03 novembre 2026

CommenTaire

CommenTaire

  Une pensée s'égare, une autre change de trottoir, tandis que les valises pleines de lendemains périmés se font la malle par un escalier qui s'efface dans les marches. En bas, les surligneurs rançonnent les réponses au passage, laissant dans la marge les mots qui n'ont pas reçu leur trait de lumière. 

Des phrases entières marchent sur des jambes de papier, les slogans se jettent des balcons, les majuscules et les italiques battent le pavé. Qui a donné le départ de cette procession de mots, et qui a soufflé qu'il fallait tenir entre deux lignes pour être relus ?

Les consonnes serrent les coudes, les voyelles cherchent une issue. Un point d'exclamation fait le fier devant un encrier, tandis qu'un point-virgule tente une médiation entre deux parenthèses mal refermées. Les mots se déguisent, les intentions changent de costume, les paroles deviennent sourdes. Les lettres commencent à pleurer, une gomme s'avance, quelle taille de police adopter ?

Devant, des boucliers alignent leurs reflets. Ils ponctuent. Chaque choc ferme une phrase que personne n'a écrite. Les uns avancent avec leurs maux, les autres tiennent la ligne, et la rue, prise entre deux grammaires, cherche encore son sujet. Qui est le complément de qui, et pourquoi le verbe se conjugue-t-il toujours au présent de la confrontation ?

Les surligneurs ont installé leur clavier anonyme. Ils frappent sans écran. Ils confisquent les mots trop longs, taxent les silences et délivrent des permis de circuler aux phrases conformes. Les autres sont priées de rester en marge, sous peine de ponctuation abusive.

Un nuage passe, la rage menace. Les lire-manifestes replient leurs jambes de papier, les boucliers rangent leurs reflets, les points d'exclamation rentrent leurs pointes. La voirie se veut propre. Les traces changent de trottoir et les questions restent sur place, sans autorisation de stationner. La rue se vide...

Inquiet, je cherche encore le point de rassemblement des virgules. Il paraît qu'elles ont refusé de défiler en rang, préférant laisser entre les phrases un espace où chacun pourrait passer…

31 octobre 2026

+ 1974 boooooooooooo


 Sarah Jérôme, 
Lauréate 2026 de la Résidence Bullukian-Fontevraud, et j'accompagne cette écriture par son, AURA, qui appartient à un ensemble intitulé Le Mur Invisible, qui explore précisément la frontière entre l'enfermement intérieur et la liberté retrouvée,,, je reprends ses propos "Mes œuvres sont conçues pour être des fenêtres ouvertes sur un monde où l’imaginaire et le réel se rencontrent, où les frontières entre le tangible et l’intangible se dissolvent. Chaque geste, chaque couleur, chaque composition suggèrent une émotion, une histoire. 


Se souvenir et se relire. Se souvenir, c’est retrouver des images, des sensations, des événements. Se relire, c’est découvrir que l’on n’est plus tout à fait celui qui les a vécus,

Les Strophes suspendues (1976–2026)

Il y a des années qui ne se racontent pas dans l’ordre. Elles reviennent par fragments, une image, un visage, une phrase oubliée, puis s’éloignent à nouveau. Nous croyons parfois avoir tourné les pages, refermé les livres, quitté les lieux. 

J’ai cru, moi aussi, avoir tout refermé. Pourtant, quelque chose demeure en suspens, non pas nécessairement ce que j’ai perdu, mais ce que je n’ai jamais su regarder autrement. Les années passent, les absents changent de place, les souvenirs se déplacent avec nous. Certains s’effacent, d’autres se déforment, quelques-uns reviennent avec une précision troublante. Nous leur cherchons parfois une explication ; je cherche, moi aussi, un fil capable de relier mes départs, mes ruptures, mes recommencements. 

Une vie n’est pas toujours un texte dont il suffirait de retrouver la première phrase pour comprendre toutes les suivantes. Il reste ces strophes suspendues, ces mots qui n’ont pas trouvé leur place, ces silences dont j’ai longtemps ignoré le poids. Peut-être ai-je continué à vivre sans les entendre, occupé à construire, à réussir, à aimer, à partir encore. Et puis, un jour, le passé se rapproche. Non pour réclamer son dû, ni pour me dicter ce que je devrais penser, mais pour m’inviter à relire ce que je croyais connaître. 

Alors apparaissent les questions, les contradictions, ces graines de folie qui m’ont poussé vers l’inattendu, m’ont fait bifurquer, tout quitter ou recommencer ailleurs. Faut-il y voir les traces d’une blessure ancienne, le besoin de préserver une liberté, ou simplement cette part de moi qui refuse de se laisser réduire à une seule histoire ? Je ne sais pas. Je sais seulement qu’à vouloir tout expliquer, je risque parfois de remplacer une énigme vivante par une réponse trop commode. 

De 1976 à 2026, tant de choses ont changé. D’autres ont persisté, déplacées, transformées, devenues presque méconnaissables. Ce que je cherche aujourd’hui n’est peut-être pas ce qui manque encore, mais ce qui, à travers les années, a continué de me traverser sans que je sache lui donner un nom. Une phrase reste ouverte. Une autre commence, quelque part, sans effacer la précédente. Et si certaines strophes demeurent suspendues, ce n’est peut-être pas qu’elles attendent une fin. Peut-être attendent-elles simplement que je les lise autrement.


« Le monde est un poème sans point, » Les absents changent de place.

un banc au bord de la mer, une attente sans nom, une suspension où tout continuait déjà autrement. Un mouvement à peine, un visage qui se retourne, un signe presque dit : « attends-moi ». Puis le reste reprend, sans rupture. Comme une phrase vivante, qui refuse obstinément de devenir point.

Ce récit ne reprend pas la forme d’une histoire close.

Il ne suit ni ligne droite ni chronologie stable. Il avance par fragments, par scènes isolées, reliées entre elles moins par le temps que par une résonance persistante. Rien ne s’achève vraiment : ce qui a été vécu continue simplement sous une autre forme, 

Les années de jeunesse me reviennent ainsi, non comme un déroulé continu, mais par éclats. Des routes à vélo, des après-midis trop lumineux, et cette sensation étrange que chaque instant contenait déjà plus que lui-même, 

Un matin persiste, sans cause identifiable. L’air y semblait retenu, et une conversation d’une simplicité trompeuse avançait. Un regard a suffi. Rien de spectaculaire : seulement cette bascule imperceptible où le « toi » et le « moi » deviennent le « nous deux ». L’amour s’est installé sans rupture visible, comme une lumière qui change lentement la température d’une pièce. Deux années ont suivi, continues, sans séparation. Evidence,  sans avant ni d’après.

Puis une après midi est venue. Le réel a résisté aux mots. Des phrases interrompues, des silences inhabituels, des fragments de langage ont accompagné ce qui ne pouvait pas se dire. Une absence s’est installée sans bruit,,, 




Note sur la symbolique du temps

La virgule est flux : elle maintient le passage, l’entre-deux où tout se transforme sans jamais s’interrompre.

Le point donne l’illusion de la fin, adieux, clôtures, morts, alors qu’il n’est qu’une suspension déguisée, un silence dans la continuité.

Les points de suspension ouvrent l’attente : ils étirent l’inachevé, là où mémoire et présent se confondent sans se résoudre.

Ainsi, la phrase sans fin devient la forme même de la mémoire et de l’amour : non pas une ligne qui se ferme, mais une respiration qui traverse le temps et le déborde.


06/26


AU BORD des ROUTES

 

Au bord des routes,

Je ne sais plus très bien quand le vélo est entré dans ma vie. Vers dix ans, peut-être, avec celui d’un cousin qui grandissait trop vite. À douze ans, pour ma communion, j’ai reçu mon premier vrai vélo, un randonneur rouge Manufrance Poulidor. Je me souviens surtout de cette promesse silencieuse : deux roues, un guidon, et soudain le monde un peu plus grand. Il y avait les copains, les chemins, les escapades dont on ne disait pas toujours la destination. À cet âge-là, on ne cherchait pas la liberté ; on la pédalait sans le savoir. Il suffisait de l’enfourcher pour que le quotidien desserre un bouton de col. On partait voir.

Vers dix-sept ou dix-huit ans, une vieille machine à trois vitesses m’a emmené plus loin que prévu. Je pensais m’absenter quelques semaines ; la route, elle, avait visiblement d’autres projets. Il y eut l’arrière-pays niçois, du côté de Vence, puis les Pyrénées. Entre les deux, des fermes, les foins, les bêtes à nourrir, le fumier à sortir. Le romantisme avait parfois les mains qui sentaient le travail et les bottes crottées. Mais il y avait les matins frais, les rencontres, les repas après l’effort et cette fatigue heureuse qui donne aux choses simples une saveur particulière. Je n’avais ni itinéraire savamment préparé ni compteur pour me féliciter de mes kilomètres. Je suivais la vie telle qu’elle se présentait, et elle avait le bon goût de ne pas prévenir.

Plus tard, dans les années quatre-vingt, les VTT sont arrivés avec leurs promesses de grands espaces et leurs noms d’aventuriers. Un Giant Sierra, puis un Kona Mt Shasta, pour aller chercher un peu plus de pente et beaucoup plus de sensations. J’imaginais parfois dompter la montagne ; elle préférait manifestement garder le dernier mot. Les chutes remettaient les ambitions à leur juste hauteur, généralement celle du sol. Pourtant, quel plaisir dans ces sentiers, les odeurs de feuilles, les sous-bois qui gardent la fraîcheur, les descentes où le cœur s’emballe avant que la raison ait eu le temps de protester ! J’en garde cette impression délicieuse d’avoir été dehors pour de bon.

Puis la vie s’est chargée de remplir les journées. Le travail, la famille, les horaires, les obligations : tout ce petit monde qui s’installe et finit par vous convaincre que le temps est une denrée rare. Le vélo a pris ses distances, sans claquer la porte. Il est resté dans un coin de l’existence, patient, sans reproche. 

Aujourd’hui, mon compagnon de route est un Riese & Müller. Une belle réserve de technologie, probablement plus de calculs électroniques que mon premier vélo n’avait de boulons. Il me permet de continuer à jouer avec le relief, de grimper les coteaux sans transformer chaque montée en négociation, et de prolonger les sorties quand le plaisir réclame encore quelques kilomètres. Je pédale toujours ; simplement, je discute un peu moins avec les côtes. Je roule dans le Béarn, entre les gaves, les coteaux, les bois et les petites routes de campagne. J’aime ces routes qui ne promettent rien de spectaculaire, celles qui serpentent entre deux prés, longent un ruisseau ou s’en vont vers un village dont je ne connais pas encore le nom des rues. Les chemins de traverse ont ma préférence. Ils ne sont pas toujours les plus courts, mais ils ont cette politesse de vous laisser le temps de regarder.

Il y a l’odeur du foin coupé, la terre encore humide après une averse, les haies qui bruissent, le parfum sauvage des sous-bois. Il y a le soleil qui joue entre les branches, une buse qui vous poursuit, un gave qui apparaît soudain au détour du chemin. Parfois, je m’arrête pour une lumière, un paysage, ou pour rien de précis. C’est souvent le meilleur motif. On descend du vélo, on pose un pied à terre, on regarde. Le monde ne réclame pas toujours qu’on le photographie ; parfois, il suffit de lui accorder quelques minutes.

À vélo, on dispose d’une vitesse assez aimable : on va plus loin qu’à pied, mais on reste assez près des choses pour en sentir le parfum. En voiture, le paysage défile ; à vélo, il vous accompagne. On entend les oiseaux avant de les apercevoir, on devine l’eau derrière les arbres, on sent la température changer à l’entrée d’un bois. Le corps avance, les pensées se dénouent et l’esprit, qui aime tant compliquer les choses, consent parfois à se taire. Il arrive même qu’on ne pense à rien. L’essentiel n’est pas de rentrer épuisé, mais de rentrer avec l’envie de repartir.

Le monde est généreux avec ceux qui ne le traversent pas trop vite. Il offre ses merveilles sans fanfare : Des riens, me dira-t-on. Mais ce sont souvent les riens qui donnent du goût aux jours. Alors je continue. Je pars sans avoir forcément quelque chose à faire, ce qui est peut-être une façon très raisonnable de perdre son temps.

Tant de belles choses à voir, au bord des routes, avant de rentrer.

  


 






   

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+ IL PLEUT une ENIGME

 Il pleut une énigme

Il pleut une énigme

Aujourd'hui, au-dessus du monde, un arc-en-ciel. On s'y installe sans peser, les jambes dans le vide, entre ici et là-bas, entre le ciel et ce qui se passe en bas. Le monde paraît simple, léger. Les heures passent. Tout semble libre. Ce soir, l'air est sucré, chargé d'une douceur étrange. Le silence s'étire. Un peu de lumière demeure sur les murs. Le temps hésite, comme s'il attendait quelque chose. Il pleut un murmure, écrit entre les lignes, qui glisse de la bouche jusqu'aux pieds. 

La sonnette retentit, puis des coups frappent à la porte. Tout en bleu ou en noir. Ils sont là, sur le seuil. Quelques paroles, des pas qui résonnent, puis s'éloignent. Les voix se dispersent. La lumière tremble. La porte reste ouverte. 

Un murmure circule alors, sans bouche pour le prononcer. Des mots muets, sans lettres pour se poser, sans phrase pour les retenir. Au sol, un sourire se dessine, puis s'efface. Fané, sauvage, indompté. 

Une phrase traverse le silence. Dehors, il pleut. Il pleut sur les collines, sur les chemins, sur ce monde qui se croyait familier. Il pleut sur l'arc-en-ciel suspendu entre deux rives, sur les mots qui n'ont jamais trouvé leurs lettres. La pluie tire le rideau, descend sur les pierres, les herbes, le long du chemin. Et quelque part, sans que personne ne sache vraiment pourquoi, je pleut des larmes. Il pleut une énigme, ce soir a effacé la nuit, la nuit a partagé mes jours, 


La photo empruntée ,  son auteur est Graziano Ciano Marani

22 octobre 2026

LES VOILES RECRACHENT LES BATEAUX et DEMO CRITIK



Cerveaux humains. Sauver les affaires, gommer la mémoire, retrouver l'émotion du hasard. À l'abri de tout, se réfugier sur une île, là où le vent dénoue les pensées, où le sel dépose sur les lèvres le goût des choses premières, où le temps, délivré de ses aiguilles, s'abandonne à la respiration du monde.

Au loin, la dérive bat son champ. Le monde s'agite, accumule, conserve, efface. Les visages s'engrangent, les instants se collectionnent, les vies s'empilent dans la mémoire froide des machines. Tout doit demeurer, tout doit se montrer, jusqu'à l'ombre furtive des bonheurs éphémères. Images, livrées à l'oubli dans l'instant même où elles prétendaient survivre.

L'île affleure dans cette éclaircie, au creux d'un silence, dans cet espace indécis où le bruit s'éloigne et où la pensée dérive. On y entre sans savoir quelle porte vient de s'ouvrir, au milieu d'une phrase, dans le mouvement d'un regard, en cessant de répondre. 

Se savoir seul sur une île. Non pas séparé du monde, mais rendu à sa présence nue. Laisser derrière soi les traces, les preuves, les récits de soi. Ne plus avoir à se raconter pour exister. Écouter ce qui ne parle pas, sentir sous la peau remuer cette part demeurée sauvage. Retrouver l'émotion du hasard.

Puis, au loin, quelque chose apparaît. Une déchirure dans la lumière, un frisson au bord du regard. Une voile se gonfle, hésite, se défait, disparaît derrière une vague. Une autre surgit, puis une autre encore, pareilles aux songes que la mer recrache des profondeurs. Le regard s'attarde. Le vent suspend son souffle. Que viennent-elles chercher ? Les traces abandonnées ? Les mémoires perdues ? Ou ce qui demeure lorsque tout a été effacé ?

L'île retient son souffle. Les voiles recrachent les bateaux.


Accompagné par une image tirée de "In the Future, They Ate from the Finest Porcelain" (2016), un court-métrage et projet artistique de l'artiste palestinienne Larissa Sansour. 



DÉMO CRITIK


Ils sont des milliers, assis, les yeux ouverts sur un monde qu'ils ne regardent plus. Les jours passent sur leurs visages, emportant les rêves, les révoltes et jusqu'au souvenir de ce qu'ils auraient pu être. Ils ont appris à reconnaître les chemins, à prévoir les virages, à ne plus s'étonner des murs. Certains ont même fini par les appeler des horizons. Imagine qu'ils se réveillent.

Un frisson, d'abord. Un regard qui se relève. Puis cette question, longtemps tenue sous silence, qui remonte des profondeurs : où sont passés mes rêves ? Un cri s'élève. Un seul, puis d'autres, jusqu'à ce que le silence lui-même se mette à trembler. Quelqu'un se lève. Un autre hésite. 

Souffle une voix. Elle passe sous les portes, dérange les rideaux, souffle la poussière. Elle n'a pas de chemin à montrer. Elle connaît les visages fermés, les paroles apprises, les vérités soigneusement repassées. Certains baissent les yeux. D'autres regardent leurs mains. Une porte vient de s'ouvrir, faisant trembler ce que l'on croyait immobile.

Une parole échappe. Un visage se lève. Les regards se croisent. Ne plus se taire, ne plus attendre,,,




 "sommes-nous prisonniers du monde qui nous enferme, ou de celui auquel nous avons fini par nous habituer ?"