Je ne sais plus être
Les tours d’ivoire s’effritent dans la poussière de sang, la mémoire rompt les cordes tordues et les fantômes séculaires pincent des accords invisibles. La Police des Cieux frappe les crânes tandis que, sous les nuages carmins, les dieux rient et les chevaliers de métal traquent les notes perdues dans l’éclat brutal des cymbales d’orage.
Car quelque chose se fissure dans la grande mécanique du monde, une dent manquante dans l’engrenage du ciel, et l’ancienne musique des sphères commence à grincer comme une porte que l’on n’avait jamais ouverte.
Les fleuves remontent alors et vomissent les souvenirs, les volcans crachent des chœurs et des lettres brûlantes, les mers se couvrent de poissons noirs ; des fourmis de feu rampent dans les veines du monde pendant que le tambour ancien de la terre bat encore, lourd, profond, obstiné.
La planète elle-même se souvient soudain de toutes les blessures qu’on lui a confiées,,, L’air vibre… l’être chancelle… et un funambule avance sur des cordes de songes brisées, parmi des éclats de mémoire tranchants comme des lames d’ombre ; chaque pas hésite entre chute et révélation, l’équilibre du monde dépendrait-il d’un souffle trop fragile pour durer.
Les enfants-comètes tombent en spirales, les fantômes glissent hors des murs comme des fumées, les cieux vomissent des chiffons violets et des éclats de vent ; des paroles incandescentes traversent l’air, nul ne s'en saisit, le langage lui-même se dissout dans le tumulte.
Les alphabets brûlent avant d’avoir pu nommer ce qui vient. Le souffle-chaos s’élève.
Une goutte de conscience vacille dans ce vertige tordu ; le cri devient ruisseau, puis torrent, puis incendie… avant de se perdre dans le silence.
Toute pensée n’est qu’une étincelle dans cette nuit qui respire. Tout éclate, tout se dilate, tout se réfracte, au-delà du délire, au-delà des lyres, au-delà même de l’histoire ; là où les récits se défont comme des voiles trop usés pour contenir l’ouragan.
Zörr… Hrrâhn… Zïrr… Kreühn… Köhr-mahn…
Le monde chante dans la poussière, le dormeur s’éveille dans la vision, et tout, tout à la fois s’effondre, se relève, se replie, comme une vague immense qui respire encore, recommençant sa chute et son ascension dans la même seconde. Et dans ce souffle qui demeure : j’ai l’air…
je ne sais plus être.



