Un temps
Cinq heures trente, parfois six heures, mais à la limite qu'importe,,, Je pars, non par héroïsme sportif, mais parce que le soleil est devenu un personnage avec lequel il vaut mieux ne pas discuter après neuf heures. À cette heure-là, le Béarn appartient encore aux oiseaux, aux jardiniers, aux chats qui rentrent de leur nuit et aux cyclistes qui ont compris qu'il est plus sage de négocier avec l'aube qu'avec la canicule.
Ce matin, la boucle m'emmène d'Oloron vers Saucède, puis Préchacq. Je longe le gave encore enveloppé de fraîcheur avant de rejoindre Aren, ce village qui semble avoir été construit avec du temps plutôt qu'avec des pierres. Les maisons portent leurs siècles avec une élégance tranquille. Plus loin, Orin. Puis quelques chemins agricoles qui promettent beaucoup et n'aboutissent parfois à rien. Des pistes qui hésitent. Des routes lisses,,,
Quarante-huit kilomètres, dira le compteur, si l'on comptabilise les curiosités. À force de rouler ainsi, j'ai découvert que les paysages ne sont pas seulement faits de montagnes, de rivières ou de forêts. Ils sont aussi peuplés de bancs. Il y en a partout. Des bancs de bois blanchis par les hivers. Des bancs de pierre qui semblent avoir poussé avec les églises. Des sièges en béton, moins séduisants mais d'une fidélité remarquable. Des chaises de cuisine sorties prendre l'air devant une maison. Un fauteuil en fer forgé oublié sous un tilleul. Un vieux billot devant une grange, devenu siège officiel de celui qui regarde pousser le maïs depuis trente ans.
À Saucède, le village refuse obstinément que quiconque reste debout trop longtemps. Des chaises attendent devant les maisons, près du gave, sous les arbres. Sous le porche de l'église, plusieurs fauteuils garnis de coussins accueillent les promeneurs avec une hospitalité presque embarrassante. On dirait que leurs propriétaires viennent juste de rentrer chercher le café. Ils reviennent peut-être... depuis vingt ans. Je m'y arrête souvent. Les jambes apprécient, bien sûr. Mais ce n'est pas la vraie raison.
Ces sièges me touchent parce qu'ils ne demandent rien. Aucun cadenas. Aucun panneau. Aucun règlement. Personne ne contrôle la durée de contemplation autorisée. Quelle idée magnifique, finalement. Construire un objet qui ne sert qu'à ralentir des inconnus.
Je pose le vélo contre un arbre. Lui aussi paraît soulagé. Je sors un carnet. J'écris deux lignes. J'en raye trois. Puis je ne fais plus rien. Je regarde. Cela devient une occupation extrêmement exigeante.
Les bancs sont le plus souvent vides. Et pourtant je ne les trouve jamais déserts. Je me surprends à imaginer celui qui était assis là hier. Une vieille dame, ou plus jeune aussi. Un berger qui comptait moins ses brebis que les nuages. Deux amoureux persuadés que personne ne les voyait. Un enfant balançant ses jambes trop courtes pour toucher le sol. Peut-être un voyageur qui, comme moi, avait simplement besoin de vérifier que le monde continuait de tourner sans son aide.
Parfois, un rouge-gorge vient inspecter mes chaussures avec sérieux. Un merle proteste contre ma présence. Une libellule décide que mon guidon constitue un excellent poste d'observation. Deux hérons suivis d'un cormoran écopent la surface de l'eau. À cette heure-là, le Béarn parle à voix basse. Le gave poursuit son éternelle conversation avec les galets. Une tourterelle répète obstinément la même phrase, persuadée qu'à force quelqu'un finira par lui répondre. Plus loin, une fenêtre s'ouvre. Une odeur de café traverse quelques secondes la rue. Je repars,
Quelques centaines de mètres plus loin, un autre banc apparaît. Je ralentis déjà. Je commence à me demander si ce ne sont pas eux qui me guettent. Vient une question,
Qui pourrait donc venir s'asseoir à côté de moi ? Cette question m'accompagne souvent. Puis je comprends qu'elle est mal posée. Ces bancs ne sont pas vides. Ils restent disponibles. Ils gardent une place pour celui qui passera dans une heure, demain, ou dans dix ans. Ils ne savent pas qui viendra. Ils ne choisissent personne. Ils accueillent.
Accueillir, Accompagner. Faire une place avant même de connaître le visage de celui qui passera.














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