La marche
Nous marchions depuis longtemps lorsqu'un escalier est apparu devant nous. Il ne montait vers aucun sommet. Il ne descendait vers aucune vallée. Il était simplement là, posé,
Je me suis arrêté. Tu le connais ?
Elle a souri. Tout le monde le connaît. Chacun y monte, à sa manière.
Je regardais les marches. Certaines étaient larges, baignées de lumière. D'autres semblaient usées par des milliers de pas. Quelques-unes étaient fendues. Et celles-là ?
Elle s'est penchée. Ce sont les marches où l'on est tombé. Je suis resté silencieux. Elles sont nombreuses. Silence. Me regarde, me sourit. Oui... Alors nous passons notre vie à tomber ? Elle a secoué doucement la tête. Non. Nous passons notre vie à croire que tomber est le contraire d'avancer.
Elle s'est assise sur une marche. J'ai fait de même. Le vent glissait entre les pierres. Tu sais ce qui me touche ? Non. Nous regardons souvent vers le haut de l'escalier. Regarde la marche où nous sommes assis. Je suivais les lignes de la pierre avec mes doigts. Elle prend ma main : Chaque marche a reçu quelque chose de toi. Sur celle-ci, tu as aimé. Sur une autre, tu as perdu. Plus loin, tu as cru avoir tout compris. Puis tu es redescendu. Et un jour, sans t'en apercevoir, tu as recommencé à monter.
Alors il n'y a pas d'arrivée ? Elle éclata de son rire, revenu : Tu cherches encore un dernier étage. Je baissai les yeux. J'aurais aimé ne jamais tomber. Elle ramassa une feuille morte. La posa sur la marche. Le silence s'installa entre nous.
Puis elle ajouta presque à voix basse : Les plus belles marches ne sont pas celles où l'on triomphe. Ce sont celles où deux inconnus décident de s'asseoir un instant ensemble. Je la regarde. Est-ce pour cela que tu reviens ? Elle secoua la tête. Me regarde. Je ne reviens pas.
Chaque fois que tu t'assieds près de quelqu'un qui croit ne plus pouvoir avancer... ... je suis déjà là. Nous nous sommes relevés. Je voulus poursuivre l'ascension. Elle posa une main légère sur mon bras. Attends. Quoi ? Elle désigna l'escalier. Je suis, nous sommes là.
Je m'aperçus alors d'une chose étrange. Les marches ne portaient aucun numéro. Elles n'allaient nulle part. Elles devenaient le chemin au fur et à mesure que nous les gravissions. Elle sourit. Comme souvent à l'habitude. Tu comprends maintenant pourquoi je t'ai demandé de ne jamais mettre un point final ? Je hochai la tête. Oui. Chaque marche est une virgule. On s'y repose. On y reprend souffle. Et l'on continue la phrase.
« La valeur d'une vie ne se mesure pas au nombre de marches gravies, mais au nombre de fois où l'on s'est arrêté auprès de quelqu'un qui n'arrivait plus à monter. »
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