24 février 2026

M. TRACTEUR

 César, el gardien d’terre et dem'tiot vie , El vie, comm’ qu’i s’racont’ toute seule quand t’veux point l’figer ,


Ch’est qu’i s’appelait M Delvallée, César pour chés qu’i savaient, une tiote ferme posée là comm’ un fait, six vaches, un vieux Farmall tout brisé, des poules, des canards, des cochons, pis au milieu d’la cour eul fumier, chaud, vivant, qu’te reste dinch' nez,el purin qui ch’en allait par el rigole et filait vers el Sambre, chte porte ouverte tout l’temps, jamais fermée, pis moi le soir en r’venant d’l’école j’allais prendre el’ lait, sans frapper, comm’ on entre quand on est attendu sans qu’cha s’dise, c'étau ainsi,,,



César, qu’on appelait aussi M Tracteur, ch’tait un homme bon, discret, pas d’paroles pour rien, sous eusse moustache jaunie par l’gris pis sin clope, la fumée qui montait épaisse, cha sentait l’fuel pis la terre mouillée, pis j’ai jamais vu s’il avait une femme, pas d’présence dins maison, pas d’voix, pas d’linge dehors, rien, il devait être seul, mais pas malheureux, seul comm’ chés hommes qui ont pris la terre pour compagne, entouré des bêtes, de sin chien, des haies, des saisons qui parlent pus fort queul  gens,


À Berlaimont y avait ben d’autres paysans, mais j’les connaissais point, lui ch’tait l’mien, dès mes huit ans j’ai été pris pour les foins, assis sur la faneuse à fourche, puis sur l’andaineur, que j’tenais à la corde quand l’andain roulait gros derrière, César parlait pas, i regardait, pis quand cha allait il hochait la tête, ch’est bon gamin, cha ira, té bon tiote,

J’avais l’droit d’passer dins ses champs, d’prendre les fruits quand c’était l’moment, pommes, châtaignes quand cha piquait un peu les doigts, pis surtout j’avais l’droit d’amener main copains, au bord du pré, dins les saules qu’bordaient la Sambre, droit d’pêcher, droit d’flaner, droit d’faire des cabanes, à terre ou perchées, droit d’être là, sans qu’on vienne nous demander pourquoi, ché ainchi,


Il expliquait les choses simplement, que les arbres et les haies cha mange la terre, que les fossés cha servent à garder la bonne terre chez soi, pas qu’elle s’en aille chez l’voisin, que la haie bien serrée, qu’on passe pas n’importe où, cha garde la vache, cha donne d’l’ombre, cha évite les histoires, pis la haie, faut dire, cha cache, et che bien com' cha,


Un arbre à chaque coin du champ, cha ch’tait eul limite, parce qu’être chez soi pis s’y sentir bien, ch’est surtout pas d’tracas avec l’voisin, cha il y tenait, il disait cha calmement, en regardant loin, peut-être qu’i avait aimé, peut-être qu’i avait perdu quelqu’un, ou p’t-être que la vie avait tourné comm’ cha, cha s’demandait pas, cha s’respectait, j'avons appris cha,



Sa terre il la couvrait de fumier, l’engrais ch’est cher pis cha sent pas bon, son Ardennais tirait l’soc pour l’labour ou la charrette quand fallait, l’tracteur ch’tait mieux bien sûr, la haie il l’aimait quand même, aubépines, noisetiers, ronces à mûres toutes mêlées, avec sa serpe il coupait cha qu’allait trop loin, pour pas que cha mange la terre, toujours cha , eul souci,

Quand y pleuvait, pis y pleut souvent par ichi, i venait dins notre cabane, celle qu’on avait faite à terre, alors on pêchait, lui il avait l’droit d’faire l’feu, nous on r’gardait, on mangeait des ablettes, des gardons, des goujons, des fois des perches, les péniches en passant nous mouillaient les pieds, fallait r’monter sur la berge, 


On n’allait point plus loin, parce qu’il fallait pas, après ch’tait Mormal, la forêt, on peut s’y perdre quand on est p’tit, César disait cha tranquille, sans faire peur, comm’ on dit une vérité simple, che ainsi,

Puis à douze ans y a eu l’vélo d’la communion, pis on a quitté les cabanes, tous ensemble, copains et ,,, copines, on est partis dins la forêt, mais la terre, la haie, la rigole, la fumée, pis la solitude pleine de César, cha, cha nous avait déjà appris à tenir debout, el vie, comm’ qu’i s’racont’ toute seule quand t’veux point l’figer


César, ou l’art de demeurer

I. Le lieu


Il s’appelait Monsieur Delvallée.

César, pour ceux qui savaient.


Sa ferme n’imposait rien. Elle était là, simplement. Six vaches à l’herbe, un vieux tracteur cabossé mais fidèle, des poules affairées, des canards bruyants, quelques cochons fouillant la cour. Au centre, le fumier fumait doucement, masse tiède et fertile, dont l’odeur lourde s’installait dans le corps autant que dans la mémoire. Le purin s’écoulait vers la Sambre par une rigole étroite, comme si la terre possédait ses propres veines.


La porte restait ouverte.

Le soir, en revenant de l’école, j’entrais sans frapper pour prendre le lait. On ne frappe pas là où l’on est attendu.


César parlait peu. Sous sa moustache jaunie par le tabac, la fumée montait lentement, mêlée au parfum du fuel et de la glaise mouillée. Je ne lui ai jamais connu de femme. Aucune voix dans la maison, aucun linge au vent. Il vivait seul, sans que cette solitude paraisse peser.


Il appartenait à cette race discrète d’hommes qui ont choisi la terre pour compagne. Les saisons suffisaient à leur dialogue.


Peut-être avait-il aimé. Peut-être avait-il perdu. Peut-être la vie avait-elle simplement suivi un autre sillon. Cela ne se questionnait pas. Cela se respectait.


II. L’apprentissage


À huit ans, j’ai été pris pour les foins. Assis d’abord sur la faneuse, puis tenant l’andaineur quand l’herbe roulait en larges vagues derrière nous, j’apprenais le poids exact des gestes. César observait. Lorsqu’il hochait la tête en disant :

— C’est bien, tiot. Ça ira.

je recevais plus qu’un compliment : une reconnaissance silencieuse.


Il me laissait traverser ses champs, cueillir les fruits au temps juste, amener mes camarades au bord du pré, sous les saules inclinés vers la rivière. Nous avions le droit d’être là. De pêcher, de bâtir des cabanes, d’habiter les heures sans justification.


Ce droit-là formait l’enfance.


Il expliquait simplement : les haies protègent la terre. Les fossés retiennent la bonne glaise pour qu’elle ne glisse pas chez le voisin. Une haie dense garde les bêtes, offre de l’ombre, évite les querelles.

Être chez soi, disait-il, c’est d’abord vivre sans conflit.


Un arbre à chaque coin marquait la limite. Non pour séparer, mais pour ordonner. La frontière, chez lui, n’était pas une barrière : c’était une mesure.


Il préférait le fumier à l’engrais chimique. Son cheval ardennais tirait encore le soc quand le tracteur se taisait. Il taillait les haies à la serpe, non pour contraindre, mais pour maintenir l’équilibre. Il savait qu’une terre trop exploitée se venge.


Sans le dire, il enseignait ceci : travailler la terre n’est pas la posséder, c’est la servir.


III. L’héritage


Les jours de pluie, il venait s’abriter dans nos cabanes de fortune. Lui seul allumait le feu. Nous regardions la flamme prendre, fascinés. Nous mangions les poissons pêchés dans la Sambre. Les péniches faisaient monter l’eau jusqu’à nos pieds, et nous riions en remontant sur la berge.


Nous n’allions pas au-delà. Après, c’était la forêt. On peut s’y perdre quand on est petit, disait-il simplement.


Puis vint l’âge du vélo, des routes plus longues, des horizons élargis. Nous avons quitté les cabanes. L’enfance s’est déplacée.


Mais ce qu’il nous avait transmis ne s’est pas défait.


La haie, la limite, le geste mesuré, le respect du voisin, l’attention à la terre : tout cela avait silencieusement façonné notre manière d’habiter le monde.


César ne parlait pas de philosophie. Pourtant il nous enseignait l’essentiel : demeurer n’est pas s’immobiliser, c’est prendre soin. La liberté n’est pas l’absence de bornes, mais la conscience des limites. La solitude n’est pas un manque, mais une façon d’être entier.


La vie, lorsqu’on ne cherche pas à la forcer, suit son sillon.


Et la terre, sans bruit, entre en nous — pour ne plus nous quitter.

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