05 septembre 2026

MOI, Le BISON

 Moi, le bison…

Vous me regardez souvent comme une survivance du passé, une ombre des plaines, souffle sauvage échappé d’un monde que vos villes ont oublié. Pourtant, je suis peut-être davantage l’avenir que vos certitudes les plus solides.

J’ai vu les saisons naître et mourir avant vos frontières. J’ai connu les herbes hautes lorsque le vent pouvait courir des lunes entières sans rencontrer ni routes, ni clôtures, ni murs. J’ai marché en troupeaux si immenses que la terre tremblait sous nos sabots, et que les rivières, par respect, semblaient retenir leur course pour nous laisser passer. Je n’étais pas roi. Je n’avais pas besoin de l’être. J’étais à ma place.

Autour de moi vivaient les herbes, les insectes, les oiseaux, les loups, les hommes des plaines et les grands ciels d’orage. Aucun n’existait seul. Aucun ne prétendait posséder le monde. Nous appartenions tous au même rêve.

Puis vinrent les hommes pressés. Les hommes des lignes droites, des fumées noires et des cris métalliques. Les hommes qui pèsent la valeur d’un être vivant à ce qu’il rapporte ou dérange. Ils ont regardé mon peuple et n’ont vu ni force, ni mémoire, ni équilibre. Ils ont vu des peaux.
Des obstacles. Des chiffres à abattre. Alors ils ont tiré.

Alors ils ont tiré. Longtemps. Beaucoup. Jusqu’à ce que le silence remplace le grondement des troupeaux. Jusqu’à ce que la poussière avale nos traces. Ils pensaient tuer un animal. Mais chaque fois qu’un bison tombait, c’était aussi une manière ancienne d’habiter la Terre qui s’éteignait. C’était un des grands seigneurs de mes rêves qui fermait les yeux. Pourtant, me voilà encore.

Quelques-uns d’entre nous ont traversé votre folie. Quelques respirations ont suffi pour que la vie, têtue, recommence. Car la Nature possède une obstination que vos civilisations sous-estiment. Elle se souvient. Elle attend. Elle revient. Vous croyez parfois gouverner le vivant. Mais regardez mieux,,, il suffit d’une forêt laissée tranquille, d’une rivière moins contrainte, d’une poignée d’animaux épargnés pour que le monde, sans vous demander la permission, se remette à respirer.

Je n’ai jamais voulu dominer la prairie. Je la parcourais seulement avec patience. Je prenais sans épuiser. J’avançais sans tout détruire derrière moi. C’est peut-être cela qui vous trouble tant aujourd’hui. Vous vivez dans un monde qui confond souvent la puissance et la vitesse, la conquête et la sagesse, la possession et l’appartenance.

Je connais une autre vérité : ce qui dure n’est pas toujours ce qui écrase. Parfois, la véritable force consiste simplement à rester debout malgré les tempêtes. Je suis l’animal des grands espaces, du froid, de l’endurance et de la mémoire. Je suis celui qui avance face au blizzard plutôt que de lui tourner le dos. Car fuir sans cesse les tempêtes finit toujours par épuiser davantage que les traverser.

Et si je devais vous laisser une seule pensée avant de repartir vers les herbes hautes, ce serait peut-être celle-ci : La Terre n’appartient ni aux plus forts, ni aux plus intelligents, ni aux plus armés. Elle appartient provisoirement à ceux qui savent écouter le chant des grands seigneurs de leurs rêves. À ceux qui marchent sans écraser les ombres du passé. À ceux qui comprennent que le vent, un jour, emporte tout… hormis la légende.


05/26

IN SHUL IN T SLIM

 Glu cause toujours on verra après : Le diabète ? Ah, lui s’est glissé dans l’ombre, souriant derrière le rideau. Nous rions ensemble de cette embellie qui arrive, chaude, tendre, bien plus douce que n’importe quel bip.

Agne Kisionate :« j'essaie de me regarder d'en haut, comme si elle ne reflétait qu'une partie de moi, comme si j'avais encore une chance de guérir complètement. »

T Slim, tu es là, collée à moi. Slim est ton nom, slim comme ton corps qui épouse mes courbes. Tu vibres sans prévenir, jubilatoire et tyrannique : « Trop haut. Trop bas. Mange. Bouge. Dors. » Tu es ma virgule électrique, mon point-virgule charnel, celle qui ponctue mes nuits suspendues et mes journées de funambule.

Tu parles un langage que personne n'enseigne : celui des chiffres, des flèches et des frissons. Tu fredonnes ton étrange litanie : In Shul In… In Shul In… Tu calcules. Dexcom observe. L'insuline s'élance. Elle quitte ton ventre de plastique, traverse la tubulure, franchit le cathéter, disparaît sous ma peau et s'abandonne à mon sang comme une voyageuse qui connaît déjà le chemin.

Je ne suis ni ton maître, ni ton patient. Je suis ton partenaire. Tous les trois jours, je renouvelle notre pacte. Je change le cathéter avec la précision d'un horloger, je chasse la moindre bulle d'air comme on chasse un mauvais présage, je nettoie ton écran, je caresse presque ta coque avant de te rendre à mon flanc. Qui soigne qui ? La question demeure.

Tu me connais jusque dans mes écarts. Tu souris lorsque je crois t'avoir déjouée. Tu attends, silencieuse, que le glucose grimpe un peu trop haut. Alors tu entrouvres l'écluse. Une fraction d'unité suffit parfois. L'insuline s'échappe, discrète, invisible, négociatrice infatigable entre mes cellules et mes désirs.

Hypoglycémie. Le monde se dérobe d'un demi-ton. Mes jambes oublient leur métier, mes mains deviennent étrangères, ma pensée flotte comme une montgolfière qui aurait rompu son câble. Je te cherche aussitôt. Non parce que je suis dépendant de toi, mais parce que nous avons appris la même danse. Hypnotique. Hypoglycémique. Une chorégraphie où chacun connaît son pas sans jamais être certain de la musique.

Parfois, c'est l'inverse. Hyper... Slim. Mon sang se fait plus dense, mes lèvres réclament l'eau comme un désert réclame la pluie. Les chiffres s'emballent, les flèches se redressent avec l'arrogance des sommets. Tu réfléchis avant d'agir. Tu calcules encore. Tu hésites presque. Tu n'es pas une machine parfaite ; tu es une intelligence prudente qui dialogue avec un corps délicieusement imprévisible.

Puis vient le grand rendez-vous. Tous les six mois, le diabétologue ouvre son écran. Les courbes apparaissent, majestueuses, avec leurs ascensions, leurs plongeons, leurs repentirs. Il lit des statistiques. Moi, je revois une sortie à vélo, une nuit interrompue par un bip, un repas partagé, une promenade trop longue, un fou rire, une hypoglycémie cachée derrière un sourire. Il contemple des données. J'habite leur histoire.

Au creux de mon souffle, il y a vous trois : Dexcom qui veille, T Slim qui décide, l'insuline qui voyage. Moi, je ne fais qu'essayer de suivre le mouvement avec assez de lucidité pour ne jamais oublier que vivre n'est pas corriger une glycémie, mais accepter qu'un corps demeure toujours un peu plus poète que ses algorithmes.

Je soupçonne T Slim de croire qu'elle me maintient en vie. Je la laisse penser. Après tout, moi aussi, j'ai parfois besoin qu'elle se sente utile.







30 août 2026

REGARDS

« La rencontre véritable commence lorsque l'autre cesse d'être un objet de notre pensée pour devenir une présence devant nous. »

Martin Buber



Il est des conflits si modestes qu'ils paraissent presque dérisoires à ceux qui les observent, de loin. Quelques mots échangés de travers. Une habitude qui dérange. Un regard devenu plus froid qu'hier. Rien qui semble pouvoir bouleverser une existence.

Pourtant, les drames ne naissent pas toujours des grandes catastrophes. Ils s'installent dans ces minuscules aspérités que personne ne juge assez importantes pour s'y arrêter. Peu à peu, chacun s'installe dans sa vérité. En défendant nos raisons avec sincérité, sans toujours percevoir que l'autre défend simplement sa souffrance.

Les commentaires apparaissent. Nous racontons. Nous interprétons. Nous complétons ce que nous ignorons par ce que nous imaginons. Les paroles circulent plus vite que les rencontres. Elles se transforment au fil des conversations, gagnent en certitudes ce qu'elles perdent en humanité. Sans nous en apercevoir, nous parlons de personnes que nous avons cessé de rencontrer. Comme si l'important n'était plus de soulager la douleur, mais de démontrer qu'elle est justifiée.

Le dialogue est plus exigeant que le jugement. Il demande de suspendre un instant nos certitudes pour entrer, avec délicatesse, dans le paysage intérieur de quelqu'un d'autre. Non pour lui donner raison, mais pour comprendre d'où il parle. 

Il arrive alors que des êtres renoncent. Non parce qu'ils ont perdu un désaccord, mais parce qu'ils ont perdu l'espérance d'être entendus. Les maisons demeurent. Les relations, elles, deviennent inhabitables. Nous croyons souvent que les violences sont faites de cris. Beaucoup sont faites de silences. De regards qui se détournent. De paroles qui ne cherchent plus à rejoindre mais à convaincre. De petites blessures répétées sans cicatrice visible qui finissent par fissurer une vie.

Peut-être oublions-nous trop facilement que chacun porte un combat dont nous ne savons rien. Nous rencontrons la dernière goutte et nous ignorons la longue pluie. Nous voyons la colère et nous ne voyons pas l'épuisement. Nous jugeons un instant sans connaître les années qui l'ont précédé. 

 Les êtres humains n'attendent pas toujours que nous trouvions les mots justes. Ils attendent, plus simplement, d'être enfin vus



 juger avant de rencontrer ; les blessures invisibles ; la nécessité d'un regard qui reconnaît l'autre.

26 août 2026

ENTRE 2 BATTEMENTS

60 BPM, comme un cœur qui écoute. Chaque battement semble poser la même question. Puis vient l’intervalle, presque invisible, suspendu entre ce qui vient d’être et ce qui n’est pas encore. Un instant si bref qu’il semble ne rien contenir, et pourtant… quelque chose pourrait encore devenir.


60 BPM comme un cœur qui écoute,,, 

Le métronome égrène soixante battements par minute. Tic. Tac. Le son frappe, net, précis, puis s’éloigne. Dans l’infime distance qui le sépare du battement suivant, quelque chose se produit que la mesure semble incapable de saisir. Le temps continue, mais l’instant paraît s’être détaché de lui ; il s’ouvre et l’esprit s’y glisse.

Une fraction de seconde, une fente à peine perceptible entre ce qui vient d’avoir lieu et ce qui n’a pas commencé. Dans cet espace minuscule, le temps perd sa rigidité. Le passé cesse de peser, l’avenir n’est pas encore devenu nécessité. Rien ne pousse, rien ne retient. Tout demeure, en suspens,,,

Puis le tac survient. Il pourrait refermer l’espace, ramener l’instant dans la mesure ;  cet instant qui n’était encore qu’une possibilité.

La séduction de cet étrange voyage demeure alors non dans le battement, mais dans ce qui lui échappe ; non dans le tic qui advient, ni dans le tac qui survient, mais dans cet entre-deux,,,

Et lorsque le tac retentit, l’espace ne disparaît pas tout à fait. Il se déplace. Il recommence ailleurs, dans l’intervalle suivant, toujours aussi bref, toujours aussi insaisissable. Le métronome poursuit sa marche, indifférent et  étrangement intime, laissant derrière chaque battement une ouverture où l’esprit peut encore demeurer. Tic. Tac. Une note creuse, unique, comme le battement d’un cœur dans un salon déserté.

Entre une décision et celle qui n'est pas encore prise. Entre un départ et ce qui pourrait être retrouvé. Entre une parole et celle qui pourrait ne jamais être prononcée. Entre ce que nous avons été et ce que nous ne sommes pas encore. Demeurer un instant dans ce qui pourrait encore arriver,,, et oser y entrer,,,


Écrit sous le tic-tac régulier du métronome, à 60 BPM, presque imperceptible. Puis, peu à peu, le métronome s’efface. Une autre partition apparaît. Je ne compte plus les battements ; je pars ailleurs. Peut-être est-ce cela, l’intervalle : un instant qui nous oblige à repartir, ou bien nous invite à y entrer.

Le derviche ne cherche pas à arrêter le mouvement. Il s’y abandonne jusqu’à ce que le mouvement lui-même devienne presque immobile. Peut-être est-ce aussi ce qui se joue ici : ne plus subir la mesure, mais se laisser porter par elle jusqu’à perdre la mesure de soi. Le tic nous fait entrer, le tac nous ramène ; et entre les deux, pendant un instant, quelque chose demeure suspendu.

Une suspension du devenir.



De l'AUTRE CÔTE

« Tu écris comme tu marchais déjà à dix-sept ans : tu crois partir vers un paysage, et tu reviens toujours avec une question. »


 Entre le gris et le bleu, le quotidien se referme,,, comme un piège. Des murs si étroits qu’ils étouffent des montagnes entières, mais si poreux que, derrière les fenêtres, on devine encore leur souffle, lourd, tenace, comme un cœur qui bat sous une étoffe.
Puis un jour naît le désir d’aller voir de l’autre côté. Quitter les murs, les habitudes, les certitudes tranquilles. Oublier la mer et ses versants où les corps s’abandonnent, les sourires salés, les rires trempés de soleil, la lumière d’un regard qui traverse l’ombre. Oublier le sable, ce papier buvard des amours éphémères, les rochers, gardiens sourds des serments murmurés.

Les journées s'acceptent, avec leur précision rassurante. Les gestes deviennent exacts, les mots convenables, les chemins tracés d’avance. Tout semble à sa place. On marche parmi les débris de soi, ces abris clandestins où l’on se cache pour mieux se perdre,,, S’échouer chaque soir, repartir tôt le matin, laissant derrière soi quelques traces fragiles, que le premier vent, effacera. Jusqu’à cette étrange fin du voyage, qui ne ressemble à aucune arrivée. 
Ce voyage n’a jamais eu de destination. Seulement cette nécessité obstinée, presque sacrée, de passer, encore une fois, de l’autre côté,,,
 je ne t'ai pas oubliée, même lorsque je ne savais plus comment te retrouver. 




Une vie ne tient peut-être ni dans l’assurance de ses certitudes ni dans la solidité de ses réponses, mais dans les bifurcations qu’elle accepte, dans les regards qu’elle continue d’offrir alors même qu’elle sait le temps compté. Certains cherchent le point final. Avoir. Être. Posséder. Survivre, peut-être...
une pensée de l'écrivain Christian Bobin, que je vais paraphraser plutôt que citer : nous passons souvent notre vie à chercher ceux que nous avons perdus, jusqu'au jour où nous comprenons qu'ils continuent de nous regarder à travers ce que nous sommes devenus.












J'aimerais qu'un jour un lecteur, qui ne sait rien de Marie-Ange, qui ne connaît ni le Béarn, ni le Malvan, ni cette histoire, referme le texte et reste quelques minutes sans parler.
Non parce qu'il aurait admiré un style. Parce qu'il aurait pensé à sa propre vie.

Ecrire non pas sur soi, mais jusqu'à l'autre,,,
 Écrire non pas sur soi, mais jusqu'à l'autre. J'imagine une scène :

Je marche depuis longtemps. Le chemin ressemble à tous les autres. Des pierres, un vent discret, une lumière qui hésite entre le gris et le bleu. Je ne cherche plus rien. Je marche parce qu'il reste un peu de route. Au détour d'un muret, quelqu'un est assis. Je ne suis pas surpris. Comme si je savais depuis toujours qu'elle finirait par être là.

Tu as mis du temps. Sa voix n'a pas d'âge. Je souris. Toi aussi. Elle secoue doucement la tête. Non. C'est toi qui as pris le temps nécessaire. Nous restons silencieux. Je voudrais lui raconter ma vie. Les années. Les livres. Les erreurs. Les recommencements. les joies et peines.  Elle regarde simplement le chemin. Tu sais... tu écris encore comme quelqu'un qui veut comprendre. 
Et toi ? Elle sourit. Moi, je n'ai plus besoin de comprendre. Le vent passe entre nous. Je lui demande : Est-ce que je t'ai inventée ? Elle rit doucement. Bien sûr. Je baisse les yeux. Elle ajoute aussitôt : Et c'est la plus belle manière de rester fidèle. Je la regarde sans savoir quoi répondre. Tu ne m'as jamais écrite comme j'étais. Tu m'as écrite comme je continuais de vivre en toi. C'est très différent. Je sens que quelque chose se desserre. Alors je lui pose la seule question qui m'accompagne depuis cinquante ans. Est-ce que tu m'as manqué autant que tu m'as accompagné ? Elle ne répond pas tout de suite. Elle ramasse un petit caillou. Le fait rouler dans sa paume. Puis elle dit : Tu continues à croire que je suis derrière toi. Je suis devant. Je suis chaque fois que tu acceptes de passer de l'autre côté. 

Tu vois ce qui se passe ?  un dialogue avec une partie de toi qui a pris son visage.  Deux consciences qui marchent ensemble.

j'ai l'impression que mon désir a changé. 
C'est une conversation qui, enfin, pourrait avoir lieu. Pas des chapitres. Des marches. À chaque marche, elle apparaît. 
Elle ne donne jamais de leçon. Elle pose une question, fait une remarque, sourit, disparaît. Et, sans que le lecteur s'en aperçoive, ce n'est pas elle qui change. C'est moi. Dans cette fidélité qui continue de créer, au lieu de seulement,  se souvenir.

Elle a ramassé ce caillou, l’a fait rouler dans sa paume, et ses doigts m’ont rappelé toutes les fois où ils m’avaient tenus, guidés, aimés.
C’est la plus belle manière de rester fidèle. Tu ne m’as jamais écrite comme j’étais. Tu m’as écrite comme je continuais de vivre en toi. C’est très différent.

ELOGE du SOUFFLE CONTINU - suite aux amants

L’Éloge du Souffle Continu, une suite aux Amants du Monde

Les pieds disent avancer. Les mains disent aimer. Le sable dit le temps. Et le vide autour dit respirer,

Au cœur de la trajectoire humaine, il est des instants où deux existences s’ajustent et se déploient dans la plénitude du monde. Une syncope du temps où l’amour n’est plus une promesse, mais une présence immédiate, charnelle et spirituelle. Il s’écrit alors dans les paysages, dans la patience des regards du soir, dans cette étrange géographie où les corps semblent rejoindre les collines, les plaines et les rivières qui les entourent,,,

C’est peut-être là que naît le miracle des amants : lorsque le monde lui-même paraît épouser les courbes du corps aimé, lorsque l’odeur de la peau, du bois, de la terre humide devient l’encens discret d’un instant que l’on voudrait retenir. La matière et l’esprit se confondent. Le désir devient mémoire avant même que le temps ne l’ait atteint,

Arpenter ces territoires de chair et d’horizon, c’est peut-être habiter le plus beau des paradoxes : être avec l’autre et, déjà, éprouver ce qui demeure lorsque l’autre n’est plus là. Le « avec toi » de l’étreinte et le « sans toi » de la distance finissent par se rejoindre dans une même présence intérieure,

Alors la solitude du marcheur n’est plus tout à fait solitude. Il avance parmi des chemins parcourus à deux, des lumières restées quelque part derrière les yeux, des gestes qui continuent de vivre en lui. Il ne reste parfois presque rien : une empreinte dans le sable, la chaleur d’une peau, une lumière sur un visage, le souvenir d’une main qui fut là. Et pourtant, ce petit quelque chose demeure,

Car aimer, peut-être, c’est aussi laisser une trace dans l’autre et accepter que cette trace continue son chemin lorsque les corps se sont éloignés. Non pas une mémoire immobile, tournée vers ce qui fut, mais quelque chose de vivant qui accompagne encore le pas, le regard, le souffle,,,

La vie se chante alors dans cette continuité fragile. Une phrase qui avance sans chercher sa fin, comme une empreinte après l’autre sur le chemin. Ce qui a été vécu ne disparaît pas : il change simplement de lieu. Il passe du corps au souvenir, du souvenir au paysage, du paysage à celui qui continue de marcher,

Respirer encore,,,. Avancer encore,,, Aimer encore,,, Davantage,


Dans Les Amants du Monde, l'amour est encore rencontre. Dans L'Éloge du Souffle Continu, il est devenu trace, Il n'est plus nécessaire que la présence soit là pour que quelque chose continue d'exister. La virgule n'est pas seulement un signe de ponctuation. Elle devient l'espace entre deux états de l'existence : présence et absence, corps et mémoire, vécu et souvenir, commencement et fin. Elle est ce qui empêche l'expérience d'être enfermée dans le passé.

16 août 2026

COMBIEN de JOURS

 Il existe des histoires qui ne commencent pas. Elles apparaissent au cours d'une phrase. 

 

Il existe des histoires qui ne commencent pas. Ils se sont croisés, ne s’étaient rien promis. Ces serments appartenaient aux constructions où le langage croit pouvoir écrire ce qui, par nature, glisse. Une manière d’être ensemble qui ne passait pas par les grandes phrases.
Ils disaient simplement : on va le vivre. Dans cette simplicité, les mots eux-mêmes portaient une température. Les jours prenaient une texture particulière. Ils évoluaient dans cette intimité discrète du quotidien, où rien n’est spectaculaire mais tout est intensément présent. Ne rien se dire s’incarnait dans les gestes.
On leur avait pourtant appris la fin des histoires. Cette idée diffuse que tout s’use, que tout s’efface, que les liens ne sont que des constructions temporaires. Mais leur expérience contredisait silencieusement cette certitude. Ce qu’ils vivaient ne cherchait pas à durer sous une forme figée ; cela cherchait à se prolonger dans l’instant même. Dans la manière de boire lentement, dans la façon de se taire ensemble sans gêne, dans ce léger frisson qui traverse le corps quand l’autre est là, simplement là.
La nuit intensifiait tout. Les contours du monde se rapprochaient. La lumière devenait rare, presque liquide, les corps perdaient leur distance habituelle. Dans une reconnaissance progressive, chacun apprenant à lire l’autre : chaleur de la peau, tension des muscles au repos, rythme irrégulier du souffle. Il y avait dans ces moments une forme primitive du vivant, où le langage recule pour laisser place à une évidence plus ancienne.

Le silence n’était pas vide. Il était plein. Une manière de dire sans parole.
Puis le basculement est venu, un instant sans lendemain,,, Rien que le monde et sa précision indifférente,,, Plus de réponse,,, Pas seulement l’absence, mais quelque chose demeuré là. Le baiser du lever est devenu,,, et pourquoi ! 
Certaines présences deviennent des ponctuations intérieures, invisibles à ceux qui lisent, mais jamais tout à fait absentes de la phrase. Peut-on perdre quelqu’un sans cesser de le rencontrer ? 
Les routes sont devenues une manière de flotter debout, dans un monde très,,, silencieux, rangé. Horizons traversés comme on traverse des états successifs de soi-même. La fatigue des trajets, l’air plus chaud, les odeurs de sel ou de terre selon les lieux, une mémoire qui ne passe pas par les mots.
Et puis un jour, un après longtemps,,, Un parfum, une manière de bouger, une voix, regard en arrière. Un instant où tout se réorganise et se désorganise,,, Combien de jours encore…
La question n’attend pas la réponse. Un monde qui a existé dans la justesse d’un instant partagé. Une éternité de l’instant ,,,
Etre traversé encore et encore, avec lenteur, comme on traverse une pièce dont la lumière aurait changé,,, Ils ne s’étaient pas perdus. Seulement en chemin.





On peut perdre quelqu’un sans cesser de le rencontrer. C’est peut-être cela que j’ai appris trop tôt, à l’âge où les routes du pays niçois semblaient encore promettre autre chose qu’elles-mêmes. Il n’y a plus de réponse à chercher. Seulement cette coïncidence fragile entre ce qui continue et ce qui a été. 

15 août 2026

C'est UN MATIN?


Ce quelque chose qui traverse sans explication.

Douceur d'un matin qui s'ouvre entre les mains. 



Sourire immortel, dans cette nuit bordée de mille yeux scintillants où le vent s’invite, et nous, ici, posés sur ces quelques derniers instants couverts d’éternité,,, Inlassable reproduction qui n’apaise pas son mystère, évidente révélation de ce qui demeure lorsque tout semble s’effacer,

Aujourd’hui, hier, s'effondrent les certitudes dans des résonances abîmées. Ne plus savoir où commence aujourd’hui, où finit hier, ni lequel des deux regarde encore l'autre. Alors aujourd’hui, oui, aujourd’hui, tu demandes quoi ? ,,, Nous sommes là, dans le silence, puisque le ciel a décidé de nous envelopper,

Je sors. Je reste sur le seuil. Je pourrais rentrer, fermer la porte, attendre que cela passe. Mais qu’est-ce qui doit passer ? La pluie ? Le temps ? Une pensée ? Moi ? je reste, il pleut,

La pluie frappe. Qu’il pleuve. Qu’il pleuve longtemps. Je n’ai aucune envie de me mettre à l’abri. De quoi faudrait-il se protéger ? De l’eau qui tombe ? De ce que l’on ressent ? De ce qui revient ? De ce qui pourrait encore arriver ? Je laisse l’eau couler. Elle traverse. Peut-être est-ce cela que je cherche : quelque chose qui puisse traverser sans explication,

Ne plus chercher. Tout se mêle dans cette pluie. Je veux la sentir jusqu’au bout, jusqu’au bout de tout ce qui m’empêche encore d’aller vers ce qui vient. Je fais un pas. Le monde est là. Devant,

Je pourrais rentrer. Le monde est là, sur mes lèvres, ce goût étrange. Je porte la main à ma bouche. Une perle rouge. Ce sang sur la bouche… J’ai pas su. Pas compris. Je me regarde, et pendant un instant je ne sais plus ce qui appartient au présent, ce qui remonte du passé, ni pourquoi le corps semble parfois savoir avant nous ce que je refuse encore de reconnaître,

La pluie continue. Le ciel aussi. Et quelque part, derrière les nuages, le jour commence peut-être à se lever. C'est un matin, peut-être que je n’avais jamais compris, penché sur son sourire,,,



Quelqu'un qui a vécu un dernier baiser peut y voir un dernier baiser.
Quelqu'un qui a perdu quelqu'un peut y voir les derniers instants d'une présence.
Quelqu'un qui s'est séparé peut y reconnaître une rupture.
Et quelqu'un qui n'a rien vécu de tout cela peut simplement y voir un être qui accepte enfin de laisser le temps le traverser.

« Je ne sais plus. »

Le « je » devient alors une conscience parmi d'autres, confrontée à quelque chose que personne ne maîtrise : le temps, la perte, la mémoire, le désir de comprendre.

Le lecteur peut entrer dans ce « je ».e texte ne raconte finalement ni la pluie, ni une rencontre, ni même une séparation.

Il parle de l'instant où une conscience comprend qu'elle ne maîtrise pas le temps.

Et peut-être davantage encore :

ce qui nous traverse n'a pas toujours besoin d'être compris pour être vrai.

Le corps garde parfois ce que la pensée voudrait effacer.

Le présent contient parfois le passé.

Une fin peut contenir un commencement.

Quelques instants peuvent contenir une éternité.

Et un sourire peut rester vivant alors même que celui qui le portait appartient peut-être déjà à un autre temps.


12 août 2026

ANONYMES

 Peut-être est-ce là que commence véritablement leur histoire


Retrouvé, un carnet fermé, ouvert. Des pages froissées, jaunies par les saisons, et l'encre qui les habite diluée dans les tranches de vie, sans éclat particulier aux yeux du monde. 

Ils auraient navigué ensemble sur les mêmes chemins, partagé le même horizon, porté les mêmes silences ; Regards secrets, porteurs de mots que les lèvres n'osaient prononcer, fragments d'une union fragile, phrases désordonnées. Avec cette innocence des lendemains que l'on croit sans fin.

Puis le temps a entrouvert une porte. Il a dispersé les chemins, défiguré les souvenirs, laissé l'un poursuivre la route quand l'autre disparaissait derrière l'horizon.

Ainsi naissent les amants anonymes. Ceux dont personne ne parle. Ceux qui portent leur chagrin avec discrétion et répondent malgré tout aux sourires du monde. Une chaise vide. Un pas dans le couloir. Une voix derrière une porte. Un visage au détour d'une rue. Le cœur persiste à croire. Il invente des retours impossibles, des présences fugitives, des dialogues silencieux avec l'absence.

Demeure une fidélité sans témoin, tendresse sans visage refusant de mourir. 

09 août 2026

EPHEMERE

instant charnel, déjà en devenir d'une trace, de sortir du temps,,, 

photo de Sabine Weiss "Toujours dans la même position. Toujours à se regarder sans rien voir d'autre, et à s'embrasser. "



Une présence. Simplement cela. Ces détails sans importance qui deviennent soudain essentiels. Les voix, les bruits, les mouvements, tout circule autour. Les phrases ralentissent. 
Ils  parlent, doucement,  pour rester là. Pour prolonger ce qui s'installe. Pour ne pas rompre le fil délicat qui vient de se tendre entre eux. Une chaleur, naît de l'attention, d'un regard qui ne se détourne pas trop vite. D'un sourire soutenu. Quelques centimètres seulement. Leurs corps se parlent. Le souffle devient perceptible. Une présence plus proche, une présence qui n'envahit pas, qui accueille. Les secondes s'étirent, leurs regards se croisent, reviennent, s'attardent, se sourient,,,
Une promesse sans parole, une invitation de sentir, un refuge dans la chaleur de l'autre. Le baiser viendra. Dans cette attente paisible. Une envie de rester là. Un peu plus près. Un peu plus longtemps. Ensemble.








,,, LES AMANTS du MONDE ,,, 12 février 2026

Il y a des textes que l’on écrit, et puis il y a ceux qui attendent. Celui-ci attendait peut-être depuis longtemps. Il est né d’un souvenir ancien, d’une rencontre qui n’a duré qu’un instant à l’échelle d’une vie, mais dont la lumière, elle, n’a jamais tout à fait disparu.

Partagée pour la première fois un jour de Saint-Valentin, ce texte n'est finalement dédiée à personne en particulier et peut-être à quelqu'un en particulier. Il parle de ces instants qui nous traversent, nous transforment et continuent de vivre en nous bien après leur passage. Que chaque instant soit accueilli pour ce qu'il est : fragile, précieux, imparfait parfois, mais infiniment vivant. Que chaque rencontre nous agrandisse. Que chaque amour, qu'il dure un jour ou toute une vie, laisse en nous davantage de lumière que de regret. 

Et que nous demeurions, autant que possible, des amants du monde.

Aujourd’hui, 8 août, jour de la Saint-Amour, j’ai envie de remettre ces mots en partage. 

une version revisité du 12 février

Les Amants du monde

« Elle patientait, attendant le passage du temps et le miracle de nos regards. » .

Chacune de nos peaux devient territoire. Chaque tremblement, un langage, chaque langage… nous sommes là. Dans cette ouverture, l’air s'épaissit de promesses. Chaque souffle se mêle à celui du vent. Le temps s’étire, s’enroule, s’humidifie. Deux corps collés de sel et de sueur, deux êtres qui se découvrent dans la lenteur.

Et soudain, la question surgit : et si nos corps n’étaient pas des limites, mais des cartes à explorer l’un dans l’autre ? Des paysages à découvrir, jusqu’à ce que nos frontières se dissolvent dans la même pulsation.

Viens, gravissons cette colline. Nos corps s’appuient l’un à l’autre, nos souffles se cherchent, se trouvent, s’accordent. Là-haut, le monde s’étend sous nos yeux : non plus seulement comme un paysage, mais comme un corps offert à la caresse. Un fragment de peau, une épaule de terre. Le reste, les maisons, les champs, les villes, ne sont que parures : bijoux d’un monde qui se dénude lentement. Ce qui nous appelle n’est pas ce que l’homme a bâti, mais ce qui demeure, ce qui respire encore, ce qui s’offre sans mesure.

La forêt s’étire, chevelure sombre au parfum d’orage. La rivière s’enroule autour des collines, gonflée de désir, puis se retire, haletante, attendant le prochain frisson du ciel. Et la vallée, cette hanche, cette courbe, s’abandonne au vent. Chaque pierre, chaque pli du paysage devient peau, chaque ombre un souffle, chaque silence une main posée sur nous. Nous ne regardons plus, nous touchons ; nous ne marchons plus, nous glissons dans la matière, et tout devient seuil, vibration, passage. Dans cet instant suspendu, une évidence douce se lève : la nature ne nous entoure pas, elle nous traverse. Elle nous façonne, nous défait et nous respire à travers ses arbres, nous rêve dans ses collines, nous murmure dans ses vents.

Alors, haletants, nous restons là, dans la lumière qui s’éteint doucement, les yeux ouverts sur ce monde qui palpite. Une voix, peut-être la tienne, peut-être la mienne, chuchote au creux du soir que nous ne sommes que des passages, où le vivant se glisse et s’invente. Sous nos pieds, la terre bat d’un rythme discret. Les fleurs s’ouvrent comme des confidences. Les pierres tièdes gardent la mémoire du soleil. Nous ne cherchons plus la beauté : nous la respirons, nous la portons.

Le vent s’enroule autour de nos voix, l’eau s’attarde sur nos mains, le ciel se penche comme un complice silencieux. À genoux sur cette terre aimée, une certitude tranquille naît en nous : le monde n’est pas un décor, mais un corps immense qui murmure nos noms, une présence qui guide nos gestes, un souffle qui se mêle au nôtre. Et dans ce lieu fragile où nos corps se rejoignent, là où le vivant nous traverse sans bruit, nous devenons, pour l’éternité d’un instant, les amants du monde.









"elle patientait, attendant le passage du temps et le miracle de nos regards."

Chacune de nos peaux devient territoire. Chaque tremblement, un langage, chaque langage...,,, nous sommes là

Etreintes Yolaine Wuest

devient un lieu où le monde respire à travers nous, où la lumière glisse sur l’épiderme pour dire : « nous ici. »

Dans cette ouverture, l’air devient épais de promesses. Chaque souffle se mêle à celui du vent. Le temps s’étire, s’enroule, s’humidifie. Deux corps collés de sel et de sueur, deux êtres qui se découvrent dans la lenteur. Et soudain, la question surgit: et si nos corps n’étaient pas des limites, mais des cartes à explorer ? Des paysages à conquérir l’un dans l’autre, jusqu’à ce que nos frontières se dissolvent dans la même pulsation.

Viens, gravissons cette colline. Nos corps s’appuient l’un à l’autre, nos souffles se cherchent, se trouvent, s’accordent. Là-haut, le monde s’étend sous nos yeux : non pas comme un paysage, mais comme un corps offert à la caresse. Un fragment de peau, une épaule de terre. Le reste, les maisons, les champs, les villes, ne sont que parures : Bijoux d’un monde qui se dénude lentement. 

Ce qui nous appelle, n’est pas ce que l’homme a bâti, mais ce qui demeure, ce qui respire encore, ce qui s’offre sans mesure. La forêt s’étire, chevelure sombre au parfum d’orage. La rivière s’enroule autour des collines, gonflée de désir, puis se retire, haletante, attendant le prochain frisson du ciel. Et la vallée, cette hanche, cette courbe s’abandonne au vent comme un corps à l’amant.


Chaque pierre, chaque pli du paysage devient peau, chaque ombre un souffle, chaque silence une main posée sur nous. Nous ne regardons plus, nous touchons ; nous ne marchons plus, nous glissons dans la matière, et tout devient seuil, vibration, passage. Dans cet instant suspendu, une évidence douce se lève : la nature ne nous entoure pas, elle nous traverse, elle nous façonne, nous défait et nous respire à travers ses arbres, nous rêve dans ses collines, nous murmure dans ses vents. 

Alors, haletants, nous restons là, dans la lumière qui s’éteint doucement, les yeux ouverts sur ce monde qui palpite. Une voix, peut-être la tienne, peut-être la mienne, chuchote au creux du soir que nous ne sommes que des passages, où le vivant se glisse et s’invente. Sous nos pieds, la terre bat d’un rythme discret, les fleurs s’ouvrent comme des confidences, les pierres tièdes gardent la mémoire du soleil. Nous ne cherchons plus la beauté : nous la respirons, nous la portons, 

Le vent s’enroule autour de nos voix, l’eau s’attarde sur nos mains, le ciel se penche comme un complice silencieux. À genoux sur cette terre aimée, une certitude tranquille naît en nous : Le monde n’est pas un décor, mais un corps immense qui murmure nos noms, une présence qui guide nos gestes, un souffle qui se mêle au nôtre. Et dans ce lieu fragile où nos corps se rejoignent, là où le vivant nous traverse sans bruit, nous devenons, pour l’éternité d’un instant, les amants du monde.

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Il existe des textes que l’on écrit rapidement, presque malgré soi. Et puis il y a ceux qui vous accompagnent durant des années, revenant par fragments, par silences, par reprises successives, jusqu’à trouver enfin leur respiration juste, « Les Amants du monde » fait partie de ceux-là. Une invitation à se perdre dans cette fusion du corps, de la nature et du temps, Ce texte porte une mémoire ancienne, longtemps demeurée dans l'ombre. Il parle de l’amour, bien sûr, mais aussi du vivant, du passage du temps, de ce qui nous relie aux êtres, aux paysages, aux souvenirs qui continuent de nous façonner bien après leur disparition apparente. Durant de longues années, je n’ai pas trouvé les mots justes. Puis les rencontres ont fait leur œuvre. Celle de Lars notamment, dont l'écoute, la sensibilité et le travail m'ont permis d'aller plus loin dans cette aventure d'écriture et de donner à ces mots une voix et une musique. Partagée pour la première fois un jour de Saint-Valentin, ce texte n'est finalement dédiée à personne en particulier et peut-être à chacun. Elle parle de ces instants qui nous traversent, nous transforment et continuent de vivre en nous bien après leur passage. Que chaque instant soit accueilli pour ce qu'il est : fragile, précieux, imparfait parfois, mais infiniment vivant. Que chaque rencontre nous agrandisse. Que chaque amour, qu'il dure un jour ou toute une vie, laisse en nous davantage de lumière que de regret. Et que nous demeurions, autant que possible, des amants du monde.


Une chanson sur you tube 14 février 2023, les amants du monde sur Zion Radio, mis en musique par Robert Lars Brower

À la lecture, je ressens une profonde sensualité, mais aussi une intimité presque sacrée avec le monde. Ce n’est pas simplement un texte sur deux corps ou deux personnes, mais sur l’union entre les êtres et la nature, sur la façon dont le corps et le paysage deviennent indissociables. La répétition des images corporelles et des paysages retrouve un sentiment de fluidité : la peau devient terre, le souffle devient vent, chaque geste est à la fois physique et spirituel.

je retrouve quelque chose de méditatif, presque chamanique, de dire que le monde nous traverse et que nous sommes traversés par lui. Les phrases longues, parfois suspendues, font respirer le texte, dans l’urgence et la lenteur à la fois, c’est un temps qui s’étire, où l’attention se dépose sur chaque sensation.

Emotionnellement, j’ai eu un mélange de douceur, d’émerveillement et de vertige : une invitation à se perdre dans cette fusion du corps, de la nature et du temps.




« Les Amants du monde » n’est probablement pas un texte qui raconte ce qui s’est passé. C’est un texte qui raconte ce que cet instant est devenu en moi. Je recherche l'endroit où une rencontre peut survivre lorsqu'elle n'a plus de corps. Quelqu'un pouvait entrer dans mon monde et en modifier durablement la géographie. Tout comme l'on fait ensuite les femmes que j'ai aimé et surtout celle avec qui j'ai construit une vie,,,« Les Amants du monde » n'est donc pas seulement une histoire d'amour. C'est l'élargissement d'un amour particulier jusqu'à quelque chose de beaucoup plus vaste. qu'est-ce que cette rencontre a fait de moi ? ce n'est plus la même question. L'instant, lui, était minuscule. La mémoire lui a donné cinquante années. Et maintenant l'écriture lui donne une autre forme d'existence. je ne peux pas revenir, mais je peux encore habiter cet instant autrement. Et ce qui me revient souvent : la rencontre comme commencement d'un déplacement.

Marie-Ange n'est peut-être pas seulement celle que j'ai aimée. Elle est peut-être celle qui a inauguré en toi le mouvement vers ailleurs., manière que j'ai parfois de quitter un équilibre au moment même où il devenait rassurant, puis de repartir chercher quelque chose dans le creux. Peut-être que mon premier grand voyage n'a pas commencé avec une voiture, un vélo, une montagne ou une route, mais dans le souvenir d'un regard., je ne parle plus d'amour mais d'une origine de ce que je suis.

" elle patientait, attendant le passage du temps et le miracle de nos regards. " contiendrait mon histoire car je me fonds dans le regard de celles que j'ai aimé ,,, Ce texte n'est finalement dédiée à personne en particulier et peut-être à chacun. »

J'essaie une transformation :  une mémoire intime en quelque chose qui peut appartenir à tous ceux qui ont connu une rencontre qui les a changés ,,,  "Et que nous demeurions, autant que possible, des amants du monde. "

Je ne cherche même plus nécessairement à comprendre exactement ce qui s'est passé. J'accepte qu'un instant puisse avoir été immense et qu'il a été l'une des premières portes de mon existence.

Je le résumerais comme ici :

La rencontre : un regard qui ouvre quelque chose.
Le corps ;  la découverte de l'autre et de soi.
Le paysage :  le monde devient le prolongement des corps.
Le temps ;  l'instant devient mémoire, puis question.
La transmission  : ce qui fut intime devient une manière de regarder la vie.

Comment un instant presque insignifiant au regard d'une vie peut-il devenir l'un des lieux les plus durables de cette même vie ? C'est, à mon sens, la vraie question de « Les Amants du monde ».



08 août 2026

Assis sur un bord de ciel

 

Le vélo, une excuse pour rencontrer le monde



On croit partir pour une heure. Une petite boucle. Rien de sérieux. Quelques kilomètres pour prendre l'air, faire tourner les jambes, vérifier que la mécanique fonctionne encore,  celle du vélo surtout, car pour celle du cycliste, il vaut mieux parfois rester discret.

Et puis on revient quelques heures plus tard avec une histoire qui sent le foin coupé, la poussière des chemins, la terre et ce petit vent qui vous poursuit. Je me demande parfois pourquoi j'écris ces histoires de vélo. Après tout, elles parlent si peu de vélo. On y trouve bien quelques pédales, des chaînes, des pneus, des batteries qui travaillent plus sérieusement que leur propriétaire, des côtes qui réclament une négociation diplomatique avec les jambes et des descentes où, pendant quelques secondes, le vent oublie mon âge et me rend mes vingt ans. Une erreur temporelle, probablement. Je ne vais pas m'en plaindre. 

Mais le vélo n'est jamais vraiment le sujet. Il est le compagnon discret. Celui qui ouvre une porte. Celui qui permet d'aller assez vite pour découvrir, mais pas trop vite pour oublier. Alors je m'arrête. Souvent. Je m'assieds sur un banc oublié, un vieux tronc, une pierre au bord d'un chemin ou parfois simplement je massois face au pays sage. J'écris, je vis,,,

Assis sur un bord de ciel, j'attends. J'attends que le monde accepte de venir jusqu'à moi. Et il vient toujours. Il y a les chiens. Ces philosophes à quatre pattes qui vous regardent avec une gravité impressionnante,  avant de décider brusquement que votre mission principale est de lancer un bâton qu'ils ne rapporteront probablement jamais. Il y a les insectes. Certains semblent considérer mon guidon comme une piste d'atterrissage officielle. Il y a les fermes. Ces vieilles maisons de pierre qui semblent garder en mémoire des générations entières. Elles attendent peut-être encore le retour d'un temps où les vaches connaissaient mieux leur chemin que les hommes leurs propres horaires. Il y a les rivières. Elles ne cherchent pas à impressionner. Elles passent. Elles glissent sur les pierres, racontent des histoires anciennes et semblent nous rappeler que la patience est probablement la plus belle forme de mouvement.

Et puis il y a les rencontres. Ces inconnus qui apparaissent au hasard d'un portail ouvert, d'un jardin, d'un chemin agricole ou d'une pause près d'une fontaine. Quelques minutes suffisent parfois. Un bonjour. Une question. Un échange. Et voilà qu'une personne rencontrée il y a cinq minutes vous confie un morceau de sa vie qu'elle n'aurait peut-être jamais raconté ailleurs.

Le vélo possède ce privilège étrange. Il vous rend disponible. À pied, on va parfois trop lentement. En voiture, on va souvent trop vite. À vélo, on est exactement dans cet espace fragile où le monde peut encore vous arrêter. Cette lumière sur un arbre. Ou cet oiseau posé sur une clôture. Et cette vieille dame qui arrose ses fleurs et vous salue comme si vous étiez attendu depuis toujours. 

Le vélo ne demande pas grand-chose. Il accepte les détours. Il pardonne les erreurs d'orientation. Il accompagne mes hésitations et mes petites folies. Il sait très bien que lorsque je dis : « Je vais faire un petit tour », il faut généralement prévoir davantage de temps. Le vélo ne m'apprend pas à aller plus vite. Il m'apprend à être là. À comprendre qu'un chemin n'est pas seulement une ligne entre deux endroits. 

Une pensée où tout peut arriver. Une rencontre. Un souvenir. Une émotion que l'on n'attendait pas. Alors oui, mon vélo me transporte. Mais finalement, il fait bien plus que cela. Il m'aide à rester en mouvement sans me perdre. Il me rappelle qu'il existe encore des endroits où l'on ne va pas pour arriver. Des endroits où l'on va simplement pour ressentir,,, et se remplir la tête,,,

On croit partir pour une heure, et l’on revient avec une histoire qui sent le foin coupé, la poussière du chemin et ce petit vent toujours présent,,,


Je me demande parfois pourquoi j’écris ces histoires de vélo. Elles parlent si peu de pédales, de chaînes ou de dérailleurs. En revanche, elles regorgent de mollets en négociation serrée avec des côtes têtues, de descentes où le vent, par erreur de jeunesse me rend vingt ans, le temps d’un virage.

Alors je m’assois. Sur un banc oublié, un talus, un vieux tronc ou simplement au bord du chemin. Assis sur un morceau de ciel, j’attends. J’attends que le monde reprenne son souffle.

Et il arrive toujours quelque chose. Un chien philosophe qui vous observe avec la sagesse d’un vieux maître avant de vous proposer de courir après un bâton imaginaire. Un insecte kamikaze qui décide que mon guidon constitue probablement une excellente piste d’atterrissage. Une ferme endormie qui semble attendre le retour d’un temps où les vaches connaissaient encore le chemin de l’étable mieux que les hommes celui de leur maison. Une rivière si discrète qu’elle en oublie parfois de montrer sa beauté. 

Et puis il y a ces inconnus. Ces passagers de quelques minutes. Ceux qui apparaissent au détour d’un portail, d’un jardin, d’un chemin agricole. Cinq minutes de conversation autour d’un café, d’une fontaine ou d’une barrière suffisent parfois pour recevoir des confidences que certains amis de vingt ans n’ont jamais osé déposer.

Le vélo, dans tout cela ? Il ne réclame aucune gloire. Il ne cherche pas à être admiré. Il accepte simplement de me porter, de m’accompagner, de m’attendre lorsque je m’arrête trop longtemps devant une histoire. Il sait quelque chose que j’ai mis longtemps à comprendre : on ne roule pas seulement pour aller quelque part. On roule parfois pour être là.