s’effrite. Il se dissout dans une consommation sans mémoire, dans une jouissance sans profondeur. Nous touchons tout, mais ne sentons rien.

La terre, pourtant, parle avec une langue claire. Les mers s’alourdissent, les rivières s’assombrissent, les forêts exhalent l’odeur âcre de leur propre disparition. Le ciel se contracte sous la chaleur que nous lui imposons. Le monde transpire, brûle, suffoque,,, et cette suffocation est aussi la nôtre, sous flux d’images,,,


   Filip Hodas

Etrange dissociation : nous savons, mais nous n’éprouvons pas. Nous constatons, mais nous ne consentons pas à être atteints. La peur nous tient lieu de politique, la sécurité de consolation. Nous érigeons des murs comme on se construit des alibis. Nous protégeons nos biens avec ferveur, tandis que l’eau manque ailleurs, que les arbres tombent, que des corps fragiles disparaissent dans l’indifférence globale.

Nous sommes devenus les artisans de notre propre obscurité, non par cruauté spectaculaire, mais par accumulation de renoncements minuscules. Par paresse du regard. Oubli du lien,,,

Pourtant, il suffirait peut-être de réapprendre à sentir. Sentir la rugosité d’une écorce sous la paume, l’odeur métallique d’une rivière blessée, la chaleur d’un autre corps comme une évidence fragile. Réapprendre que le monde n’est pas un stock, mais une présence ; non un décor, mais une relation.

Les lendemains ne viennent pas d’eux-mêmes. Ils ne descendent pas du ciel comme une grâce automatique. Ils naissent de nos gestes, de nos refus, de notre capacité à laisser le réel nous toucher jusqu’à la brûlure.

Demain ne sera pas donné.
Il sera façonné.
À deux mains, au moins.

x






AVANT

Ces lendemains qui ne viennent pas

La pluie tombe en ruisseaux de colère. Le vent hurle et je chancelle, le monde vacille. Nous marchons sur un fil qui brûle, béton et feu sous nos pieds. 

On nous promet l’or, la lumière, des écrans pour amis. Des dettes pour horizons, le bonheur emballé, codé, scanné. Les villes enterrent les rêves, les enfants jouent dans les poussières. L’égo sous cellophane, le cœur se fane, tout est permis.

  Léa Collet ,Digitalis

Les anciens gémissent : “C’était mieux avant !” Les jeunes hurlent : “Il n’y a plus d’avenir !” Entre chaque mot, je sens une pierre, un vent, un silence qui mord. Le présent s’effrite, sable mouvant, illusion de consommation.

Avancez, consommez, souriez, obéissez ! Les mers suffoquent, les rivières pleurent, les vents crient. Les forêts se consument, le ciel se tord, les étoiles chancellent. Mais nous, yeux fermés, oreilles sourdes, dans un tout qui nous échappe.

Avancez, consommez, ignorez le sang sous vos pieds. Criez ! Hurlez ! Que les voix soient perdues dans les écrans. Riez ! Souriez ! Que les masques étouffent nos poumons. Obéissez ! Répétez ! Comme des automates sans nom.

Les enfants meurent, les arbres tombent, les rivières s’empoisonnent. Et nous dansons, nous scannons, nous achetons nos illusions. Les cris ne passent plus, les pleurs ne montent plus. La parole s’éteint, le monde se tait, le monde se replie.

À quand la vision du monde clair, de lumière et d’air pur ? Quand nos mains se lèveront-elles pour toucher le réel, le vivant ? Quand nos cœurs verront-ils la couleur du feu, du sang, de la sève ? Quand les aveugles ouvriront ils les yeux, et les muets parleront ils enfin ?

La peur nous serre, peur de l’autre, peur de soi. Sécurité en kit : murs, clôtures, lois, peur de ne pas. Nos villes sont des carcasses, nos maisons des cages. Nos cathédrales brillent, mais les sans-abri crient sous leurs arches.

Jamais la peur de ceux privés d’eau. Jamais celle des arbres qu’on abat. Jamais celle des enfants qui meurent de faim. Nous engloutissons tout, avalons, digérons, rejetons à moitié.

Par notre avidité, notre paresse et notre oubli, nous sommes devenus géniteurs de notre propre nuit. Alors hurlez, criez, sentez, voyez.

Demain sera à deux mains.


   

L

  Leandro Erlich Pulled by the roots






22 février 2026

AMANTS du MONDE

 "elle patientait, attendant le passage du temps et le miracle de nos regards."

Chacune de nos peaux devient territoire. Chaque tremblement, un langage, chaque langage...,,, nous sommes là

Etreintes Yolaine Wuest

devient un lieu où le monde respire à travers nous, où la lumière glisse sur l’épiderme pour dire : « nous ici. »

Nina Peña Pitarch

Dans cette ouverture, l’air devient épais de promesses. Chaque souffle se mêle à celui du vent. Le temps s’étire, s’enroule, s’humidifie. Deux corps collés de sel et de sueur, deux êtres qui se découvrent dans la lenteur. Et soudain, la question surgit: et si nos corps n’étaient pas des limites, mais des cartes à explorer ? Des paysages à conquérir l’un dans l’autre, jusqu’à ce que nos frontières se dissolvent dans la même pulsation.

Viens, gravissons cette colline. Nos corps s’appuient l’un à l’autre, nos souffles se cherchent, se trouvent, s’accordent. Là-haut, le monde s’étend sous nos yeux : non pas comme un paysage, mais comme un corps offert à la caresse. Un fragment de peau, une épaule de terre. Le reste, les maisons, les champs, les villes, ne sont que parures : Bijoux d’un monde qui se dénude lentement. 

Ce qui nous appelle, n’est pas ce que l’homme a bâti, mais ce qui demeure, ce qui respire encore, ce qui s’offre sans mesure. La forêt s’étire, chevelure sombre au parfum d’orage. La rivière s’enroule autour des collines, gonflée de désir, puis se retire, haletante, attendant le prochain frisson du ciel. Et la vallée, cette hanche, cette courbe s’abandonne au vent comme un corps à l’amant.

La fille en bleu Alain Rouschmeyer

Chaque pierre, chaque pli du paysage devient peau, chaque ombre un souffle, chaque silence une main posée sur nous. Nous ne regardons plus, nous touchons ; nous ne marchons plus, nous glissons dans la matière, et tout devient seuil, vibration, passage. Dans cet instant suspendu, une évidence douce se lève : la nature ne nous entoure pas, elle nous traverse, elle nous façonne, nous défait et nous respire à travers ses arbres, nous rêve dans ses collines, nous murmure dans ses vents. 

Alors, haletants, nous restons là, dans la lumière qui s’éteint doucement, les yeux ouverts sur ce monde qui palpite. Une voix, peut-être la tienne, peut-être la mienne, chuchote au creux du soir que nous ne sommes que des passages, où le vivant se glisse et s’invente. Sous nos pieds, la terre bat d’un rythme discret, les fleurs s’ouvrent comme des confidences, les pierres tièdes gardent la mémoire du soleil. Nous ne cherchons plus la beauté : nous la respirons, nous la portons, 

Le vent s’enroule autour de nos voix, l’eau s’attarde sur nos mains, le ciel se penche comme un complice silencieux. À genoux sur cette terre aimée, une certitude tranquille naît en nous : Le monde n’est pas un décor, mais un corps immense qui murmure nos noms, une présence qui guide nos gestes, un souffle qui se mêle au nôtre. Et dans ce lieu fragile où nos corps se rejoignent, là où le vivant nous traverse sans bruit, nous devenons, pour l’éternité d’un instant, les amants du monde.

,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,"elle patientait, attendant le passage du temps et le miracle de nos regards",,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,


https://youtu.be/aiPBzB5Z8Yo?si=gzO-KyqpE1uBZHNf


20 février 2026

QUIZZ IN CANTIQUE

« Comment cuire un univers en six équations 

Je me passionne pour la physique quantique. Je n’en maîtrise pas tous les mystères, mais j’apprécie l’idée que l’univers non plus ne semble pas tout à fait décidé. Donc,,, l'essentiel, peut-être, est d’aimer les questions autant que les réponses.

La cuisine quantique du monde

    Swing quantique Bénédicte et Yvan


   Chadi ABO Convergences Créations

Au commencement, il n’y avait rien. Ou plutôt, il y avait quelque chose qui ressemblait à une onde, mais personne n’était vraiment sûr, parce que personne n’était là pour la regarder. L’onde se balançait dans le vide en répétant son unique phrase : ψ = A sin(ωt),
« psi égal A sinus oméga t » En physique quantique, cette relation exprime l’énergie associée à une pulsation donnée.

Elle ne savait pas ce que cela voulait dire, mais elle trouvait que ça sonnait bien. Elle se sentait très musicale. Elle oscillait avec une certaine élégance, comme une diva dans une robe de lumière, convaincue que l’univers entier n’était qu’une grande salle de concert.

Un jour, l’onde se mit à vibrer un peu plus fort que d’habitude. Pas par nécessité, non. Par enthousiasme.

Et soudain, quelqu’un cria dans les coulisses, Energie : E = hω ! « E égal h oméga »En physique quantique, cette relation exprime l’énergie associée à une pulsation donnée.

C’était la constante de Planck, un petit monsieur nerveux qui comptait tout avec une précision maniaque. Il portait un carnet et murmurait : Attention, chaque vibration a un prix. Rien n’est gratuit dans ce théâtre. La vibration s’intensifia. L’onde commença à chauffer. Elle se mit à transpirer de la lumière, à bouillir comme une casserole oubliée sur le feu cosmique. Ça y est, soupira Planck. On est en train de cuire. Et effectivement, quelque chose se forma dans la casserole du vide. Une sorte de grumeau lumineux, hésitant, un peu collant.

Einstein entra alors, en peignoir, les cheveux en bataille, et regarda la scène. Qu’est-ce que vous fabriquez encore ? demanda-t-il. On lui montra le grumeau. Il haussa les épaules et griffonna sur un coin de nappe : E = mc², Voilà. C’est la célèbre équation d’Albert Einstein qui exprime l’équivalence entre la masse et l’énergie.

L’énergie s’est transformée en masse. Rien de plus normal. Continuez la cuisson, mais pas trop longtemps, ça attache.

La masse, fière de son apparition, se mit à prendre de la place. Elle s’étira, s’alourdit, s’organisa en étoiles, en cailloux, en planètes, en tasses à café et en philosophes mélancoliques. Mais à peine installée, elle commença à se fatiguer. Les choses se désorganisaient, les tasses se cassaient, les étoiles explosaient, les chaussettes disparaissaient dans les machines à laver. L’entropie, vieille dame en robe froissée, passa dans les couloirs en répétant son slogan : ΔS > 0, mes enfants. « delta S supérieur à zéro » En thermodynamique, cela signifie généralement que l’entropie augmente.

Toujours plus de désordre. C’est la règle. Et le temps ? demanda quelqu’un. Le temps, répondit-elle en haussant les épaules, c’est juste moi qui fais mon ménage à l’envers. 

Pendant ce temps, au fond de la scène, le Big Bang était encore en train de se souvenir de lui-même. Il ressemblait à une énorme cocotte-minute qui aurait explosé trop tôt, projetant partout des morceaux d’ondes trop cuites. J’avais dit feu doux, marmonna Einstein. Au milieu de tout cela, deux particules se rencontrèrent. Elles se mirent à tourner l’une autour de l’autre, attirées par un champ invisible. Un fil de courant passa, et aussitôt un champ magnétique apparut en dansant : B = μ₀I / 2πr, « B égal mu zéro I sur deux pi r » Cette formule donne le champ magnétique autour d’un fil rectiligne parcouru par un courant.

Le champ magnétique portait des chaussures brillantes et tournoyait comme un danseur de cabaret. Mesdames et messieurs, annonça-t-il, bienvenue au bal des forces invisibles. Ici, tout le monde est attiré par tout le monde, et personne ne sait vraiment pourquoi. Les particules rougirent un peu et continuèrent de tourner ensemble, comme deux amoureux maladroits.

Planck referma son carnet. Einstein vida sa tasse. L’entropie soupira avec satisfaction. Et l’onde, qui avait tout déclenché, oscillait toujours dans un coin, fière de sa musique, sans se douter qu’elle avait lancé toute cette cuisine cosmique. Elle répétait doucement : ψ = A sin(ωt), « psi égal A sinus oméga t » C’est l’expression d’une oscillation sinusoïdale. Si tu veux, je peux aussi te dire dans quels cas on l’utilise en physique.

Comme une berceuse pour un univers qui, au fond, n’était peut-être qu’une grande plaisanterie sérieuse. Ou une recette ratée qui avait miraculeusement réussi. Personne n’en était vraiment certain. 

Le monde continuait à vibrer.


des codes en âge : ou mieux un lexique,

  • ψ (psi) : la lettre grecque psi
  • A : amplitude
  • sin : sinus
  • ω (oméga) : pulsation (fréquence angulaire)
  • t : temps
  • E : énergie
  • h : constante de Planck
  • ω (oméga) : pulsation (fréquence angulaire)
  • m : masse
  • c : vitesse de la lumière
  • Δ (delta) : variation ou changement
  • S : l’entropie en thermodynamique
  • B : champ magnétique
  • μ₀ (mu zéro) : perméabilité magnétique du vide
  • I : intensité du courant
  • 2πr : deux pi fois la distance r au fil
  • r = distance entre le fil et le point d’observation.
  • A : amplitude

À la fin, même le Big Bang, assis dans un coin avec des lunettes de soleil, secoua la tête : « Ah, ces ondes… elles se sont encore mis à vibrer comme des folles. » Et toutes les particules éclatèrent de rire, dans une farandole infinie où rien ne se heurtait, rien ne tombait… sauf un photon malicieux qui fit un plongeon dans le thé de l’entropie.


19 février 2026

LES VOIES PERDUES

Le voyageur des voix perdues


Il est là, 
Il ne sait plus comment, ni pourquoi, ni où il voulait aller.
Il est là!
Le voyageur des voix perdues

Il est là.
Il ne sait plus comment, ni pourquoi, ni où il voulait aller.
Il est là.

Chaque quai se ressemble. Chaque panneau semble murmurer une direction. Les aiguillages s’entrelacent, immobiles, comme s’ils retenaient un rire secret. Les lampadaires vacillent et projettent au sol des ombres complices. Quelle voie choisir ? Quel train ? Quelle heure ? Et pour aller où ? Tout tangue sur des certitudes fragiles.

La foule le presse, le frôle, l’engloutit presque. Sacs à dos instables, parapluies inclinés, journaux froissés, cafés renversés circulent autour de lui comme un courant imprévisible. Des philosophes en costume croisent des enfants hurlants, des danseurs répètent sur le quai, des chats imaginaires dorment dans des valises. Tout se mêle. Il vacille, trébuche, rit sans savoir pourquoi.

Il avance, recule, se laisse emporter par un escalier roulant, puis retombe sur ses pas. Un chapeau oublié, un parfum suspendu dans l’air, le sifflement d’un train,  un appel, réel ou rêvé. Le monde entier tient dans cette imprécision. Et lui, toujours là, au cœur du labyrinthe.

Il se relève. Passe d’un quai à l’autre. Chaque détour devient une leçon silencieuse. Chaque hésitation l’allège. La vie est pleine, mouvante, indocile. Et lui demeure, étonné d’y être.

Alors il poursuit, sans carte ni certitude, avec pour seule boussole une attention flottante et ce goût tranquille de l’absurde. Il comprend que l’existence ne se mesure pas à l’arrivée, mais à la façon dont on traverse les quais, la foule, les rencontres.
 






 





T SLIM tu sais

"DIABLE LIBRE chez un diable éthique: 

LA DANSE DES MACHINES

(Un concert intimiste, où je suis à la fois le chef d’orchestre, l’instrument… et parfois le public malgré lui.)

Afro-futuristic future

BBB… BB… BIIIIPPppp. Le rideau ne se lève pas. Il n’y a pas de rideau. Le bip surgit, impertinent comme un rappeur qui coupe la musique, ponctuation légère mais impérieuse dans le flux du vivant. 

T-Slim, fine et lisse contre ma peau, arrogante comme une star qui sait qu’elle a le public dans la poche, murmure : "Un monde bien réglé, c’est mieux, non ?" Dexcom, œil cyclope sous mon épiderme, scanne le glucose comme un douanier suspicieux : "112 mg/dL, flèche ↗. On négocie, Robert?" L’insuline, tiède et impatiente comme une amante en retard, circule déjà, prête à envahir mon sang, mon foie, mes cellules. Messagère docile, obstinée, un peu collante.

Entre eux, une conversation mondaine et délirante :  "Tu as vu ses glucides à 16h ? Un scandale."  "Oui, mais regarde-moi cette sensibilité à l’insuline après le sport… Un poème."  "Je corrige. 0,3 unités. Non, 0,25. Non, attends…" Moi, au centre ? Je parle chaleur diffuse, fatigue sournoise, flottements inexplicables, des signaux flous que aucun algorithme ne traduit en équation nette. Je suis l’interprète d’un langage que les machines ne comprennent qu’à moitié.

Je "suis" la machine. Je la soigne. Tous les trois jours, je change le cathéter , rituel vaudou  "Que les dieux de la glycémie nous soient favorables." Je chasse les bulles d’air, je veille au flux de l’insuline, presque amoureux dans cette danse du soin. Le cordon s’enroule autour de moi, serpent tiède et complice, une veine artificielle qui me relie à la pompe. T-Slim hésite. Elle retient. Elle libère. Parfois capricieuse, parfois parfaite, toujours exigeante. La nuit, elle vibre au rythme du monde, un bip indécent et salvateur, rappel brutal que la vigilance n’a pas d’horaires. L’intimité ? Une contrainte consentie. Sensuellement assumée.

Entre le corps et les chiffres demeure toujours cet écart indocile où la liberté se tente, où la révolte s’éprouve, et où le vivant rappelle, tôt ou tard, que tout échappatoire n'est pas négociable


Halit Yilmazer

DEBRANCHE : Je ris. Enfin libre. Enfin sauvage. ET  LE CORPS SE REBELLE

L’appli, d’habitude si bavarde, affiche des erreurs comme des reproches : "Erreur de connexion." "Pompe non détectée." "Urgence." Je clique. Je rage. Je ris encore. "Vous voulez me contrôler ? Trop tard."

Je débranche tout. Le transmetteur. Je veux disparaître des radars, devenir une tache blanche sur leurs écrans, un fantôme de données.

La nausée monte, acide, brûlante. Mes muscles se transforment en pierre. La respiration devient un combat. "C’est ça, la liberté ?"  une question qui griffe, qui se moque. L’acidocétose s’insinue, acide et brûlante, rongeant mes muscles. Mon souffle sent la pomme pourrie, un parfum de rébellion qui tourne au cauchemar. La déshydratation me vide, me creuse. Chaque gorgée d’eau s’évapore avant d’étancher ma soif. L’hyperglycémie embrase mes nerfs. Mes doigts dansent. Mes jambes tremblent. Mon corps se désagrège en une valse grotesque.

Les secours arrivent trop tôt. Les sirènes hurlent, un cri mécanique, stérile, qui déchire mon délire. Des mains m’inclinent, m’allongent, masque sur le visage, Monsieur, monsieur vous m'entendez?. "Glycémie à 680. Acidocétose sévère. Déshydratation." Des mots froids. Cliniques. Qui tuent la poésie!!!

Une aiguille me transperce. L’insuline reviendra, violente, sauvage, comme un châtiment… ou une délivrance.

M-Project

LE REGARD DU DIABÉTOLOGUE

(La scène finale : le médecin, l’écran, et la courbe de Robert, rebelle et sublime.

Le diabétologue me regarde, pâle, presque furieux. "Vous avez arrêté votre pompe ?!" Sur son écran, mes courbes dérivent, des montagnes russes, des cris tracés à l’encre rouge. "C’est… inacceptable."

Je souris, faiblement. "C’était… beau."

Il ne comprend pas. Bien sûr.

Entre le corps et les chiffres demeure toujours cet écart indocile où la liberté se tente, où la révolte s’éprouve, et où le vivant rappelle, tôt ou tard, qu’il n’est pas négociable.

Peter Nottrott , One of These Days

PLUIE

 Depuis trois semaines, un mois, la pluie ne s’interrompt pas.

Elle est devenue l’air même des jours, la matière continue des heures. On ne dit plus : il pleut, comme on dirait il fait froid ou le vent souffle. On dit simplement : c’est ainsi

   Franck Dubray pour Ouest France

Les fossés ont débordé. Les rivières ont gonflé comme des poitrines essoufflées. Les rues ont pris une couleur de boue et de fatigue. On a commencé à parler de niveaux, de seuils, d’alertes. On a mesuré l’eau comme on mesure une foule : en mètres, en densité, en pression.

Elle avançait par vagues lentes, comme des groupes de gens qui se poussent sans le vouloir. Elle montait contre les murs, s’appuyait aux portes, cherchait des passages. Elle s’insinuait dans les caves, dans les interstices, dans les pensées. Elle n’avait pas de visage, mais elle avait un poids, celui des corps serrés. 

On disait : la rivière est sortie de son litElle n’était pas sortie : elle était poussée. Comme cette foule trop compacte qui finit par briser les barrières, non par violence, mais par nécessité.

Les digues cèdent comme cèdent les idées trop tendues. Elles tiennent un temps, par principe, par habitude, par peur de ce qui viendrait après.  On se dit que cela passera. On détourne les yeux. Comme des pensées retenues . Comme des émotions contenues . Alors tout lâche.

La digue s’ouvre, la rue se transforme en courant, les meubles flottent,  des formes perdent leur poids habituel, dérivent, corps sans destination, pression lente, collective, irrésistible. Une accumulation. Une somme de gouttes qui deviennent une décision. Une foule d’eau qui ne peut plus être contenue.

  Laurent Jahier pour Sud Ouest

Nous sommes une pluie continue de présences. Nous tombons les uns contre les autres, nous nous mêlons, nous nous heurtons, nous nous réchauffons, puis nous nous éloignons, comme ces gouttes qui glissent sur une vitre. Chaque matin est une averse humaine.

La fatigue rompt les digues intérieures. Les émotions débordent. Les mots se déversent sans ordre. On pleure comme il pleut : sans mesure, sans intention, simplement parce qu’il n’y a plus d’autre issue.

  Francis Berry pour Sud Ouest

Depuis trois semaines, un mois, la pluie martèle,,, le vent se lève,,, la rivière sort de son lit,,, l'horizon se couche,,, la nuit tombe,,,







15 février 2026

REGARDS

REGARDS

Même lorsque la route s’ouvre largement devant, lorsque le moteur ronronne avec une assurance rassurante, il y a ce geste instinctif : tourner légèrement la tête, vérifier ce qui suit, s’assurer que rien ne surgit trop vite. Un mouvement bref, 

Le motard ne regarde pas derrière pour avancer. C’est la route en retard d’une seconde, une portion de vie qui s’éloigne sans bruit. Le passé ressemble à cela : fidèle, mais décalé ; présent, mais intouchable.

Le temps passé se tisse dans nos gestes : dans la manière d’accélérer ou de ralentir, dans la prudence d’un virage, dans l’audace d’une ligne droite. On ne s’en défait pas sans perdre quelque chose de soi, 

Le motard, lui, le sait. Il jette un coup d’œil dans le rétroviseur, ou tourne la tête puis il relève le regard. La route n’est pas derrière : elle s’ouvre devant, souple et imprévisible. Le miroir ne sert pas à choisir la direction, seulement à donner de la profondeur au trajet.

Peut-être que tout se joue là, dans ce regard. Non dans la chose regardée, mais dans la manière de la regarder. Le passé peut devenir un poids ou une lumière, une chaîne ou une boussole. Tout dépend de l’angle du miroir, de la douceur ou de la dureté du regard que l’on y pose.


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12 février 2026

,!!!,,,,,,,EXISTENCE,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,, !!!

Les tiroirs couvrent ce qui dort, ils abritent ce qui a été rangé profondément pour être saisi sans tremblement. Ils ne s’ouvrent pas par décision mais par relâchement, quand le temps consent à lâcher prise, et ce qui glisse alors n’est ni intact ni brisé, seulement déplacé, 

    J'aime

Baou

Rien ne parle, rien n’accuse, rien ne demande ; cela se découvre, simplement, à la distance juste pour être supporté. Les souvenirs, longtemps maintenus dans des compartiments étanches, se lèvent comme des ombres légères, frémissements sans urgence, présents sans invasion, reconnaissables sans violence, 

Elusive Memory Deborah Orloff

La mémoire révèle alors sa nature véritable : elle ne conserve pas, elle polit ; elle ne fige pas, elle rend habitable ce qui ne l’était pas encore. Le corps comprend avant l’esprit, dans une lenteur attentive où les larmes ne sont ni chute ni rupture mais ajustement, preuve silencieuse d’une porosité intacte au vivant,

Le temps cesse de s’écouler selon une ligne docile ; il se replie, il revient, il caresse ce qu’il a déjà effleuré, et la présence devient résonance, le regard se fait écoute. Les tiroirs se vident sans se refermer tout à fait, laissant revenir un paysage intérieur, une odeur ancienne, un parfum sans origine précise, 

Mémoire lointaine Poumi Lescaut 

La pensée trouve alors un espace où demeurer, sans point final, consciente que ce qui a été ne disparaît pas : cela change de forme, cela sommeille, cela attend. 

L'homme qui marche Alberto Giacometti par Alain Neddam, fondation Maeght St Paul de Vence

Ainsi l’homme avance, les pieds encore pris dans la matière qui le fonde, le regard attiré par un horizon qui n’explique rien mais appelle ; il ne fuit pas sa condition, il la traverse, et dans ce mouvement persiste quelque chose d’essentiel, une présence qui ne se fixe jamais tout à fait, une existence qui se construit en marchant, en revenant, en laissant faire,

Labyrinthe de Miro


MES MOIRES,

Les Moires Olicorno

Il arrive un moment où l’on cesse de vouloir comprendre pour apprendre à accueillir. Non pas fermer, ni effacer, mais consentir à ce qui demeure, sans l’exhiber, sans le disséquer. La mémoire n’est plus alors un lieu que l’on fouille avec fébrilité, mais un espace que l’on habite avec mesure.  

Ce temps-là n’a pas besoin d’être nommé pour exister. Il a pris forme dans la recherche elle-même : chercher sans vouloir saisir, écrire sans vouloir conclure, ouvrir sans forcer. 

Les Moires Lysistrata

Ce passé là n’encombre plus le présent : il l’approfondit. Il ne réclame pas de fidélité, il demande une justesse.

Sans promesse excessive, avec un accord silencieux avec le temps : non linéaire, non définitif, capable de contenir plusieurs états sans les opposer. Le vécu continue d’exister , en tonalité de fond , intelligence discrète du lien , une respiration qui n’interrompt pas la marche ,



Ce texte est une méditation profonde sur la vie, la mémoire, la continuité et la ponctuation. la notion de tangage, de vacillement, de transformation, célébration de la vie dans son imperfection, sa beauté, sa complexité. 

Marie Christine Forin

Dans la mythologie grecque, les Moires sont trois divinités du Destin : Clotho, Lachésis et Atropos. Elles sont associées aux cycles cosmiques, aux grandes déesses de la nature, de la végétation et de la fertilité. Elles deviennent les Parques, dans la mythologie romaine. Pour chaque mortel, elles accordent une mesure de vie, dont elles règlent la durée, la première en filant, la seconde en enroulant le fil, la troisième en le coupant.

ET VOICI

La mémoire n’est pas fidélité : elle assouplit ce qui fut trop vif, elle réchauffe ce qui aurait pu rester brûlure. Le temps s’y courbe, palpite sous la peau plutôt qu’il ne s’écoule, et ce qui a été n’est plus derrière mais dedans, logé dans une épaisseur sensible. Les tiroirs restent entrouverts, laissant passer une lumière tiède, une odeur sans nom, un détail qui effleure la nuque ou la poitrine et réveille une douceur ancienne. La pensée n’y conclut plus, elle demeure ; le passé cesse d’être un fait pour devenir un climat intérieur,
 
La mémoire ne parle pas : elle caresse à distance, ajuste les intensités, rappelle sans saisir. Alors on cesse de vouloir comprendre, on consent à accueillir. La mémoire devient un espace habité, seuil vivant où rien ne se ferme, où une présence aimée continue de veiller, silencieuse, dans la lumière qui entre.

Sérennité Samzaï

La mémoire comme seuil, mes moires d’existence

On n’y range pas le passé : on y dépose ce qui continue de vibrer quand tout le reste s’est tu. Ils ne s’ouvrent pas à la demande. Les tiroirs cèdent lorsque le corps relâche, lorsque le temps, enfin, consent à ne plus serrer.

Alors rien ne déborde. Rien ne heurte. Les souvenirs ne se présentent plus comme des images nettes, mais comme des états de peau, un geste, une tension douce, un parfum. Ils ne racontent pas ; ils s’installent. Ils ne sont ni exacts ni faux : ils demeurent supportables, 

La mémoire n’est pas fidélité. Elle est métamorphose. Elle travaille à rendre vivable ce qui, laissé brut, resterait brûlure. Elle polit, elle adoucit les angles, elle transforme la douleur en relief sensible. 
Le temps, là, cesse d’avancer droit. Il s’enroule. Il ne passe plus : il palpite. Ce qui a été n’est plus avant, il est autrement. La présence gagne en profondeur. Le regard devient écoute. Les tiroirs restent entrouverts, laissant passer une odeur, une lumière oblique, un détail sans histoire mais chargé de sensation.

À cet endroit, la pensée ne cherche plus à conclure. Elle apprend à demeurer. Il change de forme. Il cesse d’être événement pour devenir climat intérieur, tonalité de fond, quelque chose qui accompagne sans peser. La mémoire ne parle pas.
La mémoire ne parle pas. Elle effleure.  Elle ajuste les intensités, déplace la lumière, fait vibrer un point , la nuque, la poitrine, un sourire discret . Elle ne dit jamais voici le passé, mais voici comment cela continue de toucher. Elle apparaît lorsque le regard cesse de vouloir saisir, lorsque le corps accepte de ne pas savoir, lorsque la phrase reste ouverte. Elle se pose, présence calme, stable, une proximité sans contact, une certitude douce sans qu’il soit nécessaire de parler,

Vient alors un glissement. On ne cherche plus à comprendre, mais à accueillir. Non pas effacer, ni refermer, mais laisser être ce qui demeure sans l’exposer. La mémoire n’est plus un lieu où l’on prélève ; elle devient un espace où l’on habite. 
Une voix y circule, basse, presque corporelle. Elle n’ordonne rien. Elle n’explique rien. Elle se tient juste là, assez proche pour accompagner, assez distante pour laisser libre. 

Malvan

Ce temps n’a pas besoin de nom. Il s’est formé dans le geste même de la recherche : chercher sans prendre, écrire sans fermer, ouvrir sans forcer. Rien n’a disparu. Rien n’a été récupéré. Tout a été déplacé, 
Les compartiments de l’esprit cessent alors d’être des cachettes. Ils deviennent des seuils : On peut s’y arrêter un instant, reconnaître une texture ancienne, une vibration douce, puis repartir sans se retourner. Le passé ne retient plus : il approfondit. Il n’exige ni fidélité ni répétition, 

Et dans cet équilibre fragile, vibre non pas une histoire refermée, mais une existence rendue plus libre, plus disponible au monde qui continue,



FUNAMBULES

L’Heure des Funambules,,, 

Turhan Nacar 

Le rideau se lève, un pas de souffle,,,

Sur un fil tendu entre ciel et terre, ils avancent, reculent, hésitent. Le vent effleure leurs visages, les projecteurs sculptent leurs ombres sur le sol, et chaque pas devient une éternité. Comme nous dans la vie, ils oscillent entre peur et désir, certitudes et incertitudes, suspendus dans ce vertige effrayant de beauté,

Un pas possible, 

Chaque geste se fait respiration, chaque souffle devient un rythme secret.  Le fil tremble sous leurs pieds, comme nos existences sous nos choix, et la marche continue, obstinée, silencieuse, magnifique dans sa fragilité. Chaque pas posé, devient triomphe discret,

Un pas posé,

Le public retient son souffle. Nous retenons le nôtre. La lumière glisse sur leurs épaules, effleure leurs doigts, se plie à leurs gestes. Le rire et les applaudissements n’effacent rien : le miracle est invisible, il se trouve dans la tension, dans la suspension, dans ce fil qui relie l’instant à l’éternité, le sol au ciel, le funambule à lui-même,

Un pas choisi,

Et marcher, vaciller, parfois glisser, parfois tomber, c’est apprendre que l’équilibre n’est pas un point fixe : il est souffle, vertige accepté, confiance dans l’air. Chaque pas devient monde, chaque respiration, un acte de beauté, chaque oscillation, un miracle suspendu,

Un pas tranquille,

La vie, comme le funambule, avance dans l’incertain, tremble dans la lumière, s’émerveille dans l’ombre, et se fait miraculeuse à chaque instant où nous osons poser le pied, faire le pas,

Un pas glissé,

Medvedev

Le temps s’étire, s’enroule, s’alourdit comme une toile humide que l’on déplie lentement. Deux acrobates apparaissent, leurs corps marqués par l’effort, par la sueur, par la lumière chaude des projecteurs. Ils avancent l’un vers l’autre avec la lenteur de ceux qui découvrent un territoire inconnu,

Un pas facile,

Deux présences qui se frôlent comme deux continents dérivant l’un vers l’autre. Leurs gestes dessinent des cartes invisibles, des lignes de forces, des reliefs de peau et de souffle. Et une question flotte dans l’air du chapiteau, suspendue comme un trapèze immobile : et si nos corps n’étaient pas des limites, mais des territoires à parcourir ?,

Un pas devant,

Les acrobates tournent, s’entrelacent, s’équilibrent. Chaque mouvement semble effacer une frontière. La piste devient un paysage, leurs corps des chemins, leurs respirations une même marée. Peu à peu, leurs gestes cessent d’être deux histoires séparées. Ils deviennent une seule pulsation, un même rythme, la gravité elle-même accepte de les porter ensemble,

Un pas certain,

Le public assiste à une métamorphose silencieuse : deux êtres qui cessent d’être des contours pour devenir un mouvement commun, une géographie partagée, souffle unique sous la toile des regards,