Lui et ses compagnons
Je suis là depuis ,,, que je ne sais plus exactement ce que signifie “depuis”. J'ai adopté cette manière d’être qui n’appartient plus à un moment précis, Je ne marche pas. Depuis plus de trente ans, c'est le monde qui vient jusqu'à moi.
Le matin, la lumière arrive la première. Elle connaît le chemin. Elle descend doucement sur mes feuilles, s'attarde au creux de mon vieux ventre où tant d'étés sont restés enfermés. Je la bois sans bruit. Je n'ai jamais été pressé.
Puis viennent les oiseaux. Ils ne me choisissent pas souvent. Mes feuilles sont trop souples pour leurs pattes. Ils préfèrent mon voisin. Je ne m'en offense pas. Chacun offre ce qu'il peut.
Le vent, lui, ne m'oublie jamais. Il défait chaque jour la coiffure que je mets tant d'années à fabriquer. Il joue avec mes longues feuilles comme un enfant avec des rubans. Je le laisse faire. Il repart toujours avant d'avoir gagné.
Longtemps, je n'ai produit que du silence. Je faisais grossir lentement ma réserve d'eau, j'épaississais mon écorce, j'étirais quelques feuilles nouvelles. Les hommes appellent cela attendre. Ils se trompent. Je vivais.
Cette année, j'ai laissé monter une tige. Elle est sortie de moi comme une source cachée. Je ne savais pas qu'elle irait si haut. Moi qui regarde le ciel depuis toujours, et de petites fleurs se sont ouvertes. J'ignorais qu'elles appelleraient autant de monde. Les fourmis furent les premières. Elles montaient de bonne heure, avant que le soleil ne soit chaud. Elles ne parlaient pas davantage que moi. Nous nous sommes compris. Plus tard sont venues les guêpes noires. Elles arrivent avec le soleil. Elles portent sur leurs ailes une lumière qui tremble.
L'homme... lui, je le connais bien. Deux fois par an, il pose ses mains contre mon pot de terre. Il souffle un peu. Je sens son effort jusque dans mes racines. L'hiver approche alors, ou bien il s'éloigne. Ses mains ont changé avec les saisons. Elles sont un peu plus lentes aujourd'hui. Elles gardent la même douceur. Je crois qu'il pense prendre soin de moi. Il ignore que je veille aussi sur lui. Je lui apprends le poids des années sans tristesse. Comme une feuille nouvelle ne fait jamais tomber les anciennes du souvenir.
Je n'ai pas beaucoup voyagé. Le ciel, en revanche, change chaque jour.
Les coquelicots déposent leurs pétales rouges comme des post-it oubliés sur le gravier. Lui, Beaucarnea allume chaque été son candélabre de fleurs. Et les insectes écrivent dans l'air une calligraphie invisible.

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