Elle disait : « Virgule. Ne mets pas de point. Laisse la phrase respirer. »
Ma page était blanche. Blanche comme un soleil sans ombre, blanche comme un défi lancé au visage du mot. Et j'arrive. Ou plutôt, elle arrive. Car certaines présences ne disparaissent jamais vraiment. Elles attendent dans les marges, entre deux souvenirs, entre deux battements de mémoire. Elle glisse, elle file, elle se penche et chuchote : « Hé... respire. Le monde commence ici. » Je cligne des yeux. Elle sourit. Cette manière qu'elle avait de faire vaciller les évidences sans jamais les combattre. Elle me prend la main et m'entraîne dans l'entre-deux, là où la phrase hésite avant de devenir phrase, là où le silence possède encore des ailes et où les mots cherchent leur premier souffle.
Un point débarque alors en costume de ministre. Il tape du pied : « Fini. Point. Stop. Rideau. » Il adore les conclusions. Les portes fermées. Les dossiers rangés. Les histoires classées. Il voudrait que nous vivions en fermeture éclair, que tout soit net, propre, terminé. Je le connais. Il n'est qu'un comédien. Un asthmatique du langage qui adore couper le souffle parce qu'il a perdu le sien. Alors je le laisse jouer. Je lui souris. Puis je l'écarte doucement du chemin. Même les points ont peur du vide.
Surgissent ensuite les points de suspension. Trois vagabonds de la nuit, trois silhouettes marchant sur la frontière du peut-être. Ils murmurent : « Attends... regarde... écoute... » Ils font vibrer les portes, rallument les lanternes oubliées et transforment la phrase en piste d'atterrissage pour les rêveurs, les amoureux et les penseurs insomniaques. Grâce à eux, les souvenirs retrouvent leur mouvement, les absents reviennent s'asseoir un instant à notre table et les questions recommencent à respirer.
Ma page blanche commence alors à paniquer. Elle croyait m'avoir. Elle pensait que j'allais renoncer. Mais non. Je danse avec les signes. Je les apprivoise, je les taquine, je les retourne. Je leur demande : « Vous me voulez comment ? Sage ? Carré ? Définitif ? » Elles éclatent de rire. Les virgules, les parenthèses, les suspensions. Et ma virgule saute sur mon épaule. Je la reconnais à sa voix. Une voix venue de loin, de très loin, et pourtant toujours vivante.
Alors ma phrase arrive. Pas une phrase sage, impeccable, repassée. Non. Une phrase-fleuve. Une phrase-tempête. Une phrase qui refuse de s'arrêter parce qu'elle sait que la vie elle-même ne connaît pas les véritables points finaux. Elle dit : « Je veux tout. Le début, le milieu, l’après, le presque, le pas encore, le déjà plus, le jamais certain, je veux l’infini qui nous respire. » Et c'était çà, c'est ainsi et comme çà... . Je veux les rencontres qui changent une existence. Je veux les absences qui continuent d'aimer en silence. Je veux l'infini qui nous respire lorsque nous croyons respirer seuls.
Alors elle serpente, s'enroule, grimpe dans la lumière, éclate en volutes et rit du point final. Car elle a compris ce que certaines présences nous enseignent lorsqu'elles traversent nos vies : rien d'essentiel ne se termine vraiment. Les formes changent. Les voix s'éloignent. Les corps disparaissent parfois. Mais quelque chose demeure, discret et têtu, dans les marges du temps.
Sur la page blanche, deux lignes se sont croisées. L'une portait les mots. L'autre portait le souffle. Depuis, elles continuent de se chercher, quelque part entre la mémoire et l'avenir, là où les virgules prolongent encore les phrases que l'amour n'a jamais eu le temps d'achever...
« Ne mets pas de point. Nous n'avons pas encore fini de nous dire. »
Le point représente la mort, la coupure, le définitif. La virgule représente la vie qui insiste encore. Et les points de suspension sont cet endroit étrange où vivent les êtres que nous avons aimés .
Le Point, homme élégant, rigide, impeccablement vêtu.
Le Point marche droit. Il aime les dossiers fermés, les portes closes, les conclusions irrévocables. Il collectionne les certitudes comme d'autres collectionnent les timbres. Son costume est toujours impeccable. Ses chaussures brillent. Il serre les mains brièvement. Il dit au revoir avant même d'avoir dit bonjour. Il croit que tout doit avoir une fin pour avoir un sens. . . Le Point est un gardien. Il veille sur les frontières. Il rappelle que toute chose possède une limite. Sans lui, rien ne s'achèverait. Avec lui, parfois, tout s'arrête trop tôt.
Les Points de Suspension, eux sont trois.
Trois vagabonds, trois passeurs, trois rêveurs. Les points de suspension arrivent toujours à la tombée du jour. On ne les entend pas entrer. Ils s'assoient près de la fenêtre, regardent la pluie tomber et parlent à voix basse. Ils ne répondent jamais complètement aux questions. Ils préfèrent les horizons aux destinations, les promesses aux certitudes, les chemins aux arrivées. Ils vivent dans les gares, sur les quais, dans les lettres jamais envoyées et les baisers interrompus. Ils savent que certaines vérités ont besoin de silence pour grandir.
La Virgule, la Virgule n'est pas une intellectuelle. Elle est vivante. Elle rit. Elle touche. Elle respire. Elle aime. La Virgule arrive en courant. Elle décoiffe les phrases trop sages. Elle ouvre les fenêtres. Elle déplace les meubles. Elle refuse les conclusions prématurées. Elle connaît la valeur d'une hésitation, d'un regard prolongé, d'une main qui reste un instant de plus dans une autre main. La Virgule porte le parfum des départs qui ne sont jamais tout à fait des départs. Elle ne dit jamais adieu. Elle préfère dire : attends encore un peu. Elle sait que le cœur possède son propre calendrier et que l'amour ne conjugue pas toujours ses verbes au passé.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire