« Mon vélo attendait contre un mur. Il ne servait presque plus, mais il demeurait là, témoin silencieux d'une métamorphose que je ne percevais pas encore. »
Tours de roue, V Low
Je devais avoir dix-sept ans. Peut-être dix-huit. À cet âge-là, on croit que l'horizon existe vraiment et qu'il suffit de pédaler assez longtemps pour le rejoindre. J'ai quitté la maison comme on quitte une phrase avant son point final. Sans bruit. Sans grands discours. Derrière moi, quelques silences. Devant, une route dont j'ignorais tout, ce qui était précisément sa principale qualité.
Je voyageais dans ma tête et beaucoup moins sur mon vélo. Une vieille machine à trois vitesses, robuste comme un cheval de mine, presque aussi élégant. J'y avais accroché tout ce qu'un garçon de cet âge juge indispensable pour partir à la conquête du monde : quelques vêtements, beaucoup d'illusions et probablement une réserve excessive d'espoirs.
Je traversais les villages avec l'impression d'appartenir à une autre espèce. Derrière les fenêtres, les vies semblaient rangées comme des armoires bien tenues. Les jardins étaient taillés, les volets repeints, les existences soigneusement alignées. Moi, je passais. Je ne cherchais pas encore ma place ; je cherchais simplement la suite.
Le voyage devait durer quelques semaines. Il s'étira en années. J'y ai ri. J'y ai pleuré. Je me suis perdu, je me suis retrouvé, je m'y suis émerveillé plus souvent que je ne l'aurais cru.
Je me retrouvai dans l'arrière-pays niçois, du côté de Vence, à faire les foins, nourrir les bêtes, sortir le fumier, ou dans les Pyrénées, qu'importe, j'apprenais le poids des saisons et la lenteur des journées. Mon vélo attendait contre un mur. Il ne servait presque plus, mais il restait là comme un témoin discret. C'est peut-être à cette époque que j'ai compris quelque chose d'essentiel : les voyages ne se mesurent pas en kilomètres. On peut traverser un continent sans bouger d'un pouce. On peut aussi parcourir cent mètres et changer de vie. Les années ont passé.
Comme beaucoup, j'ai confondu mouvement et vitesse. Les années quatre-vingt ont apporté leurs promesses de modernité et leurs premiers VTT. Un Giant Sierra, puis un Kona Mt Shasta. Rien que leurs noms évoquaient des territoires immenses, des exploits, des aventures héroïques. Je me voyais conquérant des sentiers. La montagne, elle, me considérait plutôt comme une source régulière de divertissement. J'ai chuté davantage que je n'ai triomphé. Les pierres me connaissaient personnellement. Mais j'étais jeune, enthousiaste, et suffisamment inconscient pour considérer chaque égratignure comme une décoration officielle.
Puis sont arrivées les responsabilités. Le travail. La famille. Les horaires. Les f(r)actures. Cette grande conspiration du quotidien qui transforme peu à peu les aventuriers en citoyens respectables. Les vélos se sont tus quelque temps. Ou peut-être étaient-ils simplement patients.
En 2005, un Randocycle est entré dans ma vie. Un vélo sans prétention, sans ambition sportive, sans rêve de podium. Un vélo de tous les jours. Celui qui transporte un casse-croûte, une veste de pluie, quelques courses imprévues et les pensées du retour. Un vélo honnête. Un compagnon. Avec lui, j'ai découvert que le bonheur n'était pas toujours dans l'exceptionnel. Il se cachait souvent dans les habitudes.
Puis le temps a continué son ouvrage.
Aujourd'hui, à soixante-neuf ans, je roule sur un Riese & Müller Supercharger 2, il suffit de le dire. Une magnifique machine qui possède davantage d'électronique que les fusées de mon adolescence et probablement plus de sagesse que son propriétaire. Mon corps me rappelle parfois que les années ne sont pas une opinion. Le cœur négocie certains efforts. Le diabète surveille les excès. Quelques cicatrices rappellent qu'une route n'est jamais totalement apprivoisée.
Mais je roule encore. Trois mille, quatre mille, parfois cinq mille kilomètres par an sur les routes du Béarn et du Pays Basque. Je monte les coteaux sans me battre contre eux. Je traverse les vallées sans chercher à les posséder. Je m'arrête souvent. Plus souvent qu'avant. Pour regarder passer un nuage. Pour écouter un gave. Pour observer une buse immobile dans le ciel ou la lumière glisser sur un champ de maïs.
J'ai cessé depuis longtemps de croire que le vélo était une affaire de performance. Le vélo est un prétexte. Un moyen élégant d'aller à la rencontre du monde. Et parfois de soi-même. Dans le rétroviseur, je distingue ce que j'ai été. Celui qui partait sans savoir où dormir. Celui qui voulait aller vite. Celui qui croyait qu'il fallait conquérir quelque chose. Je le regarde avec affection. Il ignorait encore que le véritable luxe n'est pas la vitesse. C'est le temps. Le temps de prendre un chemin de traverse. Le temps de se perdre un peu. Le temps de s'émerveiller encore.
Alors je continue à pédaler. Non pour arriver quelque part. Mais pour prolonger, aussi longtemps que possible, cette conversation commencée il y a plus de cinquante ans entre une route, un vélo et moi qui n'a jamais tout à fait cessé de partir.


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