28 janvier 2026

SUPER POSITIONS

Encore une belle journée qui vient de commencer, 

Café noir, Eve Hernandez

On ouvre les yeux avec cette certitude fragile : aujourd’hui, je gère. Puis le temps, discret mais méthodique, se met à l’œuvre. Un café plus tard, quelques gestes répétés sans y penser, une boîte mail ouverte comme on entrouvre une trappe, et déjà le jour s’est replié sur lui-même. Il est 18 heures, et la seule victoire tangible consiste à avoir traversé la journée sans trop s’insulter intérieurement. 

Against the Run, Alicja Kwade

Le temps ne se manifeste pas ; il s’installe. Les horloges sont sourdes, les jours s’empilent, les gestes deviennent automatiques, et le corps poursuit sa trajectoire avec une efficacité remarquable,  Le lundi surgit comme un invité dont on n’a pas confirmé la venue, et avant même d’avoir formulé une protestation crédible, le vendredi est là, verre à la main, demandant avec un sourire entendu ce qu’il est advenu de nos projets. 

    Heitor et Vera Lucia Manarini

Les semaines s’écoulent comme si elles avaient un train à prendre, les mois disparaissent avec une élégance suspecte, et les années passent à la manière d’une série regardée en accéléré, dont on aurait manqué plusieurs épisodes essentiels. 

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Puis vient ce moment, banal en apparence, où quelque chose déraille doucement : on se demande où sont passés nos parents, pourquoi nos amis parlent de leurs enfants comme d’adultes en devenir, et à quel instant précis une décennie entière s’est volatilisée. Le temps est un pickpocket silencieux ; il ne menace pas, il prélève. Il emporte des fragments de vie pendant que nous répétions, confiants, ce mot rassurant et trompeur : après. 

Après, je ferai. Après, j’appellerai. Après, je prendrai soin de moi. Ce mot a le talent rare de transformer les élans en objets décoratifs, posés sur une étagère en attendant des conditions idéales qui n’existent pas. Et lorsque l’on se décide enfin, il est souvent trop tard pour la bonne taille, le bon moment, ou la voix intacte. Le corps, lui, se charge de rappeler l’addition, avec une précision clinique et un humour douteux. 

Minimum Monument ou Melting Men, est une idée née en 2002 dans l’esprit de Néle Azevedo. Une représentation d’hommes de glace fondant au soleil, assis sur les marches des monuments des plus belles villes du monde.

Surgit parfois une idée plus modeste, : les dés à présent sont jetés, léger déplacement du regard, le maintenant ne se stocke plus,  ne se reporte pas; il se vit ou se perd. Sans éclat particulier, le temps ne demande pas à être rattrapé, seulement habité. Croquer le temps, ce serait comme croquer un mille-feuille où se superposent les strates de la vie, passé, présent et futur, toutes indiscernables, toutes présentes à la fois sous la dent, à sentir, à goûter, à habiter, et découvrir que le goût du moment ne se répète jamais, qu’il est unique, fragile, mouvant et vivant.

Deux feuillets de graphène superposés suivant cet angle magique de 1,1° peut être extrapolée à deux univers bidimensionnels dans lesquels des électrons passent quelques fois d’un univers à l’autre créant des interactions.

L’univers pourrait exister dans un état où passé, présent et futur se superposent, indiscernables, et où le temps, tel que nous le connaissons, n’émerge que par nos relations aux événements, par la danse de ce qui se mesure, se touche, se vit. Dans cette superposition fragile, notre vie trouve son sens : même si le temps s’étire, se dilate, ou semble disparaître, il se sent, se respire, s’habite. Nous ne pouvons ni le posséder, ni le retenir, mais nous pouvons l’éprouver, nous y tenir, nous déplacer à l’intérieur. Parfois, ce léger déplacement du regard, ce moment où l’on choisit d’être pleinement là, devient la seule manière de comprendre ce que le temps réel nous offre : ni passé à regretter, ni futur à attendre, juste maintenant, fragile, mouvant, vivant.

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