Virages dans la courbe de la mémoire,
Le vent liait les corps, l’essence liait les machines, et il arrivait que le temps ralentisse, pour ne pas rompre l’équilibre. A mes 16 années, la 125 vibrait d'un cœur jeune, elle apprenait la patience et l’insolence, et derrière, parfois, un autre moteur plus modeste collait à la trajectoire, un léger, presque rieur, dont la présence se faisait sentir avant de se voir. Deux machines, deux souffles, et cette proximité fragile qui tenait plus du serment que de la vitesse,,,
Plaisirs des sens
La route commence toujours avant le départ,,, Elle est déjà là,
quand la main cherche la clé, quand le regard glisse sur le réservoir, quand le silence du garage contient plus de promesses que de bruit. Le monde se resserre doucement, pas pour exclure, mais pour accorder. Tout devient plus précis : l’odeur froide du métal, la poussière sur le sol, le poids exact du corps qui se prépare,
Il n’y a rien à brusquer,
Le moteur sait attendre. Il reconnaît le temps qu’on lui laisse, comme un être reconnaît l’attention qu’on lui porte. Les premières vibrations ne sont pas un appel, mais une mise en place. Quelque chose s’organise, en dedans, à l’abri des regards. Une chaleur lente circule, une respiration s’installe, et déjà la route commence à exister, même immobile,
Sur deux roues, le corps cesse d’être un volume fermé,
Il devient ligne, appui, oscillation fine. Le monde ne défile pas : il répond. Chaque virage pose une question, chaque sortie de courbe y apporte une nuance, jamais une certitude. Avancer n’est pas conquérir, c’est s’ajuster. Trouver la juste inclinaison, le point où la force cesse d’être une contrainte pour devenir un dialogue,
Il arrive alors qu’un sentiment étrange se glisse dans l’élan,,,
Quelque chose qui n’est ni souvenir ni attente, mais présence diffuse. Une manière d’être accompagné sans être suivi. Rien qui pèse, rien qui presse. Seulement cette impression que le mouvement est partagé, que le rythme n’appartient pas entièrement à celui qui conduit. Une ponctuation invisible, presque affectueuse, qui empêche la phrase de se refermer trop vite,!,
Les machines changent,
les cylindrées s’élargissent, les sons se font plus graves. Certaines motos parlent fort, d’autres murmurent. Elles séduisent par leurs lignes tendues, leur tempérament presque théâtral, mais au fond, ce n’est jamais la puissance qui reste. C’est la manière dont la route s’inscrit dans le corps, la façon dont le paysage cesse d’être décor pour devenir peinture sensible,
Dans les lignes droites, le regard se pose loin,
Dans les virages, il revient au plus près. Le temps se dilate, puis se resserre, comme une respiration consciente. Et parfois, sans raison apparente, une douceur traverse l’instant. Un relâchement minuscule, une confiance qui ne se justifie pas. Comme si quelque chose disait : continue, non pas pour aller plus loin, mais pour rester là, exactement là,
Le plaisir n’est pas dans la vitesse,
Il est dans la continuité. Dans le fait de ne pas rompre. De laisser les gestes s’enchaîner sans heurt, de respecter la fatigue du moteur comme celle du corps. Dans cette éthique tacite du motard qui sait que tenir debout, c’est aussi savoir ralentir. Qu’il existe une noblesse discrète à ne pas forcer la phrase,
Sur certaines routes, surtout celles qui serpentent à l’écart,
le monde semble moins sûr de lui. Les arbres penchent, les pierres affleurent, le ciel s’ouvre sans emphase. Là, la conduite devient presque méditative. Chaque mètre parcouru est une négociation douce avec l’équilibre. Et dans cette attention soutenue, quelque chose veille, sans jamais intervenir,
Ce n’est ni une voix ni une image,,,
Plutôt une infime tension dans l’air, une retenue bienveillante. Comme si la route refusait de se refermer complètement, laissant toujours un espace de jeu, une respiration possible. Une virgule, une courbe peut-être, mais si légère qu’on ne la distingue qu’en roulant,,,
Le monde des motards se reconnaît à cela,
A cette capacité de sentir ce qui ne se montre pas. À ce respect instinctif pour ce qui circule entre le corps, la machine et le paysage. À cette fidélité silencieuse à une forme de présence qui ne réclame rien, mais qui accompagne,
Plaisir d’essence, des sens oui, mais surtout plaisir de la nuance. De ce feu sans flamme qui chauffe sans brûler.
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