Je baisse les yeux vers le petit miroir accroché au guidon.
Un fragment de monde vient d'y passer. Le paysage est déjà derrière moi , je le vois, prisonnier de cette surface tremblante où la lumière s'attarde un instant avant de disparaître. Je continue de pédaler.
Devant, la route monte légèrement. Derrière, elle s'efface. Le miroir ne montre pas le passé. Il montre ce qui s'en va. Ce que je vois là appartient encore au monde. Quelques secondes seulement. Le temps d'un regard. Puis tout bascule dans l'ombre.
Une ferme glisse hors du cadre. Un champ se dissout dans la pénombre. Un virage engloutit une ligne d'arbres. Chaque chose apparaît au moment même où elle disparaît. Peut-être en est-il ainsi de tout. Les visages. Les saisons. Les joies. Les peines. On croit les vivre dans l'instant alors que déjà elles s'éloignent. Nous habitons ce léger décalage sans même nous en apercevoir. Le présent n'est peut-être qu'un passage, une étroite passerelle entre ce qui arrive et ce qui s'efface.
L'odeur de la terre encore chaude flotte au-dessus des fossés. Les pneus écrasent quelques gravillons qui claquent sous les roues. Rien ne demande à durer. La lumière décline. Le monde continue son ouvrage de disparition. Et moi je pédale au milieu de cela. Je ne retiens rien. Je regarde. Une route dans le soir. Une image dans un miroir. Une vie entière qui passe ainsi, silencieuse, entre ce qui s'éloigne et ce qui vient.
La beauté apparaît souvent dans le mouvement de l'éloignement.

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