Je vais juste faire un petit tour... « Je reviens vite... » dit il,,, petit tour ou détour???
Je pars souvent sans ambition. Ni col mythique, ni défi personnel, ni kilométrage à afficher le soir avec l'air satisfait des grands sportifs. Non. Juste une petite boucle sur les coteaux. Une promenade avant que le soleil ne décide de reprendre son service. Voilà plus de cinquante ans que je prononce cette phrase : « Je vais juste faire un petit tour. »
Elle m'a toujours menti. Je roulais sans chercher. Ou plutôt, je cherchais sans savoir quoi. Cet après-midi-là, sur la route de Narbé, au-dessous d'Esquiule, un chemin surgit. Rien d'extraordinaire. Pas une piste spectaculaire, ni un itinéraire recommandé par les guides. Juste une voie propre, entretenue, presque timide, qui semblait souffler : « Si vous avez un peu de temps... » Tant de délicatesse. Les grands bois d'Aramits m'avalèrent aussitôt. Les hêtres montaient si haut qu'ils semblaient empêcher le ciel de s'effondrer. L'air sentait la mousse, les feuilles humides, la terre noire et ce parfum indéfinissable des sous-bois, Là où le temps marche pieds nus. Même mon moteur électrique avait baissé le ton. Il ronronnait avec la discrétion d'un visiteur qui comprend qu'il entre dans une cathédrale.
La pente, en revanche, ne partageait pas cette élégance. Elle débuta avec la douceur d'une grand-mère offrant une part de tarte, avant de révéler son véritable caractère. Une pente béarnaise, autrement dit une pente persuadée que l'humilité est une vertu qui s'enseigne exclusivement par les mollets. Je montais., encore et encore,,, Mon vélo paraissait parfaitement serein. Les batteries affichaient une insolente confiance. Moi beaucoup moins. Il est tout de même vexant d'être le maillon faible d'un équipage dont l'autre moitié est une machine allemande. Puis la forêt s'ouvrit.
Comme un rideau de théâtre. Là, au pied des collines,, tout en bas des pâtures communes, Montory apparaissait dans la lumière. Montory ? Je n'avais absolument pas prévu d'arriver jusque-là. À cet instant, deux évidences s'imposèrent : la première consistait à descendre jusqu'au village ; la seconde à trouver de quoi me resucrer avant que mes bonnes intentions ne deviennent théoriques. Restait ensuite à rentrer.
Je demandai mon chemin à un habitant. Erreur. Dans le Béarn comme en Soule, demander son chemin revient souvent à ouvrir un roman dont il manque les trois premiers chapitres. Les gens du pays vous indiquent une direction avec une évidence désarmante, comme s'ils supposaient que vous êtes né dans la vallée voisine,,, Pourquoi reprendre la grande route ? Passe donc par ce chemin... Quelques minutes plus tard, je divaguais déjà vers Tardets. Puis Mauléon. Puis Chéraute.
À partir de là, les panneaux se mirent à parler basque avec un enthousiasme qui dépassait largement mes compétences linguistiques. Les consonnes s'y empilaient avec une élégance mystérieuse. J'abandonnai rapidement toute tentative de prononciation. Lorsqu'on ne comprend plus les panneaux, il reste une solution d'une remarquable simplicité : faire confiance au paysage. Étrangement, c'est souvent à cet instant que les plus belles journées commencent. Les vallons déroulaient leurs prairies jusqu'au pied des montagnes. Les fougères ondulaient sous le vent comme une houle verte. Les vaches, les chevaux, levaient à peine les yeux sur mon passage, persuadées, me semble-t-il, que les humains compliquent beaucoup trop leur existence. Plus loin, un gave lançait des éclats d'argent entre les galets, tandis que les Pyrénées s'empilaient au loin avec la tranquillité des choses éternelles. Je m'arrêtai souvent. Pour boire. Pour regarder. Pour parler aussi,,,
Le vélo possède un privilège extraordinaire : il vous donne l'apparence d'un personnage (j'ai pas dit personne âgée) qui a le temps. Les conversations naissent naturellement. Un berger évoque la sécheresse. Une vieille dame révèle l'existence d'une fontaine cachée. Un jardinier m'explique pourquoi les tomates seront meilleures cette année. Je repars toujours avec davantage d'histoires que de kilomètres. Le retour me conduisit jusqu'à l'Hôpital-Saint-Blaise, puis devant le camp de Gurs. Ici, la beauté du paysage marche discrètement aux côtés de la mémoire des hommes. Certains lieux ne demandent ni commentaire ni photographie. Ils imposent seulement un peu de silence.
Lorsque je retrouvai enfin la maison, mon compteur affichait beaucoup plus de kilomètres que prévu (87...km). Il ignorait en revanche les odeurs de sous-bois, les éclats de rire partagés, les chemins imprévus, les rencontres, les hésitations heureuses, les détours inutiles qui deviennent parfois les plus beaux souvenirs. Au fond, je crois que je ne serai jamais un bon organisateur de sorties. Je pars toujours quelque part. Et j'arrive presque toujours ailleurs,,,











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