Il portait les nouvelles que l'on attend, les départs que l'on redoute, les silences qui suivent certains courriers, les joies écrites d'une main tremblante, les chagrins pliés en quatre dans une enveloppe. Il portait le monde et me le disait. J'avais seize ou dix-sept ans. Lui n'avait plus d'adresse. On disait qu'il était sans domicile. On disait aussi qu'il avait été facteur. Les deux informations semblaient se contredire. Je ne connaissais rien de son histoire. Je savais seulement qu'il parlait peu, qu'il regardait longtemps et que son silence contenait davantage. Je le suivais comme on suit ceux qui semblent avoir déjà traversé plusieurs existences.
Un matin, il s'arrêta devant une vieille bicyclette des années 40, appuyée contre un arbre. La peinture s'écaillait, les garde-boue avaient connu des jours meilleurs, le cuir de la selle gardait l'empreinte d'anciens voyageurs. Il posa la main sur le guidon. Regarde. Il ne me montrait pas une bicyclette.
J'ai cru qu'il m'avait donné le goût du vélo. Je me trompais. Il m'avait donné le goût des chemins. Celui de partir sans certitude, d'accepter les détours, de croire qu'un virage cache parfois davantage qu'un horizon. Cet homme avait porté des milliers de lettres, il transportait le poids des autres., Aujourd'hui, près d'un demi-siècle plus tard, je roule sur un Vélo aux batteries silencieuses. Je grimpe les coteaux avec une facilité qui aurait semblé miraculeuse au garçon que j'étais. Pourtant, lorsque je pose les mains sur son guidon, ce n'est pas la technologie que je retrouve. C'est ce matin-là. Le vieux vélo et son histoire aussi.
Le regard tranquille d'un ancien facteur qui avait perdu son adresse sans jamais perdre son chemin. Je comprends désormais que ces deux bicyclettes n'en ont toujours fait qu'une. Toutes deux me conduisent exactement au même endroit : vers cette part du monde qui ne se laisse découvrir qu'à la vitesse d'un regard. Je ne sais pas où repose celui qui m'a appris cela, lui, je crois qu'il marche quelques mètres devant moi.
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