15 juillet 2026

COEUR de JADE et INA

 

Les fleurs du cœur de jade, Hoya Kerrii

   Garry's Garden Gallery

Longtemps le cœur de jade, sourit et demeure immobile. Ses feuilles épaisses recueillent les saisons comme une peau recueille la lumière. Rien ne semble advenir. Pourtant, sous cette apparente inertie, le temps poursuit son ouvrage. Une lente alchimie travaille dans l'ombre. La sève avance sans hâte, fidèle à une promesse dont la plante elle-même paraît ignorer l'existence.

Puis un matin d'été, quelque chose s'élève.

Une pensée verte qui remonte vers la lumière.

Jour après jour, la tige s'allonge. Une constellation se prépare. Des étoiles de porcelaine apparaissent peu à peu, suspendues dans l'air comme si la nuit avait oublié là quelques fragments de son ciel.

Leur blancheur possède la douceur mate des choses que l'on découvre de près. Au centre, un rose discret semble retenir une chaleur secrète. Elles ne s'offrent pas au premier regard. Elles demandent du temps, de l'attention, cette lente proximité qui transforme l'observation en présence.

À la tombée du jour, leur parfum s'éveille. Il ne cherche pas à conquérir l'espace. Il s'y abandonne. Une fragrance de miel, de cire chaude et de fleurs mûres glisse dans l'air du soir. Elle se dépose sur la peau comme un souvenir dont le corps se rappelle avant la mémoire. Quelque chose d'ancien revient sans nom, une émotion intacte, une douceur demeurée en attente dans un repli du temps.

Alors le nectar apparaît. Au creux des étoiles naissent des gouttes transparentes. La lumière s'y attarde comme dans un secret. Elles brillent sans ostentation, offertes et retenues tout à la fois, pareilles à ces confidences qui ne trouvent leur chemin qu'au bord du silence.

Le cœur de jade ne connaît ni l'impatience ni la démonstration. Il attend. Il sait que certaines révélations exigent des années d'obscurité avant de rencontrer leur lumière. Que ce qui grandit lentement pénètre plus profondément la matière du monde.

Ses fleurs ne séduisent pas. Elles invitent. Elles rappellent que les plus belles présences arrivent souvent sans bruit, après de longs détours, lorsque l'on a cessé de les attendre. Elles apparaissent alors avec l'évidence tranquille des choses qui étaient déjà là, invisibles, à l'œuvre dans l'ombre. Et lorsque leurs étoiles s'ouvrent dans la douceur du soir, elles semblent murmurer que la patience n'est pas l'opposé du désir mais son accomplissement le plus secret.

 




HERISSON

Cinq heures du matin. Avec cette chaleur, la porte de la maison est restée ouverte. Grave erreur. Enfin... erreur selon le point de vue. J'entends un petit frottement. Pas le bruit d'un voleur. Les voleurs sont généralement plus discrets. Celui-ci avançait avec l'assurance tranquille d'un propriétaire revenant vérifier si tout allait bien chez lui. Sans invitation. Sans prévenir. Sans même prendre la peine de sonner.

Monsieur... ou Madame Hérisson. Il (le hérisson) est entré en reniflant les meubles, comme un expert mandaté par les assurances venu constater que les lieux étaient toujours convenablement entretenus. Je l'ai immédiatement reconnu. Ou plutôt, j'ai reconnu cette espèce de dignité bourrue propre aux hérissons, qui donne l'impression qu'ils désapprouvent poliment tout ce que nous faisons.

Il y a quelques années déjà, un énorme hérisson avait décrété que notre maison faisait partie de son territoire administratif. Notre vieille chatte noire partageait ses croquettes avec lui sans le moindre incident diplomatique. Le soir, chacun rejoignait sa chambre. Enfin... presque. La chatte montait sur la table de nuit ; lui s'installait dessous. Deux colocataires que tout opposait : l'une vêtue d'un smoking de velours noir, l'autre d'une armure de cure-dents. Ils avaient pourtant trouvé un accord de coexistence que bien des humains seraient incapables de signer.

Puis les années ont passé. Notre chatte est partie explorer d'autres jardins et le hérisson avait disparu lui aussi. Je pensais le bail définitivement résilié. Manifestement, non. Cette nuit, il est revenu effectuer l'état des lieux.

Je l'ai raccompagné dans le jardin avec tous les égards dus à un ancien résident. Par cette chaleur, je lui ai préparé une grande bassine d'eau. Monsieur ne s'est pas contenté de boire. Il est descendu dedans avec le sérieux d'un curiste arrivant à Dax pour une cure remboursée par la Sécurité sociale. Il s'est roulé, frotté, retourné, aspergé, gratté le dos contre le rebord avec l'application d'un moine copiste enluminant un manuscrit du XIIᵉ siècle. Lorsque l'intéressé eut terminé sa séance de thalassothérapie, j'observai la couleur de l'eau. Je compris immédiatement qu'il venait probablement de repousser de plusieurs semaines la réouverture des bains municipaux. Ragaillardi, parfumé... enfin, relativement..., il repartit inspecter les massifs de fleurs avec cette démarche inimitable qui donne l'impression qu'un ballon de rugby couvert d'épines aurait décidé de faire carrière dans le jardinage. 

Était-ce le même que jadis ? Son fils ? Son petit-fils ? Un cousin éloigné ? Les hérissons ne portent malheureusement pas de carte d'identité, ce qui complique sérieusement les retrouvailles. Au fond, peu importe. Pendant quelques minutes, j'ai eu l'impression que le temps lui-même était revenu boire un verre d'eau dans le jardin. Il existe des visiteurs qui n'ont pas besoin de frapper. Ils entrent directement dans les souvenirs.

Le soir , je fermerai la porte un peu moins vite. On ne sait jamais... 







11 juillet 2026

REGARD

 


Regard
Michaël Barrow 
« Le premier vélo m'a appris à partir. Le dernier m'apprend à demeurer. »

 

Le premier vélo m’a appris à partir. Le dernier m’apprend à demeurer.

Il portait les nouvelles qu’on attend, les plis tièdes des lettres d’amour glissées dans sa poche, les départs qui serrent la gorge comme un col trop étroit, les silences lourds comme des pierres posées sur le cœur après certains courriers. Il portait les joies tremblantes, écrites d’une encre pâle sur du papier fin, les chagrins pliés en quatre, comme on plie un mouchoir souillé de larmes. Il portait le monde entier dans sa besace de cuir usé, et me le murmurait à l’oreille, voix rauque et chaude, comme un secret partagé entre deux complices.

J’avais seize ou dix-sept ans. Lui n’avait plus d’adresse. On disait qu’il était sans domicile, errant comme une lettre égarée. On disait aussi qu’il avait été facteur. Les deux semblaient se contredire, et pourtant, tout était là, dans ses mains : des mains qui avaient touché le papier des espoirs, des adieux, des aveux, des mains qui savaient que chaque chemin est une lettre ouverte, et chaque pas, une phrase,

Je ne connaissais rien de son histoire. Seulement son odeur, un mélange de tabac froid, de cuir usé par les ans, et de cette poussière des routes qui ne s’efface jamais tout à fait, qui colle à la peau comme une seconde mémoire.

Seulement ses mains, larges, calleuses, qui semblaient avoir caressé toutes les peines et toutes les espérances, seul, son silence, épais, chargé de mots non dits, plus lourd que les sacs de courrier qu’il avait portés.

Je le suivais, comme on suit ceux qui savent déjà que le chemin est une lettre qu’on écrit à soi-même. 

Un matin, il s’arrêta. Devant une vieille bicyclette des années 40, appuyée contre un platane comme un vieux chien fidèle. La peinture s’écaillait, révélant des couches de temps, comme des souvenirs sous les doigts. Les garde-boue, tordus par les années et les ornières, portaient les traces de mille flaques traversées, de mille histoires mouillées. Le cuir de la selle, creusé par les fesses des voyageurs oubliés, gardait encore la chaleur de leurs corps,,, Il posa la main sur le guidon, froid sous ses paumes. Regarde. Je crus qu’il me montrait une bicyclette.

Il me montrait une route. Une route qui n’était pas tracée sur une carte, mais écrite à l’encre des destins jamais livrés. Je pensai qu’il m’avait donné le goût du vélo. Je me trompais. Il m’avait donné le goût de l’inconnu. Celui de partir sans boussole, d’accepter les détours, celui de croire qu’un virage cache parfois plus qu’un horizon : une vie, un souvenir, une réponse à une question qu’on n’a pas encore su se poser. Cet homme avait porté des milliers de lettres, il transportait le poids des autres, et pourtant, il marchait léger,,,

Aujourd’hui, près d’un demi-siècle plus tard, je roule sur un vélo aux batteries silencieuses, je grimpe les coteaux avec une aisance qui aurait ébloui le garçon que j’étais, celui qui sentait encore le goût du vent sur ses lèvres, salé et âpre comme une larme de joie. 

C’est ce matin-là que je partage. Le vieux vélo. Son histoire. L’odeur de la terre humide après la pluie, le craquement du cuir, le souffle du vent qui m’apporte encore, l’écho d’une voix rauque. Le regard tranquille d’un ancien facteur qui avait perdu son adresse sans jamais perdre son chemin.

Je comprends, désormais, que ces deux bicyclettes n’en ont toujours fait qu’une. Toutes deux me conduisent au même endroit : vers cette part d'un monde qui ne se laisse découvrir qu’à la vitesse d’un regard,,, Je ne sais pas où repose celui qui m’a appris cela. Lui, oui, je pense qu’il marche quelques mètres devant moi.



DEMOCRATIE SOLAIRE

 

La démocratie solaire



On dit qu'il faut écouter son corps. Erreur. À mon âge, oui, chaque jour, il avance,,, un peu plus,,,  ,,, si je l'écoutais vraiment, je ne quitterais plus le canapé. Le mien est devenu un syndicat. Le cœur dépose des préavis de grève. Le diabète réclame une réunion extraordinaire. Les articulations tiennent des assemblées générales permanentes. Quant au thermomètre, qui n'a jamais été élu par personne, il gouverne désormais par décret ou envisage les 49,3 ???

Trente-huit degrés. Aucun recours. Et bientôt plus???

Le vélo n'a pas davantage été consulté. À cinq heures trente, il piaffe comme un jeune pur-sang. À huit heures, il rentre sagement à l'écurie. À huit heures trente, toute sortie est considérée comme un acte de rébellion contre l'ordre climatique. La République du Soleil n'est pas une démocratie. C'est une dictature tropicale.

Je survis donc en résidence ombragée. À l'intérieur : vingt-trois degrés. À l'extérieur : trente-huit. OUI, je sais et bientôt plus!!! Entre les deux, un ventilateur qui travaille avec un dévouement admirable. Il brasse l'air avec la même efficacité qu'un comité chargé de simplifier l'administration : énormément d'énergie, très peu de résultats. Il réussit même l'exploit de me donner un rhume en pleine canicule. Je ne pensais pas qu'il fût possible d'être enrhumé pendant que les lézards réclament la fraicheur.

Le jardin, lui, participe activement à cette vaste plaisanterie. Je paille. Je broie. Je repaille. J'arrose. Je recommence. Chaque soir, j'observe mes plantations avec la satisfaction d'un homme qui vient de vider un dé à coudre dans le Sahara. La terre absorbe tout avec une élégance de buvard. Les tomates me regardent d'un air vaguement accusateur. Les courgettes semblent avoir entamé une thérapie. Les haricots sont en cellule de soutien psychologique. Les mauvaises herbes, en revanche, organisent un festival. 

Le ciel adore, lui aussi, se moquer des faibles. Ce matin encore, une magnifique couverture de nuages gris s'était installée au-dessus du Béarn. J'ai levé les yeux avec l'enthousiasme d'un pèlerin apercevant enfin son miracle. « Cette fois, ça y est... » PHOTO et dix minutes plus tard, le soleil a entrouvert le rideau, a jeté un regard amusé sur nos espérances, puis a congédié les nuages comme un directeur de casting renvoie des figurants. Rideau. Applaudissements. Quarante degrés en deuxième partie.

Les conversations sont devenues d'une richesse intellectuelle bouleversante. Il fait chaud. Oui. Très chaud. Oui. Il faudrait de l'eau.  Oui. Nous sommes passés du langage à la climatisation verbale.

Le vélo dort. Moi aussi. Par moments, j'ouvre un œil pour vérifier si septembre pourrait exister. J'ai des doutes. Je soupçonne le calendrier de collaborer avec le soleil. Il y a quelques années, je croyais organiser mes journées. Aujourd'hui, je découvre que c'est une énorme boule de gaz située à cent cinquante millions de kilomètres qui décide à quelle heure je pédale, j'arrose mes tomates, j'éternue et je transpire. Ils parlent de progrès... et des ya ka fo kon, en attendant un coup d'État météorologique. Ou, à défaut, une pluie de quinze minutes.

Je ne suis plus exigeant. Cette année, le soleil ne chauffe plus. Il gouverne. Il a visiblement découvert le 49.3. En attendant septembre... ou des élections météorologiques anticipées,,,


09 juillet 2026

BROUILLARD d' ETE

 

Brouillard d'été

Six heures trente. Huit juillet, déjà. Vingt-deux degrés déjà.

Le brouillard s'est posé sur les coteaux comme un vieux propriétaire qui n'a aucune intention de libérer les lieux avant plusieurs heures. Il gomme les collines, efface les vallées, rapproche les arbres. Le brouillard a ce talent rare : il raccourcit les paysages et allonge le temps.

La forêt transpire. Elle expire une humidité tiède qui s'accroche aux bras, au visage, aux lunettes. L'air sent le foin fraîchement coupé, mouillé par une bruine si fine qu'elle hésite entre pluie et caresse. Au bout de quelques kilomètres, je suis humide sans avoir véritablement été mouillé. Etre mouillé sans qu'il pleuve vraiment, ce pourrait être aussi une spécialité du Haut-Béarn,,,

Les chemins, eux, profitent de la saison pour reprendre leurs droits. Les ronces se penchent avec une familiarité toute végétale. Certaines semblent tomber du ciel, d'autres surgissent des talus. Elles me griffent les avant-bras au passage, laissant quelques fines estafilades. Les décorations officielles du cycliste curieux. Les spécialistes collectionnent les médailles ; moi, je collectionne les ronces.

Le gave, lui, poursuit sa route avec une indifférence souveraine. Son eau glisse claire entre les galets, comme si la chaleur ne le concernait pas. Je ralentis quelques instants. Il y a des paysages devant lesquels il serait presque impoli de passer trop vite.

Dans les jardins, les premières silhouettes apparaissent. On relève la tête, on interrompt quelques secondes l'arrosage des tomates, des haricots ou des fleurs. Un signe de la main suffit. Les mots sont inutiles à cette heure-là ; le matin parle déjà pour tout le monde.

Plus loin, les agriculteurs installent les canons d'irrigation. Les grandes gerbes d'eau dessinent dans le brouillard des éventails presque lumineux. Les prés prennent leur douche avant le lever du soleil.

Soudain, au milieu d'une prairie, un lièvre jaillit. Trois bonds, quatre peut-être, puis il disparaît dans le gris du matin. J'ai bien tenté de dégainer l'appareil photo. Lui avait déjà compris depuis longtemps que les plus belles rencontres ne se laissent jamais enfermer dans une image.

Je poursuis ma route entre Ledeuix, Lucq, Saucède, Préchacq, Aren et retour vers Oloron. Une petite sortie, diront certains. Ils auront raison. Les compteurs ne savent compter que les kilomètres. 

Ils ignorent tout du brouillard, des lièvres et des ronces.

06 juillet 2026

CLAPOTIS


Comme un clapotis persistant contre la coque des jours.

Au coin, une chaise, un carnet ouvert. J'y retrouve des chemins sans adresse, des lieux mouillés, des matins chiffonnés dans les poches. Des heures tièdes aussi,,,

J'y retrouve des gestes sans propriétaire. Une tasse laissée sur la table. Une fenêtre ouverte sur des collines de silence. Et cette habitude étrange de tourner la tête lorsque personne n'appelle. J'aimerai voyager léger. Je tire des valises pleines d'absences. Des vies traversées sans descendre. Des chambres où la nuit continue de respirer à deux alors que je ne vois qu'une seule ombre sur le mur. Il demeure parfois, au creux des draps froissés de la mémoire, une chaleur sans visage, une empreinte sans contours, le manque de se faire vivant.

Avec des paysages dans les yeux. Des sommets. Des routes. Des pluies d'été. Des odeurs de terre retournée. Des morceaux de lumière accrochés aux branches basses du souvenir. Les lieux ne gardent rien. 

Souvent je parle seul. Je sourie à quelqu'un qui marche encore dans ma mémoire. Regards perdus. Là où les départs ne finissent jamais. Cet espace invisible où le temps hésite entre conserver et effacer.

Dans un éclat de verre. Dans une chanson entendue au travers d'une porte. Dans l'odeur d'un vêtement oublié. Les saisons passaient. Les villages changeaient de visage. Quelque chose demeurait. Une respiration. Un écho. Une lumière obstinée derrière les années. Je poursuis mon chemin, ma route. Avec mes questions dans les bottes. Mes silences dans les mains.

Comme un clapotis persistant contre la coque des jours.


Je rencontre une photographie de Hiroshi Sugimoto. Un horizon. De l'eau. Du silence. L'amour, l'absence, le temps, la mémoire. Cette lumière obstinée qui demeure lorsque les noms se sont effacés. Rien d'explicatif. Un clapotis persistant contre la coque des jours.

ILS, NOUS, AUJOURD'HUI

Ils ne se sont faits aucune promesse. Les serments étaient occupés ailleurs, dans les films romantiques et les chansons écrites par des gens qui semblaient avoir toujours les mots justes au bon moment. Ils avaient des préoccupations plus urgentes. 




Les grandes déclarations attendraient. Ou pas. Ils avaient surtout envie d'apprendre la géographie des corps, de comparer leurs insomnies, de vérifier si deux solitudes pouvaient réellement partager la même couette sans provoquer un incendie diplomatique. Eux disaient : On va le vivre. 

Pas héroïquement,,, Personne ne les attendait au tournant de l'Histoire. Ils choisissaient simplement de traverser les jours, respirer leurs parfums, cafés du matin, draps froissés. Découvrir cette étrange expérience philosophique qui consiste à regarder le monde avec quatre yeux tout en continuant à trébucher sur les mêmes questions. Et comprendre comment ils pourraient , eux, traverser.

Partout, on leur racontait la fin des histoires. Les livres, les chansons, les amis fraîchement séparés : chacun semblait détenir une théorie convaincante sur la façon dont les amours s'usent. Alors ils ont tout de même acheté un billet pour cette loterie sentimentale. Qu'avaient-ils à perdre ?

Le monde, lui, ressemblait à un immense supermarché où chacun remplissait son chariot de désirs provisoires. Certains empilaient leurs certitudes, d'autres leurs aventures. Les plus prudents comparaient les étiquettes. Les plus téméraires achetaient sans regarder. Ils avançaient, eux, entre les rayons, avec une ambition discrète : trouver quelque chose qui ne périme pas trop vite. Une tendresse de longue conservation. Un rire capable de survivre aux galères, aux fins de mois, aux fractures du réel. Une envie intacte de se rapprocher même après avoir découvert les défauts de fabrication de l'autre, les habitudes absurdes, les silences inexplicables et les matins de mauvaise humeur. Ils cherchaient un produit rare,,, Quelque chose qui résiste au temps, aux versions fatiguées d'eux mêmes, 

La nuit, lorsque les corps devenaient plus éloquents que les idées, ils se persuadaient parfois qu'ils avaient trouvé un raccourci vers l'éternité. Il suffisait d'une main qui cherche,,, dans le noir,,, d'une respiration familière contre une épaule,,, d'une chaleur partagée sous les draps,,, pour que le monde paraisse soudain moins vaste et le temps moins pressé. Puis le réveil sonnait. Ils se répétaient qu'ils allaient tenir. Pas comme dans les romans. Mais tenir quand même. Comme ces vieilles maisons qui craquent sous le vent sans jamais s'effondrer.

Deux êtres un peu perdus, persuadés d'inventer quelque chose que des milliards de gens avaient déjà tenté avant eux, avec les mêmes espoirs, les mêmes peurs, et probablement les mêmes maladresses,,, 

Ils aimaient se dire, aujourd'hui. Ils aimaient dire, nous. Comme si ces mots possédaient un pouvoir particulier. Comme si le simple fait de les prononcer rendait les choses plus solides : les matins, les projets, les peurs, les courses du samedi, les nuits trop courtes et les lendemains incertains. Et puis un jour, ils ont compris que le secret n'était peut-être pas de vaincre le temps. Se regarder, rester là,,, Encore un peu. Un peu encore,,,

Lorsque les certitudes s'effacent. Et découvrir, avec étonnement, qu'ils n'étaient pas perdu. Seulement en chemin. 





05 juillet 2026

BEAUCARNEA

 

Lui et ses compagnons 





Je suis là depuis ,,, que je ne sais plus exactement ce que signifie “depuis”. J'ai adopté cette manière d’être qui n’appartient plus à un moment précis, Je ne marche pas. Depuis plus de trente ans, c'est le monde qui vient jusqu'à moi. 

Le matin, la lumière arrive la première. Elle connaît le chemin. Elle descend doucement sur mes feuilles, s'attarde au creux de mon vieux ventre où tant d'étés sont restés enfermés. Je la bois sans bruit. Je n'ai jamais été pressé. 

Puis viennent les oiseaux. Ils ne me choisissent pas souvent. Mes feuilles sont trop souples pour leurs pattes. Ils préfèrent mon voisin. Je ne m'en offense pas. Chacun offre ce qu'il peut.

Le vent, lui, ne m'oublie jamais. Il défait chaque jour la coiffure que je mets tant d'années à fabriquer. Il joue avec mes longues feuilles comme un enfant avec des rubans. Je le laisse faire. Il repart toujours avant d'avoir gagné. 

Longtemps, je n'ai produit que du silence. Je faisais grossir lentement ma réserve d'eau, j'épaississais mon écorce, j'étirais quelques feuilles nouvelles. Les hommes appellent cela attendre. Ils se trompent. Je vivais. 

Cette année, j'ai laissé monter une tige. Elle est sortie de moi comme une source cachée. Je ne savais pas qu'elle irait si haut. Moi qui regarde le ciel depuis toujours, et de petites fleurs se sont ouvertes. J'ignorais qu'elles appelleraient autant de monde. Les fourmis furent les premières. Elles montaient de bonne heure, avant que le soleil ne soit chaud. Elles ne parlaient pas davantage que moi. Nous nous sommes compris. Plus tard sont venues les guêpes noires. Elles arrivent avec le soleil. Elles portent sur leurs ailes une lumière qui tremble. 

L'homme... lui, je le connais bien. Deux fois par an, il pose ses mains contre mon pot de terre. Il souffle un peu. Je sens son effort jusque dans mes racines. L'hiver approche alors, ou bien il s'éloigne. Ses mains ont changé avec les saisons. Elles sont un peu plus lentes aujourd'hui. Elles gardent la même douceur. Je crois qu'il pense prendre soin de moi. Il ignore que je veille aussi sur lui. Je lui apprends le poids des années sans tristesse. Comme une feuille nouvelle ne fait jamais tomber les anciennes du souvenir.

Je n'ai pas beaucoup voyagé. Le ciel, en revanche, change chaque jour.

Les coquelicots déposent leurs pétales rouges comme des post-it oubliés sur le gravier. Lui, Beaucarnea allume chaque été son candélabre de fleurs. Et les insectes écrivent dans l'air une calligraphie invisible. 



Le Beaucarnea recurvata



01 juillet 2026

Je reviens vite

Je vais juste faire un petit tour... « Je reviens vite... » dit il,,, petit tour ou détour???

Je pars souvent sans ambition. Ni col mythique, ni défi personnel, ni kilométrage à afficher le soir avec l'air satisfait des grands sportifs. Non. Juste une petite boucle sur les coteaux. Une promenade avant que le soleil ne décide de reprendre son service. Voilà plus de cinquante ans que je prononce cette phrase : « Je vais juste faire un petit tour. »

Elle m'a toujours menti. Je roulais sans chercher. Ou plutôt, je cherchais sans savoir quoi. Cet après-midi-là, sur la route de Narbé, au-dessous d'Esquiule, un chemin surgit. Rien d'extraordinaire. Pas une piste spectaculaire, ni un itinéraire recommandé par les guides. Juste une voie propre, entretenue, presque timide, qui semblait souffler : « Si vous avez un peu de temps... » Tant de délicatesse. Les grands bois d'Aramits m'avalèrent aussitôt. Les hêtres montaient si haut qu'ils semblaient empêcher le ciel de s'effondrer. L'air sentait la mousse, les feuilles humides, la terre noire et ce parfum indéfinissable des sous-bois, Là où le temps marche pieds nus. Même mon moteur électrique avait baissé le ton. Il ronronnait avec la discrétion d'un visiteur qui comprend qu'il entre dans une cathédrale.

La pente, en revanche, ne partageait pas cette élégance. Elle débuta avec la douceur d'une grand-mère offrant une part de tarte, avant de révéler son véritable caractère. Une pente béarnaise, autrement dit une pente persuadée que l'humilité est une vertu qui s'enseigne exclusivement par les mollets. Je montais., encore et encore,,, Mon vélo paraissait parfaitement serein. Les batteries affichaient une insolente confiance. Moi beaucoup moins. Il est tout de même vexant d'être le maillon faible d'un équipage dont l'autre moitié est une machine allemande. Puis la forêt s'ouvrit.

Comme un rideau de théâtre. Là, au pied des collines,, tout en bas des pâtures communes,  Montory apparaissait dans la lumière. Montory ? Je n'avais absolument pas prévu d'arriver jusque-là. À cet instant, deux évidences s'imposèrent : la première consistait à descendre jusqu'au village ; la seconde à trouver de quoi me resucrer avant que mes bonnes intentions ne deviennent théoriques. Restait ensuite à rentrer.

Je demandai mon chemin à un habitant. Erreur. Dans le Béarn comme en Soule, demander son chemin revient souvent à ouvrir un roman dont il manque les trois premiers chapitres. Les gens du pays vous indiquent une direction avec une évidence désarmante, comme s'ils supposaient que vous êtes né dans la vallée voisine,,, Pourquoi reprendre la grande route ? Passe donc par ce chemin... Quelques minutes plus tard, je divaguais déjà vers Tardets. Puis Mauléon. Puis Chéraute. 

À partir de là, les panneaux se mirent à parler basque avec un enthousiasme qui dépassait largement mes compétences linguistiques. Les consonnes s'y empilaient avec une élégance mystérieuse. J'abandonnai rapidement toute tentative de prononciation. Lorsqu'on ne comprend plus les panneaux, il reste une solution d'une remarquable simplicité : faire confiance au paysage. Étrangement, c'est souvent à cet instant que les plus belles journées commencent. Les vallons déroulaient leurs prairies jusqu'au pied des montagnes. Les fougères ondulaient sous le vent comme une houle verte. Les vaches, les chevaux,  levaient à peine les yeux sur mon passage, persuadées, me semble-t-il, que les humains compliquent beaucoup trop leur existence. Plus loin, un gave lançait des éclats d'argent entre les galets, tandis que les Pyrénées s'empilaient au loin avec la tranquillité des choses éternelles. Je m'arrêtai souvent. Pour boire. Pour regarder. Pour parler aussi,,,

Le vélo possède un privilège extraordinaire : il vous donne l'apparence d'un personnage (j'ai pas dit personne âgée) qui a le temps. Les conversations naissent naturellement. Un berger évoque la sécheresse. Une vieille dame révèle l'existence d'une fontaine cachée. Un jardinier m'explique pourquoi les tomates seront meilleures cette année. Je repars toujours avec davantage d'histoires que de kilomètres. Le retour me conduisit jusqu'à l'Hôpital-Saint-Blaise, puis devant le camp de Gurs. Ici, la beauté du paysage marche discrètement aux côtés de la mémoire des hommes. Certains lieux ne demandent ni commentaire ni photographie. Ils imposent seulement un peu de silence.

Lorsque je retrouvai enfin la maison, mon compteur affichait beaucoup plus de kilomètres que prévu (87...km). Il ignorait en revanche les odeurs de sous-bois, les éclats de rire partagés, les chemins imprévus, les rencontres, les hésitations heureuses, les détours inutiles qui deviennent parfois les plus beaux souvenirs. Au fond, je crois que je ne serai jamais un bon organisateur de sorties. Je pars toujours quelque part. Et j'arrive presque toujours ailleurs,,, 






















25 juin 2026

ENTRE LES VIRGULES ,

Elle disait : « Virgule. Ne mets pas de point. Laisse la phrase respirer. »



Ma page était blanche. Blanche comme un soleil sans ombre, blanche comme un défi lancé au visage du mot. Et j'arrive. Ou plutôt, elle arrive. Car certaines présences ne disparaissent jamais vraiment. Elles attendent dans les marges, entre deux souvenirs, entre deux battements de mémoire. Elle glisse, elle file, elle se penche et chuchote : « Hé... respire. Le monde commence ici. » Je cligne des yeux. Elle sourit. Cette manière qu'elle avait de faire vaciller les évidences sans jamais les combattre. Elle me prend la main et m'entraîne dans l'entre-deux, là où la phrase hésite avant de devenir phrase, là où le silence possède encore des ailes et où les mots cherchent leur premier souffle.

Un point débarque alors en costume de ministre. Il tape du pied : « Fini. Point. Stop. Rideau. » Il adore les conclusions. Les portes fermées. Les dossiers rangés. Les histoires classées. Il voudrait que nous vivions en fermeture éclair, que tout soit net, propre, terminé. Je le connais. Il n'est qu'un comédien. Un asthmatique du langage qui adore couper le souffle parce qu'il a perdu le sien. Alors je le laisse jouer. Je lui souris. Puis je l'écarte doucement du chemin. Même les points ont peur du vide.

Surgissent ensuite les points de suspension. Trois vagabonds de la nuit, trois silhouettes marchant sur la frontière du peut-être. Ils murmurent : « Attends... regarde... écoute... » Ils font vibrer les portes, rallument les lanternes oubliées et transforment la phrase en piste d'atterrissage pour les rêveurs, les amoureux et les penseurs insomniaques. Grâce à eux, les souvenirs retrouvent leur mouvement, les absents reviennent s'asseoir un instant à notre table et les questions recommencent à respirer.

Ma page blanche commence alors à paniquer. Elle croyait m'avoir. Elle pensait que j'allais renoncer. Mais non. Je danse avec les signes. Je les apprivoise, je les taquine, je les retourne. Je leur demande : « Vous me voulez comment ? Sage ? Carré ? Définitif ? » Elles éclatent de rire. Les virgules, les parenthèses, les suspensions. Et ma virgule saute sur mon épaule. Je la reconnais à sa voix. Une voix venue de loin, de très loin, et pourtant toujours vivante.

Alors ma phrase arrive. Pas une phrase sage, impeccable, repassée. Non. Une phrase-fleuve. Une phrase-tempête. Une phrase qui refuse de s'arrêter parce qu'elle sait que la vie elle-même ne connaît pas les véritables points finaux. Elle dit : « Je veux tout. Le début, le milieu, l’après, le presque, le pas encore, le déjà plus, le jamais certain, je veux l’infini qui nous respire. » Et c'était çà, c'est ainsi et comme çà... . Je veux les rencontres qui changent une existence. Je veux les absences qui continuent d'aimer en silence. Je veux l'infini qui nous respire lorsque nous croyons respirer seuls. 

Alors elle serpente, s'enroule, grimpe dans la lumière, éclate en volutes et rit du point final. Car elle a compris ce que certaines présences nous enseignent lorsqu'elles traversent nos vies : rien d'essentiel ne se termine vraiment. Les formes changent. Les voix s'éloignent. Les corps disparaissent parfois. Mais quelque chose demeure, discret et têtu, dans les marges du temps.

Sur la page blanche, deux lignes se sont croisées. L'une portait les mots. L'autre portait le souffle. Depuis, elles continuent de se chercher, quelque part entre la mémoire et l'avenir, là où les virgules prolongent encore les phrases que l'amour n'a jamais eu le temps d'achever...

« Ne mets pas de point. Nous n'avons pas encore fini de nous dire. »




Le point représente la mort, la coupure, le définitif. La virgule représente la vie qui insiste encore. Et les points de suspension sont cet endroit étrange où vivent les êtres que nous avons aimés .

Le Point, homme élégant, rigide, impeccablement vêtu.

Le Point marche droit. Il aime les dossiers fermés, les portes closes, les conclusions irrévocables. Il collectionne les certitudes comme d'autres collectionnent les timbres. Son costume est toujours impeccable. Ses chaussures brillent. Il serre les mains brièvement. Il dit au revoir avant même d'avoir dit bonjour. Il croit que tout doit avoir une fin pour avoir un sens. . . Le Point est un gardien. Il veille sur les frontières. Il rappelle que toute chose possède une limite. Sans lui, rien ne s'achèverait. Avec lui, parfois, tout s'arrête trop tôt.

Les Points de Suspension, eux sont trois.

Trois vagabonds, trois passeurs, trois rêveurs. Les points de suspension arrivent toujours à la tombée du jour. On ne les entend pas entrer. Ils s'assoient près de la fenêtre, regardent la pluie tomber et parlent à voix basse. Ils ne répondent jamais complètement aux questions. Ils préfèrent les horizons aux destinations, les promesses aux certitudes, les chemins aux arrivées. Ils vivent dans les gares, sur les quais, dans les lettres jamais envoyées et les baisers interrompus. Ils savent que certaines vérités ont besoin de silence pour grandir.

La Virgule, la Virgule n'est pas une intellectuelle. Elle est vivante. Elle rit. Elle touche. Elle respire. Elle aime. La Virgule arrive en courant. Elle décoiffe les phrases trop sages. Elle ouvre les fenêtres. Elle déplace les meubles. Elle refuse les conclusions prématurées. Elle connaît la valeur d'une hésitation, d'un regard prolongé, d'une main qui reste un instant de plus dans une autre main. La Virgule porte le parfum des départs qui ne sont jamais tout à fait des départs. Elle ne dit jamais adieu. Elle préfère dire : attends encore un peu. Elle sait que le cœur possède son propre calendrier et que l'amour ne conjugue pas toujours ses verbes au passé.

1974 boooooooooooo

 Sarah Jérôme - Le Mur Invisible
Les Strophes suspendues (1976–2025)

Les absents changent de place.

Certaines années se sont écrites comme des poèmes bien tenus, avec leurs lignes droites, leurs saisons à leur place, leurs certitudes rangées comme des vers réguliers. D'autres ont débordé de la page, cherchant leur rythme sans jamais le trouver. Des chemins entiers ont pris la forme de longues strophes patientes, tandis que certains jours restaient suspendus entre le vécu et ce qui aurait pu l'être.

Avec le temps, les souvenirs surgissent comme ce rire entendu au détour d'une rue, une odeur d'été portée par le vent, une ombre de fin d'après-midi sur un mur. Rien de spectaculaire. Quelques mots épars dans le grand poème du monde. Un coeur qui bat,

Alors apparaissent les signes discrets qui accompagnent toute existence. Les parenthèses d'abord, moments retirés du tumulte où la vie semble respirer autrement. Les points d'interrogation ensuite, restés sans réponse, mais dont l'absence de réponse finit parfois par devenir une réponse en elle-même. Et puis il y a les virgules. Ce sont elles qui m'ont toujours semblé les plus proches de la vie. Elles ne ferment rien. Elles relient. Elles permettent au souffle de reprendre sans interrompre la phrase. Elles acceptent l'inachevé. Elles savent que certaines rencontres, certains départs, certains visages continuent d'exister longtemps après leur disparition.

On parle souvent de tourner la page, comme si la page acceptait vraiment de se tourner. Ces années ne se rangent pas dans des chapitres. Elles demeurent sous forme d'échos, de traces, de présences discrètes qui poursuivent leur travail silencieux. Rien ne s'efface vraiment. Les joies changent de lumière. Les peines changent de poids. Les absents changent de place. Alors le temps poursuit son ouvrage. Il ajoute des rides aux visages, retire des noms à la mémoire, éloigne certaines voix et en rapproche d'autres. Pourtant demeurent, entre les lignes, des respirations, une phrase inachevée,,,

Vivre. Non pas écrire un poème parfait, ni chercher à poser un point final sur ce qui fut, mais accepter de demeurer dans la phrase, avec ses reprises, ses hésitations, ses élans et ses silences. Et comprendre, un jour, que les histoires les plus importantes ne se terminent pas. Elles deviennent des virgules.




On ne comprend plus seulement avec l’esprit, mais avec tout ce qui, en soi, s’ouvre et consent. Aimer l’existence, alors, c’est accepter cette porosité : la faille, le trouble, la douce déraison. 

Explorer ces grains de folie, où la ponctuation elle-même devient expérience du monde : les points, les deux points, et enfin la virgule,  trois façons d’habiter le réel.

Le point d’abord : il prétend clore. Il affirme, tranche, donne l’illusion d’un terme. Il fait croire que quelque chose s’achève, il ne fait que suspendre autrement, en verrouillant le sens dans une forme nette, presque autoritaire.

Les deux points, eux, ouvrent, annoncent, promettent, orientent vers une suite encore invisible. Ils créent une attente, une tension douce, comme une respiration retenue avant ce qui n’est pas encore dit. Rien n’est accompli, mais tout est déjà dirigé.

Et puis vient la virgule. Elle ne conclut rien, n’annonce rien, ne fige rien. Elle relie, glisse, effleure. Elle maintient le monde dans une continuité sensible, légèrement troublée, presque charnelle.

Ainsi, tout s’organise non pour finir, mais pour différer : le point ferme en apparence, les deux points ouvrent en promesse, et la virgule, elle, persiste comme vérité la plus intime du langage, ce battement discret où tout continue de se toucher sans jamais se refermer.

Ni doute ni affirmation, et dans cet espace minuscule, tout demeure ouvert : le début, le milieu, l’après, le pas encore, le déjà plus. Rien ne se referme vraiment. Tout continue, doucement, comme une respiration qui ne veut pas finir.

« Le monde est un poème sans point, c’est tout. »

Et l’on parle alors de « tourner la page » formule polie, vers convenus, tentative douce de faire croire à une fin. Mais rien ne se ferme vraiment. Il  reste des strophes suspendues, encore actives quelque part dans le langage, le poème, lui, refuse obstinément de devenir point.

La Phrase Sans Fin (2025)

Le temps se tient en une vaste inflexion continue, une virgule étendue à l’échelle du monde. Tout s’y transforme sans se perdre vraiment : la douleur devient une mélancolie respirable, l’absence se change en présence diffuse

Une absence demeure, sans disparaître tout à fait. Elle relie plutôt qu’elle ne sépare : passage discret entre l’avant et l’après, entre un rire ancien et des larmes qui n’ont pas encore trouvé leur forme. 

Le monde accélère, les écrans s’enchaînent, les signes prolifèrent. Pourtant, en retrait, subsiste l’écho d’une phrase suspendue, , une virgule, encore, tenant le sens en mouvement.

V. La Ponctuation de l’Éternité (Toujours)

Cinquante ans passent, et la vie se recompose ailleurs : d’autres étés, d’autres routes, d’autres rires traversent le temps sans jamais l’épuiser.

Mais quelque chose demeure, enfoui dans le code secret des heures. Comme persistance discrète. Le sens cesse d’être cherché : il apparaîtra simplement que la fin n’a jamais été un point, dissipée dans le souffle du monde.

Entre le dernier geste et ce qui a suivi, il n’y a pas eu de vide. Seulement un espace habité : un banc au bord de la mer, une attente sans nom, une suspension où tout continuait déjà autrement. Un mouvement à peine, un visage qui se retourne, un signe presque dit : « attends-moi ». Puis le reste reprend, sans rupture. Comme une phrase vivante, qui refuse obstinément de devenir point.



Note sur la symbolique du temps

La virgule est flux : elle maintient le passage, l’entre-deux où tout se transforme sans jamais s’interrompre.

Le point donne l’illusion de la fin, adieux, clôtures, morts, alors qu’il n’est qu’une suspension déguisée, un silence dans la continuité.

Les points de suspension ouvrent l’attente : ils étirent l’inachevé, là où mémoire et présent se confondent sans se résoudre.

Ainsi, la phrase sans fin devient la forme même de la mémoire et de l’amour : non pas une ligne qui se ferme, mais une respiration qui traverse le temps et le déborde.


Ce récit ne reprend pas la forme d’une histoire close.

Il ne suit ni ligne droite ni chronologie stable. Il avance par fragments, par scènes isolées, reliées entre elles moins par le temps que par une résonance persistante. Rien ne s’achève vraiment : ce qui a été vécu continue simplement sous une autre forme, 

Les années de jeunesse reviennent ainsi, non comme un déroulé continu, mais par éclats. Des routes à vélo, des après-midis trop lumineux, et cette sensation étrange que chaque instant contenait déjà plus que lui-même, 

Un matin persiste, sans cause identifiable. L’air y semblait retenu, et une conversation d’une simplicité trompeuse avançait. Un regard a suffi. Rien de spectaculaire : seulement cette bascule imperceptible où le « toi » et le « moi » deviennent le « nous deux ». L’amour s’est installé sans rupture visible, comme une lumière qui change lentement la température d’une pièce. Deux années ont suivi, continues, sans séparation. Les jours ne s’additionnaient plus : ils formaient un seul mouvement, fluide, évident, sans avant ni d’après.

Puis une après midi est venue. Non pas une fin immédiate, mais une fissure dans la continuité. Le réel a résisté aux mots. Des phrases interrompues, des silences inhabituels, des fragments de langage ont accompagné ce qui ne pouvait pas se dire. Quelque chose s’est défait.

Puis le monde est resté identique sans l’être. Les rues, les gestes, les saisons ont continué, mais leur présence avait glissé ailleurs. Une absence s’est installée sans bruit,,, 

Rien ne s’est réellement arrêté. Ce qui a été vécu continue d’agir autrement. Le regard à l’origine du « nous deux » revient encore. L’amour, même interrompu dans sa forme, ne disparaît pas : il se déplace. Il demeure comme une phrase inachevée, qui continue de se lire autrement, dans le silence, 

Écrire ne consiste alors ni à refermer une histoire ni à fixer le passé. C’est plutôt approcher cette matière instable où les souvenirs se déplacent, se transforment, mais continuent de rayonner sous la surface du présent,

06/26


UNE ROUTE

 Je baisse les yeux vers le petit miroir accroché au guidon. 



Un fragment de monde vient d'y passer. Le paysage est déjà derrière moi , je le vois, prisonnier de cette surface tremblante où la lumière s'attarde un instant avant de disparaître. Je continue de pédaler.

Devant, la route monte légèrement. Derrière, elle s'efface. Le miroir ne montre pas le passé. Il montre ce qui s'en va. Ce que je vois là appartient encore au monde. Quelques secondes seulement. Le temps d'un regard. Puis tout bascule dans l'ombre.

Une ferme glisse hors du cadre. Un champ se dissout dans la pénombre. Un virage engloutit une ligne d'arbres. Chaque chose apparaît au moment même où elle disparaît. Peut-être en est-il ainsi de tout. Les visages. Les saisons. Les joies. Les peines. On croit les vivre dans l'instant alors que déjà elles s'éloignent. Nous habitons ce léger décalage sans même nous en apercevoir. Le présent n'est peut-être qu'un passage, une étroite passerelle entre ce qui arrive et ce qui s'efface.

L'odeur de la terre encore chaude flotte au-dessus des fossés. Les pneus écrasent quelques gravillons qui claquent sous les roues. Rien ne demande à durer. La lumière décline. Le monde continue son ouvrage de disparition. Et moi je pédale au milieu de cela. Je ne retiens rien. Je regarde. Une route dans le soir. Une image dans un miroir. Une vie entière qui passe ainsi, silencieuse, entre ce qui s'éloigne et ce qui vient.

La beauté apparaît souvent dans le mouvement de l'éloignement.