15 juillet 2026

HERISSON

Cinq heures du matin. Avec cette chaleur, la porte de la maison est restée ouverte. Grave erreur. Enfin... erreur selon le point de vue. J'entends un petit frottement. Pas le bruit d'un voleur. Les voleurs sont généralement plus discrets. Celui-ci avançait avec l'assurance tranquille d'un propriétaire revenant vérifier si tout allait bien chez lui. Sans invitation. Sans prévenir. Sans même prendre la peine de sonner.

Monsieur... ou Madame Hérisson. Il (le hérisson) est entré en reniflant les meubles, comme un expert mandaté par les assurances venu constater que les lieux étaient toujours convenablement entretenus. Je l'ai immédiatement reconnu. Ou plutôt, j'ai reconnu cette espèce de dignité bourrue propre aux hérissons, qui donne l'impression qu'ils désapprouvent poliment tout ce que nous faisons.

Il y a quelques années déjà, un énorme hérisson avait décrété que notre maison faisait partie de son territoire administratif. Notre vieille chatte noire partageait ses croquettes avec lui sans le moindre incident diplomatique. Le soir, chacun rejoignait sa chambre. Enfin... presque. La chatte montait sur la table de nuit ; lui s'installait dessous. Deux colocataires que tout opposait : l'une vêtue d'un smoking de velours noir, l'autre d'une armure de cure-dents. Ils avaient pourtant trouvé un accord de coexistence que bien des humains seraient incapables de signer.

Puis les années ont passé. Notre chatte est partie explorer d'autres jardins et le hérisson avait disparu lui aussi. Je pensais le bail définitivement résilié. Manifestement, non. Cette nuit, il est revenu effectuer l'état des lieux.

Je l'ai raccompagné dans le jardin avec tous les égards dus à un ancien résident. Par cette chaleur, je lui ai préparé une grande bassine d'eau. Monsieur ne s'est pas contenté de boire. Il est descendu dedans avec le sérieux d'un curiste arrivant à Dax pour une cure remboursée par la Sécurité sociale. Il s'est roulé, frotté, retourné, aspergé, gratté le dos contre le rebord avec l'application d'un moine copiste enluminant un manuscrit du XIIᵉ siècle. Lorsque l'intéressé eut terminé sa séance de thalassothérapie, j'observai la couleur de l'eau. Je compris immédiatement qu'il venait probablement de repousser de plusieurs semaines la réouverture des bains municipaux. Ragaillardi, parfumé... enfin, relativement..., il repartit inspecter les massifs de fleurs avec cette démarche inimitable qui donne l'impression qu'un ballon de rugby couvert d'épines aurait décidé de faire carrière dans le jardinage. 

Était-ce le même que jadis ? Son fils ? Son petit-fils ? Un cousin éloigné ? Les hérissons ne portent malheureusement pas de carte d'identité, ce qui complique sérieusement les retrouvailles. Au fond, peu importe. Pendant quelques minutes, j'ai eu l'impression que le temps lui-même était revenu boire un verre d'eau dans le jardin. Il existe des visiteurs qui n'ont pas besoin de frapper. Ils entrent directement dans les souvenirs.

Le soir , je fermerai la porte un peu moins vite. On ne sait jamais... 







Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire