Emile François MAZOUA de Banios
Le village s’appelle Banios, dans la Baronnie, au-dessus de Bagnères-de-Bigorre. Un endroit tenu par ceux qui y restent, et par ceux qui, un jour, comprennent ce qu’ils ont approché.
. Le père Mazoua a été le premier à venir jusqu’à nous, là-haut, un peu décrochés du village de Banios. Il n’était pas passé par hasard, non, il était venu vraiment, comme on va voir des gens dont on veut jauger la tenue, la manière d’être au mondeSon regard et son sourire portaient cette marque des hommes durs, façonnés par les années dehors, par le travail, par le vent. Des hommes qui savent, mais qui ne disent pas tout, qui regardent avec le cœur avant de parler. Ils étaient souvent ensemble, lui, le tailleur près de l’église et Poulette, l’ancien garde champêtre, trois silhouettes posées là comme des repères, des présences qui semblaient appartenir au paysage autant qu’aux hommes.
Mazoua, lui, donnait sans compter. Des conseils surtout, mais pas des paroles en l’air, non, des gestes précis, éprouvés. Il m’apprenait à affûter les outils, lentement, sans précipitation, à sentir le fil sous la pierre. Il disait qu’un outil qui ne coupe pas est un outil qu’on n’a pas respecté. Il parlait du bétail comme d’êtres qu’il faut d’abord observer, comprendre avant d’agir. Il me montrait comment entretenir la châtaigneraie, répétant que la châtaigne aime le fer, qu’il faut faucher, nettoyer ce qui pousse au pied pour qu’elle respire. Rien n’était laissé au hasard, chaque chose avait son moment, et, sa manière.
Il m’apprenait aussi à construire un traîneau, à aller chercher dans le bois les bonnes crosses de frêne, à choisir la pièce juste, celle qui a déjà en elle la forme qu’on va révéler. Ensuite venaient l’acacia, le châtaignier, les renforts en noisetier ou en peuplier, selon l’usage. Pour le fumier, pour le foin, il ne fallait pas confondre. Les traîneaux pour le foin étaient longs, faits pour glisser sans rompre, pour épouser la pente sans lutter contre elle.
Il savait faire, et surtout il ne comptait pas. Ni son temps, ni ce qu’il donnait. Sa parole était juste, sa poigne ferme, sans dureté inutile. J’aimais sa simplicité, mais plus encore sa façon de regarder la vie, sans détour, sans plainte. On le retrouvait souvent assis sur un banc, le gris au coin des lèvres, les galoches remplies de paille, comme s’il faisait corps avec ce bout de terre. Il connaissait les vaches et les chevaux, cela se voyait dans ses mains, mais il n’en avait plus. L’âge l’avait rattrapé. Le temps l’avait usé, oui, mais pas entamé . Il restait habile, curieux, attentif, propre dans ses gestes, économe dans ses mots.
Il racontait parfois. Les chars tirés par les bœufs, le bois qu’on descendait avec les chaînes, les efforts tirés dans les épaules. Et puis les bals, quand il était jeune, les nuits à marcher par les collines pour aller danser, voir du monde, respirer autre chose, avant de revenir au matin, sans dormir, pour traire les vaches, soigner les bêtes, être là pour la famille, continuité entre vie et travail,,,
Il parlait aussi des voisins, de cette entraide mêlée de méfiance. On se regarde, on se jauge, parfois on se jalouse, mais quand il faut être là, on répond présent. Le cochon, le maïs, les foins, le fumier sur les pentes, tout se faisait ensemble. Tout prenait du temps, un autre temps, plus lent, plus plein.
Et puis il y avait la chasse, les cartouches qu’on faisait soi-même, la poudre, les gestes sûrs. Le braconnage, discret, presque silencieux. Les pièges pour le blaireau, le renard, les collets pour les sangliers, les câbles fixés aux arbres. Les truites sous le petit pont, nourries le matin, attendues plus tard. Les champignons, savoir précieux, jamais donné à la légère.
C’était une vie entière, une vie qui tournait sur elle-même, une vie simple, en apparence seulement, toujours les yeux levés vers le ciel pour savoir quel temps viendra, pour décider du jour. Ici, la terre est dure, la pente oblige, rien ne se donne sans effort.
