23 juin 2026

UNE ROUE

 Elle rêvait du Tour de France.

De grands cols, de descentes vertigineuses, de routes bordées d'acclamations.

Elle imaginait la vitesse, le vent dans ses rayons, les étapes légendaires.

Un jour, on l'a suspendue à un câble, entre plafond et silence. On lui a offert quelques épingles inox, des brassées de chaussettes, nos culottes, parfois des bavoirs ou des vêtements qui sentent encore l'enfance.

Depuis, elle tourne doucement. Sans maillot jaune. Sans ligne d'arrivée.

Elle accompagne le passage de l'air, les courants de la maison, les saisons qui traversent les fenêtres. Et finalement, elle a découvert qu'il existe plus d'une façon de faire le tour du monde, elle ne gagne aucune étape, mais elle tient très bien les chaussettes! 



22 juin 2026

ILS, NOUS, AUJOURD'HUI

Ils ne se sont faits aucune promesse. Les serments étaient occupés ailleurs, dans les films romantiques et les chansons écrites par des gens qui semblaient avoir toujours les mots justes au bon moment. Ils avaient des préoccupations plus urgentes. 




Les grandes déclarations attendraient. Ou pas. Ils avaient surtout envie d'apprendre la géographie des corps, de comparer leurs insomnies, de vérifier si deux solitudes pouvaient réellement partager la même couette sans provoquer un incendie diplomatique. Eux disaient : On va le vivre. 

Pas héroïquement,,, Personne ne les attendait au tournant de l'Histoire. Ils choisissaient simplement de traverser les jours, respirer leurs parfums, leurs  cafés du matin, leurs draps froissés. Découvrir cette étrange expérience philosophique qui consiste à regarder le monde avec quatre yeux tout en continuant à trébucher sur les mêmes questions. Et comprendre comment ils pourraient , eux, traverser.

Partout, on leur racontait la fin des histoires. Les livres, les chansons, les amis fraîchement séparés : chacun semblait détenir une théorie convaincante sur la façon dont les amours s'usent. Alors ils ont tout de même acheté un billet pour cette loterie sentimentale. Qu'avaient-ils à perdre ?

Le monde, lui, ressemblait à un immense supermarché où chacun remplissait son chariot de désirs provisoires. Certains empilaient leurs certitudes, d'autres leurs aventures. Les plus prudents comparaient les étiquettes. Les plus téméraires achetaient sans regarder. Ils avançaient, eux, entre les rayons, avec une ambition discrète : trouver quelque chose qui ne périme pas trop vite. Une tendresse de longue conservation. Un rire capable de survivre aux galères, aux fins de mois, aux fractures du réel. Une envie intacte de se rapprocher même après avoir découvert les défauts de fabrication de l'autre, les habitudes absurdes, les silences inexplicables et les matins de mauvaise humeur. Ils cherchaient un produit rare,,, Quelque chose qui résiste au temps, aux versions fatiguées d'eux mêmes, sans même consulter les dates de péremption. 

La nuit, lorsque les corps devenaient plus éloquents que les idées, ils se persuadaient parfois qu'ils avaient trouvé un raccourci vers l'éternité. Il suffisait d'une main qui cherche,,, dans le noir,,, d'une respiration familière contre une épaule,,, d'une chaleur partagée sous les draps,,, pour que le monde paraisse soudain moins vaste et le temps moins pressé. Puis le réveil sonnait. Ils se répétaient qu'ils allaient tenir. Pas comme dans les romans. Mais tenir quand même. Comme ces vieilles maisons qui craquent sous le vent sans jamais s'effondrer.

Cela les suffisait pour se croire pionniers. Deux êtres un peu perdus, persuadés d'inventer quelque chose que des milliards de gens avaient déjà tenté avant eux, avec les mêmes espoirs, les mêmes peurs, et probablement les mêmes maladresses,,, 

Ils aimaient se dire, aujourd'hui. Ils aimaient dire, nous. Comme si ces mots possédaient un pouvoir particulier. Comme si le simple fait de les prononcer rendait les choses plus solides : les matins, les projets, les peurs, les courses du samedi, les nuits trop courtes et les lendemains incertains. Et puis un jour, ils ont compris que le secret n'était peut-être pas de vaincre le temps. Se regarder, rester là,,, Encore un peu. Un peu encore,,,

Lorsque les certitudes s'effacent. Respirer,,, Regarder. Sentir. Écouter. Et découvrir, avec étonnement, qu'ils n'étaient pas perdu. Seulement en chemin. 





PLANETE BLEUE

Les cartes météorologiques ressemblent désormais à des alertes incendie permanentes. Rouge. Rouge foncé. Rouge inquiétant. Rouge « tout va bien, circulez ». Dans les écoles, les enfants apprennent la géographie dans des salles à plus de 35 degrés. Une immersion pédagogique dans les climats futurs. L'Éducation nationale appelle cela l'adaptation.

Les arbres se parent d'automne en plein été. Les rivières rétrécissent. Les oiseaux se taisent. Le vivant semble avoir lu les rapports scientifiques avant les décideurs. Quant à moi, je me baignais dans le gave un 29 mai. La vie est belle. Il paraît même qu'il faut profiter du beau temps.

Et nous ? Nous achetons des ventilateurs. Puis des climatiseurs. Puis des climatiseurs plus gros. Puis des climatiseurs intelligents capables d'optimiser la consommation énergétique des climatiseurs destinés à compenser les effets d'un réchauffement aggravé, entre autres, par la consommation énergétique des climatiseurs,,, Il faut reconnaître à notre espèce un talent particulier : celui de construire des solutions qui deviennent lentement une partie du problème qu'elles prétendent résoudre. Enfin, en France, nous avons la chance de posséder une énergie parfaitement maîtrisée. Les centrales sont là pour nous rassurer. Les déchets ?  un détail. Les générations futures adorent recevoir des colis dont elles n'ont jamais passé commande.

Quelqu'un demande parfois si le Soleil se serait rapproché de la Terre. La question paraît absurde. Pourtant, elle l'est moins qu'une civilisation capable de prévoir les éclipses mille ans à l'avance mais incapable d'anticiper qu'une planète ne peut être exploitée comme une carrière à ciel ouvert sans conséquences. Nous savons calculer la trajectoire des astéroïdes. Nous avons davantage de difficultés avec celle de nos propres décisions. En revanche, nous dépensons des fortunes pour chercher de l'eau sur Mars pendant que nous asséchons tranquillement celle que nous avons sous les pieds.

Mais rassurons-nous : l'anticipation existe encore. La preuve, nous prévoyons un nouveau porte-avions nucléaire. Les écoles suffoquent, les hôpitaux surchauffent, les forêts brûlent et les nappes phréatiques s'épuisent. Certes. Mais si la canicule décide d'attaquer par la mer, nous serons prêts.

Il faut reconnaître une certaine cohérence philosophique à notre époque. Nous traitons les symptômes comme des ennemis militaires et les causes comme des partenaires économiques. La planète chauffe ; les discours, eux, refroidissent, sous clim'.

Le plus étrange n'est pas la catastrophe. Le plus étrange est notre capacité à la regarder arriver en débattant du coefficient thermique des rideaux occultants, de la performance énergétique des volets connectés ou de la couleur réglementaire des parasols.


La maison brûle. Nous comparons les catalogues. Alors la question demeure. Tu la veux comment, ta planète ? Bleue ? Ou à point ?








21 juin 2026

RENE DUMONT

 À 17 ans, René Dumont était pour moi une référence. 

Bien plus qu’un candidat écologiste, il incarnait une conscience libre, capable de regarder loin devant et de poser cette question qui demeure d’une brûlante actualité : « Avons-nous le droit de jouer sur des paris l’avenir de l’humanité ? »

Premier candidat écologiste à l’élection présidentielle de 1974, René Dumont fut l’un des premiers à alerter l’opinion publique sur les limites de la croissance économique, le gaspillage des ressources naturelles, les inégalités mondiales et les conséquences d’un développement fondé sur la consommation sans fin. À une époque où ces sujets semblaient marginaux, il dénonçait déjà ce qu’il appelait la « religion de la croissance ».

Agronome de terrain, profondément marqué par son expérience en Afrique et en Asie, il comprit progressivement que la Terre n’était pas un réservoir inépuisable. Il pressentit également que l’accumulation du dioxyde de carbone dans l’atmosphère constituait une menace majeure. Sur ce point, sa clairvoyance apparaît aujourd’hui remarquable.

Les bouleversements climatiques actuels lui donnent largement raison. Le réchauffement global provoque des canicules plus fréquentes et plus intenses, des sécheresses prolongées, des incendies géants, des inondations dévastatrices et une fonte accélérée des glaciers. Les océans se réchauffent, le niveau des mers s’élève et la biodiversité s’effondre à un rythme inquiétant. Ce que Dumont entrevoyait comme un risque est devenu une réalité observable sur tous les continents.

Sa pensée n’était pourtant pas exempte de contradictions. Fasciné par certains modèles de développement du tiers-monde, notamment la Chine maoïste, il sous-estima les dérives autoritaires de ces régimes. Son appel à des mesures coercitives concernant la natalité ou les modes de vie apparaît aujourd’hui discutable. Mais à cette époque je ne l'avais pas entrevu...

Demeure l’essentiel : René Dumont avait compris avant beaucoup d’autres que la crise écologique n’était pas seulement une question scientifique ou technique. Elle engage notre responsabilité collective, notre rapport à la consommation, à la solidarité et au long terme. Il nous rappelait que l’humanité ne pouvait pas continuer à vivre comme si les ressources étaient infinies et les conséquences sans importance.

Plus de cinquante ans après son célèbre pull-over rouge et son verre d’eau brandi à la télévision pour dénoncer les risques de pénurie, ses prédictions ne relèvent plus de l’utopie. Elles nous apparaissent aujourd’hui comme l’avertissement lucide d’un homme qui avait vu venir une partie du monde dans lequel nous vivons désormais.









18 juin 2026

CLAPOTIS


Comme un clapotis persistant contre la coque des jours.

Au coin, une chaise, un carnet ouvert. J'y retrouve des chemins sans adresse, des lieux mouillés, des matins chiffonnés dans les poches. Des heures tièdes aussi,,,

J'y retrouve des gestes sans propriétaire. Une tasse laissée sur la table. Une fenêtre ouverte sur des collines de silence. Et cette habitude étrange de tourner la tête lorsque personne n'appelle. J'aimerai voyager léger. Je tire des valises pleines d'absences. Des vies traversées sans descendre. Des chambres où la nuit continue de respirer à deux alors que je ne vois qu'une seule ombre sur le mur. Il demeure parfois, au creux des draps froissés de la mémoire, une chaleur sans visage, une empreinte sans contours, le manque de se faire vivant.

Avec des paysages dans les yeux. Des sommets. Des routes. Des pluies d'été. Des odeurs de terre retournée. Des morceaux de lumière accrochés aux branches basses du souvenir. Les lieux ne gardent rien. 

Souvent je parle seul. Je sourie à quelqu'un qui marche encore dans ma mémoire. Regards perdus. Là où les départs ne finissent jamais. Cet espace invisible où le temps hésite entre conserver et effacer.

Dans un éclat de verre. Dans une chanson entendue au travers d'une porte. Dans le bruit d'une rivière contre des pierres anciennes. Dans l'odeur d'un vêtement oublié. Les saisons passaient. Les villages changeaient de visage. Quelque chose demeurait. Une respiration. Un écho. Une lumière obstinée derrière les années. Je poursuis mon chemin, ma route. Avec mes questions dans les bottes. Mes silences dans les mains.

Comme un clapotis persistant contre la coque des jours.


Je rencontre une photographie de Hiroshi Sugimoto. Un horizon. De l'eau. Du silence. L'amour, l'absence, le temps, la mémoire. Cette lumière obstinée qui demeure lorsque les noms se sont effacés. Rien d'explicatif. Un clapotis persistant contre la coque des jours.

11 juin 2026

,,, AMANTS ,,, EXODUS

INTEMPORELLE : d’une beauté rare, exaltante sans ostentation, sauvage parce qu’elle ne s’excusait pas d’exister, sage parce qu’elle savait écouter ce qui tremble.

Solitude Philippe Lebeau

Une virgule. Une simple virgule dans la phrase du temps,,, 

Il arrive que la vie nous accorde un éclat de temps suspendu, un intervalle rare où deux existences se rencontrent et se reconnaissent avant même que le monde n’ait le temps de s’y habituer. Ce fut cela. Une présence, et déjà la respiration du monde changeait. Rien n’était prévu, rien n’était écrit, pourtant une porte intérieure s’était ouverte sans bruit,,,   virgule, et nous patientions,,, attendant le passage du temps et le miracle de nos regards,,,

Virgule,,, Ce nom, ce mot contenait à lui seul une manière d’être au monde : pause et mouvement à la fois, respiration et continuité. Une promesse de phrase qui ne se ferme pas. Elle, elle portait cette légèreté attentive qui fait que la vie, soudain, semble plus vaste, une longue phrase suspendue,,, 

Une ballade de signes et de sens,,,  qui se cherchent,,,  qui se répondent. Elle, elle parfumait un poème sans point final, où chaque virgule devenait un souffle d’été, chaque point-virgule un frisson d’aube, chaque deux-points l’annonce d’un possible. Le point final n’existait pas pour elle. Illusion grammaticale dans la grande phrase du temps,,, 

Le vent tourne les pages; Le nôtre l’a fait trop tôt, très fort. Une rafale, un tourbillon imprévisible avait traversé le livre,,, notre livre,,, Certains souvenirs ressemblent à des cicatrices douces : une trace d’encre sous la peau,,, le temps déplace, et dépose les instants d'une éternité, dans un pli secret de la mémoire,,, peut-être a-t-il perdu la gomme quelque part dans la poussière dorée d’un été ancien, dans la douceur d’une présence devenue absence,,, 

Je ne la nomme presque plus. Elle n’a pas besoin d’être appelée. Elle existe dans cette virgule, silencieuse,  qui surgit parfois au détour d’un regard, d’un parfum, d’une lumière d’après-midi. Une présence discrète qui n’exige rien, ne réclame rien, respiration fidèle ,,, vivante, mouvante, presque charnelle dans sa manière de revenir. Le monde extérieur devient ce miroir inattendu d'un monde intime ,,,

Je me souviens de cela : un regard entrevu, soutenu un instant, et soudain la respiration d'un monde qui bascule. Du je. Du toi. Vers ce nous fragile et immense, il me reste cette phrase qu’elle répétait avec un sourire calme, elle en connaissait déjà la vérité secrète : « Ne mets pas de point… laisse la phrase respirer. » 

virgule,  

D’une beauté rare, sauvage parce qu’elle ne s’excusait pas d’exister, sage parce qu’elle savait déjà écouter ce qui tremble. Elle disait que la virgule est un signe du vivant, qu’elle ne ferme rien, qu’elle relie, qu’elle laisse passer le souffle. Elle répétait souvent : ne mets pas de point, laisse la phrase respirer.

"Rien n’était prévu, rien n’était écrit, pourtant une porte intérieure s’était entrouverte sans bruit ,,, d'où jaillit tous les possibles ,,,

Elle a croisé mon regard et a fait le pas vers le "nous",,,

Rien n’attendait. Un regard seulement; entrevu, soutenu, et le monde a changé de respiration,,, du je, ,,, de toi, ,,, à nous ,,, nous ,,, entre eux ,,, la sensualité naquit comme une source, eau douce et claire, évidence du rapprochement. Nous patientons, chacun attendant le passage du temps et le miracle de nos regards."

Leurs mains apprirent la géographie de l’autre. Une nuque inclinée, un souffle retenu, une épaule effleurée, et déjà la peau devenait langage. Ils s’approchaient pour reconnaître et dans cet espace ténu, le silence avait la densité d’une promesse sans parole. Ces instants avaient la durée du monde ,,, leur monde ,,, une phrase ample, sans ponctuation finale. Ils habitaient le présent avec l’insouciance des êtres qui ne doutent d'aucun lendemain.

Un jour, un après l'amour, ce qui devait être, à ce soir, à demain, fut interrompu, union naissante ,,, brisée ,,, point virgule ,,, sans visage, sans justice, une phrase coupée en plein souffle, dans un silence trop vaste,,,

L’amour ainsi rompu ne disparaît pas ; La mémoire n’en garde pas les faits, mais les intensités. Le temps, dans sa lenteur obstinée, ne vient pas effacer. Il déplace. Il dépose sur la brûlure une douceur inattendue. Ce qui fut une plaie devient une note grave dans la musique des jours. Les amants ne vieillissent pas : ils demeurent à jamais dans leur élan premier, intacts et suspendus, reconnaissance d'une liaison que la durée n’aurait pas rendue plus vraie, entière dans sa brièveté.

Peut-être est-ce cela, ne pas chercher à refermer la phrase. Laisser la rencontre demeurer dans sa forme inachevée, sans point final ,,, pour en révéler la fragilité précieuse ,,,

"ne mets pas de point, laisse la phrase respirer,,,". 

" pas de point, respirer,,,"

un éclat de temps suspendu, un intervalle rare où deux vies se sont rencontrées et reconnues avant même que le monde n’ait le loisir de s’y habituer.




DEVIENT 

Il existe des présences qui ne commencent jamais vraiment, qui ne s’annoncent pas comme des événements mais comme des glissements à peine perceptibles dans la texture du monde, et c’est ainsi que M. A. est apparue, non pas comme une rencontre au sens ordinaire, mais comme une reconnaissance silencieuse, presque antérieure à elle-même, comme si quelque chose en amont du temps avait déjà décidé de cette proximité sans qu’il soit nécessaire de la nommer.

Rien, à cet instant, ne s’est brisé ni déclaré, et pourtant tout a légèrement changé de rythme, comme si la respiration même du réel s’était déplacée d’un cran, devenant plus lente, plus attentive, et dans cette modification infime s’est inscrit ce passage sans seuil du « je » vers le « nous », non comme une décision, mais comme une évidence qui s’impose sans s’annoncer, une évidence qui ne se pense pas mais qui s’éprouve.

L’amour qui a suivi n’a jamais pris la forme d’un récit structuré ni d’une progression identifiable, il s’est plutôt installé dans une continuité silencieuse où chaque geste semblait prolonger le précédent sans rupture, une main qui se pose sans hésitation, un regard qui ne cherche rien à prouver, une proximité qui ne demande aucune justification, et dans cette continuité le monde extérieur semblait perdre de sa densité, comme si l’essentiel se concentrait dans cet espace minuscule mais total où deux présences suffisaient à contenir tout le reste.

M. A. disait que la virgule était le signe du vivant parce qu’elle ne ferme rien, parce qu’elle maintient ouvert ce qui autrement se figerait trop vite, parce qu’elle laisse passer le souffle au lieu de le retenir, et peut-être est-ce pour cela que toute clôture lui semblait suspecte, comme si le point, dans sa netteté apparente, trahissait toujours quelque chose du mouvement réel des choses, qui n’achève jamais tout à fait ce qu’il engage.

Puis il y a eu l’accident, non pas comme une fin identifiable mais comme une rupture dans la continuité même de ce qui semblait ne pouvoir être interrompu, une cassure sans forme claire, sans syntaxe stable, quelque chose qui n’a pas d’abord été compris mais seulement subi dans son irréversibilité silencieuse, et à partir de là le monde n’a pas cessé mais il a cessé de répondre selon les mêmes lois internes, comme si une partie invisible de sa cohérence s’était retirée.

Rien ne s’est effacé pourtant, et c’est peut-être cela le plus difficile à comprendre, car l’absence n’a pas pris la forme d’un vide mais celle d’une persistance déplacée, une présence devenue latérale, comme si ce qui avait été vécu continuait ailleurs, dans une autre épaisseur du temps, et les lieux eux-mêmes ont conservé leur exactitude matérielle tout en perdant leur centre invisible, ce point d’équilibre où tout prenait sens sans être nommé.

Avec les années, la mémoire n’a plus fonctionné comme un récit mais comme une circulation lente, imprévisible, où les images ne reviennent pas à leur place mais se recomposent dans des formes nouvelles, où un regard peut surgir sans prévenir dans un instant ordinaire, où une lumière peut ouvrir brusquement une continuité ancienne dans le présent sans l’expliquer, et c’est peut-être là que réside ce qui demeure vraiment, non pas dans la fidélité des faits mais dans la persistance des intensités.

Le temps lui-même s’est défait de sa linéarité, il n’est plus apparu comme une succession mais comme un ensemble de passages, de retours, de suspensions, et dans cette nouvelle texture la virgule est devenue la forme la plus juste de ce qui se vit encore, non pas ce qui interrompt mais ce qui relie sans fixer, ce qui maintient en mouvement sans enfermer, tandis que le point n’a jamais vraiment mis fin à quoi que ce soit sinon à l’illusion de la continuité, et que les suspensions elles-mêmes ont ouvert un espace où ce qui ne peut être dit continue néanmoins d’exister.

M. A. n’habite plus un souvenir, elle habite une manière de percevoir, une inflexion dans le regard, une lenteur particulière dans le monde, quelque chose qui ne se raconte pas mais qui traverse encore, et peut-être est-ce cela qui demeure, non pas une histoire achevée, mais une phrase encore en train de se dire, sans point final, sans fermeture, simplement continue.


08 juin 2026

DE PASSAGE

 de passage, 



Debout sur ce pont, quelque chose m'appelle.

le vent se lève, s'attarde un instant , entre partir et rester. Je regarde l'eau et j'y vois moins mon reflet que mon passage.

La vie nous persuade souvent que tout doit durer pour avoir de la valeur. Pourtant, ce qui me touche le plus est souvent fugitif : une lumière sur une pierre, un parfum dans l'air, le vent tourne la page. Je ne retiens rien.


De passage.

Debout sur ce pont, je me penche vers l'eau. Quelque chose m'appelle. Le gave ne connaît ni les noms, ni les promesses, ni les regrets. Il avance. Il ne lutte pas contre le temps.

Le vent se lève. Il effleure la nuque, s'attarde un instant entre partir et rester. Je regarde l'eau et j'y vois moins mon reflet que mon passage. La vie nous persuade souvent que tout doit durer pour avoir de la valeur. Pourtant, ce qui me touche le plus est souvent fugitif : une lumière sur une pierre, un parfum dans l'air, une présence à peine entrevue.

Le vent tourne la page. Rien ne nous appartient vraiment. Ni les lieux que nous traversons, ni les êtres que nous aimons, ni même les instants que nous croyons retenir.

Nous sommes faits de rencontres avec ce qui passe.

Je ne retiens rien.

Et c'est peut-être ainsi que tout demeure.


07 juin 2026

DICK PARRY

 L’Alchimiste des Silences



Son saxophone y pleure et console à la fois.

Ce matin, le vent a emporté le dernier souffle de celui qui, pendant des décennies, a enseigné aux notes à danser entre le ciel et la peau.
Il joue comme on respire : sans effort, mais avec une profondeur qui m'aura traversé. Ses solos n’étaient pas des phrases, mais des soupirs de l’univers, des fragments de cette mélancolie douce qui me rappelle des instants d'éternité, un écho de vie,
Chaque note qu’il me souffle, un baiser sur la nuque de l’éternité. Son saxophone, érotisme du son, cette façon qu’avait le vibrato de me frôler l’oreille comme une main timide, une chaleur qui fais de "Us and Them" bien plus qu’une chanson : une étreinte sonore que nous écoutions, regards brillants., dans l’audace de se taire pour mieux dire.

La musique de Dick Parry est une métaphysique en mi bémol : elle nous prouvait que l’éphémère peut être éternel, et que l’éternel peut être sensuel. Alors pourquoi le mi bémol??? je le vis comme une émotion à la fois sensuelle et philosophique : il émeut sans forcer, il enveloppe sans étouffer, croisement entre la joie et la tristesse, , survient une larme et le sourire.

 Nous et eux
Et au fond, nous ne sommes que des hommes ordinaires, Toi et moi
Dieu seul sait que ce n’est pas ce que nous aurions choisi

« En avant ! » hurla-t-il depuis l’arrière et les premiers tombèrent
Tandis que le général siégeait et l’eunuque se tenait debout et les canons tonnèrent au-dessus du champ

Et qui sait qui est qui, qui est qui ? Haut et bas
Et au final, tout n’est que tourbillon sans fin « N’as-tu pas entendu ? C’est une guerre de mots. »

Avec ou sans, et qui niera que c’est là tout l’enjeu du combat ? De côté, c’est une journée chargée
J’ai tenté de donner à chacun son heure de gloire

À terre, hors jeu, on ne peut rien y faire, mais c’est partout la même chose, avec, ou sans et qui niera que c’est là tout l’enjeu du combat ?

Et les canons tonnèrent au-dessus du champ, Et qui sait qui est qui, qui est qui ? Haut et bas, Et au final, tout n’est que tourbillon sans fin

Nous et eux, Et au fond, nous ne sommes que des hommes ordinaires

TRAVERSES du BEARN en VLO

 

Le goût des chemins de traverse

Ce Béarn invite sur ses chemins de traverse. De petites routes sans prestige, des pistes agricoles, des voies forestières, des sentes discrètes que l'on découvre souvent en cédant à une impulsion. Elles serpentent à l'écart du monde pressé, relient les villages, longent un cours d'eau, disparaissent derrière une haie avant de réapparaître au détour d'une colline. Certains cyclistes poursuivent la vitesse, d'autres la technique, d'autres encore la performance pure. Je les admire sincèrement. Mais je me reconnais davantage dans une autre famille : celle du curieux.

J'aime les routes, les chemins, les pistes et les détours. Quitter le flux principal. Échapper aux itinéraires imposés. Voir ce qui se cache derrière un bois, au fond d'une vallée ou après un virage . J'aime entendre le paysage se raconter. Je préfère souvent le chemin qui hésite au trajet qui promet. Le vélo est un merveilleux prétexte à cette curiosité. Il permet d'aller assez lentement pour voir, mais suffisamment vite pour découvrir. Il autorise l'imprévu : une vieille ferme endormie dans les coteaux, l'ombre d'un portail entrouvert, une source cachée sous les fougères, une lumière d'orage glissant sur les champs de maïs. Rien d'extraordinaire peut-être, mais c'est ce qui donne sa saveur à une journée.

J'ai parfois l'impression que les dieux des coteaux s'amusent à mes dépens. Ils observent ce pédaleur juché sur son VAE aux batteries généreuses et lui soufflent des idées dont ils connaissent parfaitement l'issue. Car le véritable piège n'est jamais le chemin. C'est cette certitude absurde qui me pousse à vouloir savoir ce qui se cache derrière le prochain virage.

Alors je continue. Sur ces chemins empruntés sans certitude,  qui offrent moins de réponses, mais chargent les souvenirs.


























04 juin 2026

ENTRE les PEAUX

  

Images et miroirs, masques ajustés comme secondes peaux, et dessous une pulsation plus lente, plus vraie. Le poids des apparences se dépose sans bruit, dans les regards qui hésitent, dans les sourires retenus, dans cette peur sourde qui apprend à tenir sans se montrer.

La vie ne se compte pas. Elle se sent. Dans un rire qui traverse le corps, dans une vibration qui remonte sous la peau, dans ces instants où le monde respire à l’unisson. Elle se loge dans les visages marqués, où le temps a laissé sa main pour modeler, creuser, polir.

Certains êtres portent cela. Leurs corps racontent les saisons, leurs gestes ont la lenteur de ce qui a traversé. La peau se plisse, se froisse, mais garde une chaleur, une souplesse secrète. Les rides deviennent des lignes sensibles, des sillons où la lumière s’attarde, où le rire a pris appui.

Ils ont quitté les surfaces lisses. Ils ont laissé tomber les masques trop ajustés, ceux qui serrent. Les images se troublent. Les reflets cessent d’obéir. Ce que l’on prenait pour une forme stable se fissure, se déplace, se défait. Il ne reste plus qu’une présence, moins parfaite, mais plus juste.

Ils rappellent que la vérité ne se tient pas derrière le masque, mais dans le geste qui l’abandonne. Et que ce que l’on nomme parfois faux-semblant n’est peut-être qu’un miroir trop longtemps regardé, jusqu’à oublier ce qui, en nous, ne s’y reflète pas.





02 juin 2026

UN SECTE

Un secte ?




Je les ai vus. J'en parle, chez moi, avec des amis,,, 

Un secte ? Je les ai vus. Et depuis, je roule,,, je cherche à comprendre pourquoi, pourquoi ils viennent à contre sens,,,

Longtemps, j’ai hésité à en parler. Qui croirait un homme de soixante-neuf ans parcourant seul les routes du Haut-Béarn sur un vélo électrique allemand, convaincu qu’une présence discrète accompagne chacun de ses trajets sans jamais se laisser saisir complètement ? Pourtant les faits se répètent, avec une constance qui finit par remplacer l’explication,,,

Vent de face : ils sont là. Vent dans le dos : ils sont là. Montée lente, respiration courte, jambes lourdes : ils sont là. Descente rapide, impression de liberté : ils sont encore là. Toujours de face. Toujours,,,

Je traverse un pays calme en apparence. Les coteaux s’étirent sous une lumière lente. Les gaves glissent entre les pierres. Les champs ondulent sans urgence. Le matin respire une humidité douce, presque tendre. Tout semble vouloir rassurer. Ils sont là,,, 

Dans cet équilibre apparent, quelque chose insiste. Quelque chose se déplace avec moi. Ils ne paraissent pas suivre le hasard. ls traversent des volumes d’air considérables pour converger vers un point unique. La mienne. Ils ne cherchent pas le paysage. Ils me traversent,,,

Mon visage devient point de passage, repère fixe dans un monde mouvant. Le nez d’abord, trop visible pour être innocent. Les joues ensuite, surfaces d’impact. Les oreilles, zones de passage dont je ne comprends pas encore la logique. Et parfois, la bouche, surtout dans l’effort, comme si même le souffle devait être corrigé. Ils sont partout,,,

J’ai adapté. Casque ventilé. Erreur. L’air circule trop bien. Trop librement. Ce qui entre ne ressort pas toujours selon les règles prévues. Lunettes miroir. Nouvelle erreur. Le reflet ne les détourne pas. Il confirme leur trajectoire. Vêtements colorés. Erreur ancienne. Je comprends aujourd’hui que je n’étais pas visible par accident. J’étais visible par design. Il y a même des moments où certains disparaissent après l’impact. Je les sens, puis plus rien. Plus tard, une sensation étrange, comme un rappel discret, sous la matière du tissu. Je m’arrête. Je vérifie. Je trouve parfois ce qui reste. Ils me voient ,,,

Sans explication. Sans logique apparente. Alors je repars. Les routes deviennent chemins. Les collines changent de forme selon la lumière. Le monde reste beau, étrangement intact, comme si rien ne devait être interrompu. Et moi aussi je continue. Parce qu’il n’y a rien d’autre à faire que rouler dans ce qui reste compréhensible,,,

Je ne sais pas ce qu’ils veulent. Mais je constate leur persistance. Et parfois, dans les longues lignes droites où le vent devient presque silencieux, il me semble comprendre quelque chose de plus dérangeant encore : ils ne viennent pas vers moi. 

Eux dans leur logique invisible. Moi dans ma trajectoire imparfaite,,, Il n’y a pas de preuve. Pas de conclusion. Une sensation persistante d’être observé par quelque chose qui ne se laisse pas nommer. Je les ai vus. Ils sont là,,, Et depuis, rien n’a changé,,, et ils me voient, me croisent,,, Mais pourquoi sont ils tous à contre sens,,, ,,, ,,,






28 mai 2026

,,, LES AMANTS du MONDE ,,, 12 février 2026

 "elle patientait, attendant le passage du temps et le miracle de nos regards."

Chacune de nos peaux devient territoire. Chaque tremblement, un langage, chaque langage...,,, nous sommes là

Etreintes Yolaine Wuest

devient un lieu où le monde respire à travers nous, où la lumière glisse sur l’épiderme pour dire : « nous ici. »

Nina Peña Pitarch

Dans cette ouverture, l’air devient épais de promesses. Chaque souffle se mêle à celui du vent. Le temps s’étire, s’enroule, s’humidifie. Deux corps collés de sel et de sueur, deux êtres qui se découvrent dans la lenteur. Et soudain, la question surgit: et si nos corps n’étaient pas des limites, mais des cartes à explorer ? Des paysages à conquérir l’un dans l’autre, jusqu’à ce que nos frontières se dissolvent dans la même pulsation.

Viens, gravissons cette colline. Nos corps s’appuient l’un à l’autre, nos souffles se cherchent, se trouvent, s’accordent. Là-haut, le monde s’étend sous nos yeux : non pas comme un paysage, mais comme un corps offert à la caresse. Un fragment de peau, une épaule de terre. Le reste, les maisons, les champs, les villes, ne sont que parures : Bijoux d’un monde qui se dénude lentement. 

Ce qui nous appelle, n’est pas ce que l’homme a bâti, mais ce qui demeure, ce qui respire encore, ce qui s’offre sans mesure. La forêt s’étire, chevelure sombre au parfum d’orage. La rivière s’enroule autour des collines, gonflée de désir, puis se retire, haletante, attendant le prochain frisson du ciel. Et la vallée, cette hanche, cette courbe s’abandonne au vent comme un corps à l’amant.


Chaque pierre, chaque pli du paysage devient peau, chaque ombre un souffle, chaque silence une main posée sur nous. Nous ne regardons plus, nous touchons ; nous ne marchons plus, nous glissons dans la matière, et tout devient seuil, vibration, passage. Dans cet instant suspendu, une évidence douce se lève : la nature ne nous entoure pas, elle nous traverse, elle nous façonne, nous défait et nous respire à travers ses arbres, nous rêve dans ses collines, nous murmure dans ses vents. 

Alors, haletants, nous restons là, dans la lumière qui s’éteint doucement, les yeux ouverts sur ce monde qui palpite. Une voix, peut-être la tienne, peut-être la mienne, chuchote au creux du soir que nous ne sommes que des passages, où le vivant se glisse et s’invente. Sous nos pieds, la terre bat d’un rythme discret, les fleurs s’ouvrent comme des confidences, les pierres tièdes gardent la mémoire du soleil. Nous ne cherchons plus la beauté : nous la respirons, nous la portons, 

Le vent s’enroule autour de nos voix, l’eau s’attarde sur nos mains, le ciel se penche comme un complice silencieux. À genoux sur cette terre aimée, une certitude tranquille naît en nous : Le monde n’est pas un décor, mais un corps immense qui murmure nos noms, une présence qui guide nos gestes, un souffle qui se mêle au nôtre. Et dans ce lieu fragile où nos corps se rejoignent, là où le vivant nous traverse sans bruit, nous devenons, pour l’éternité d’un instant, les amants du monde.

,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,"elle patientait, attendant le passage du temps et le miracle de nos regards",,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,


Il existe des textes que l’on écrit rapidement, presque malgré soi. Et puis il y a ceux qui vous accompagnent durant des années, revenant par fragments, par silences, par reprises successives, jusqu’à trouver enfin leur respiration juste, « Les Amants du monde » fait partie de ceux-là. Une invitation à se perdre dans cette fusion du corps, de la nature et du temps, Ce texte porte une mémoire ancienne, longtemps demeurée dans l'ombre. Il parle de l’amour, bien sûr, mais aussi du vivant, du passage du temps, de ce qui nous relie aux êtres, aux paysages, aux souvenirs qui continuent de nous façonner bien après leur disparition apparente. Durant de longues années, je n’ai pas trouvé les mots justes. Puis les rencontres ont fait leur œuvre. Celle de Lars notamment, dont l'écoute, la sensibilité et le travail m'ont permis d'aller plus loin dans cette aventure d'écriture et de donner à ces mots une voix et une musique. Partagée pour la première fois un jour de Saint-Valentin, cette chanson n'est finalement dédiée à personne en particulier et peut-être à chacun. Elle parle de ces instants qui nous traversent, nous transforment et continuent de vivre en nous bien après leur passage. Que chaque instant soit accueilli pour ce qu'il est : fragile, précieux, imparfait parfois, mais infiniment vivant. Que chaque rencontre nous agrandisse. Que chaque amour, qu'il dure un jour ou toute une vie, laisse en nous davantage de lumière que de regret. Et que nous demeurions, autant que possible, des amants du monde.


Une chanson sur you tube 14 février 2023, les amants du monde sur Zion Radio, mis en musique par Robert Lars Brower

À la lecture, je ressens une profonde sensualité, mais aussi une intimité presque sacrée avec le monde. Ce n’est pas simplement un texte sur deux corps ou deux personnes, mais sur l’union entre les êtres et la nature, sur la façon dont le corps et le paysage deviennent indissociables. La répétition des images corporelles et des paysages retrouve un sentiment de fluidité : la peau devient terre, le souffle devient vent, chaque geste est à la fois physique et spirituel.


je retrouve quelque chose de méditatif, presque chamanique, de dire que le monde nous traverse et que nous sommes traversés par lui. Les phrases longues, parfois suspendues, font respirer le texte, dans l’urgence et la lenteur à la fois, c’est un temps qui s’étire, où l’attention se dépose sur chaque sensation.

Emotionnellement, j’ai eu un mélange de douceur, d’émerveillement et de vertige : une invitation à se perdre dans cette fusion du corps, de la nature et du temps.

CONFORT et ABIME

 En deux siècles, et nous n’avons pas seulement transformé le monde ; nous avons changé de regard. 


David Herraez Cazada

La nature, jadis milieu vivant dont nous dépendions, est devenue ressource, le temps, une matière à optimiser, la vie, un calcul où tout doit produire, croître, accélérer. Jamais l’humanité n’a disposé d’une telle puissance, et jamais elle ne s’est montrée aussi incapable d’équilibre, améliorant ses conditions d’existence tout en détruisant les conditions mêmes qui les rendent possibles. 

Le progrès, devenu une fin en soi, a remplacé la qualité des existences par la quantité des productions.

La consommation n’est plus un acte mais une structure mentale : l’économie ne répond plus aux besoins, elle les fabrique, entretenant en chacun un sentiment d’insuffisance permanente, transformant nos frustrations en marchés, nos émotions en produits, nos identités en marques, réduisant peu à peu l’humain à sa fonction de consommateur. Même la révolte est récupérée. 

Le silence est comblé, par peur que nous finissions par entendre le vide.

Dans ce monde saturé de signaux, les liens humains se délitent : l’autre n’est plus une présence mais une fonction, et nous sommes désormais connectés à tout, sauf là, à nous-mêmes. Pendant que les consciences s’épuisent dans le bruit, le vivant s’effondre : les sols s’appauvrissent, les espèces disparaissent, l’air devient irrespirable, et la vie elle-même entre dans la logique du brevet, du rendement et de l’exploitation. 

Notre intelligence technique est immense ; notre sagesse, absente.

Nous savons produire, automatiser, accélérer, mais nous ne savons plus répondre à cette question essentielle : qu’est-ce qu’une vie digne d’être vécue ? Une société peut accumuler les objets, prolonger les existences, multiplier les échanges et pourtant mourir intérieurement si elle détruit simultanément le sens, le lien et la possibilité d’une présence réelle au monde.

Le véritable danger n’est peut-être pas l’effondrement matériel, mais l’habitude progressive de l’inhumanité : accepter comme normal un monde où la destruction nourrit la prospérité, où la solitude grandit malgré l’hyper-connexion, où l’on parle de liberté dans des existences de plus en plus aliénées. Alors demeure cette question, celle que notre époque évite sans cesse : jusqu’à quel point une société peut-elle prétendre défendre le bonheur humain lorsqu’elle repose sur l’épuisement des êtres, l’exploitation du vivant et la guerre permanente des intérêts ?



BIOCOOP...26/05/26

Parfois, une civilisation entière se révèle dans une scène insignifiante. Un parking, deux voitures, un homme âgé, chargé de victuailles,  incapable d’ouvrir sa portière parce qu’un autre véhicule s’est garé trop près du sien. Rien de spectaculaire. Aucun éclat de voix, aucune violence visible. Seulement un homme demandant calmement un peu d’espace pour pouvoir entrer dans son automobile. En face, un jeune conducteur sûr de lui, certain d’être irréprochable. Il était dans son bon droit géométrique : entre deux lignes peintes au sol. Et c’est précisément cela qui est troublant.

La règle visible avait remplacé l’intelligence humaine la plus élémentaire. Il ne s’agissait plus de voir un vieil homme de quatre-vingts ans en difficulté, mais simplement de vérifier une conformité. Le réel disparaissait derrière le règlement. La présence concrète de l’autre s’effaçait devant la satisfaction froide d’être objectivement dans son droit.

Le plus glaçant dans cette scène n’était pas l’agressivité ; c’était l’absence d’épaisseur morale. Le regard qui ne doute pas. Cette incapacité à sortir un instant de soi-même pour comprendre ce qu’implique humainement une situation pourtant évidente. Comme si notre époque avait progressivement remplacé la relation par la procédure, l’attention par le réflexe, la présence par la conformité.

Et peut-être est-ce là le symptôme le plus profond de notre modernité : des êtres capables de fonctionner parfaitement dans le système, tout en devenant peu à peu étrangers à la simplicité fondamentale du geste humain.