Le vélo, une excuse pour rencontrer le monde
On croit partir pour une heure. Une petite boucle. Rien de sérieux. Quelques kilomètres pour prendre l'air, faire tourner les jambes, vérifier que la mécanique fonctionne encore, celle du vélo surtout, car pour celle du cycliste, il vaut mieux parfois rester discret.
Et puis on revient quelques heures plus tard avec une histoire qui sent le foin coupé, la poussière des chemins, la terre et ce petit vent qui vous poursuit. Je me demande parfois pourquoi j'écris ces histoires de vélo. Après tout, elles parlent si peu de vélo. On y trouve bien quelques pédales, des chaînes, des pneus, des batteries qui travaillent plus sérieusement que leur propriétaire, des côtes qui réclament une négociation diplomatique avec les jambes et des descentes où, pendant quelques secondes, le vent oublie mon âge et me rend mes vingt ans. Une erreur temporelle, probablement. Je ne vais pas m'en plaindre.
Mais le vélo n'est jamais vraiment le sujet. Il est le compagnon discret. Celui qui ouvre une porte. Celui qui permet d'aller assez vite pour découvrir, mais pas trop vite pour oublier. Alors je m'arrête. Souvent. Je m'assieds sur un banc oublié, un vieux tronc, une pierre au bord d'un chemin ou parfois simplement je massois face au pays sage. J'écris, je vis,,,
Assis sur un bord de ciel, j'attends. J'attends que le monde accepte de venir jusqu'à moi. Et il vient toujours. Il y a les chiens. Ces philosophes à quatre pattes qui vous regardent avec une gravité impressionnante, avant de décider brusquement que votre mission principale est de lancer un bâton qu'ils ne rapporteront probablement jamais. Il y a les insectes. Certains semblent considérer mon guidon comme une piste d'atterrissage officielle. Il y a les fermes. Ces vieilles maisons de pierre qui semblent garder en mémoire des générations entières. Elles attendent peut-être encore le retour d'un temps où les vaches connaissaient mieux leur chemin que les hommes leurs propres horaires. Il y a les rivières. Elles ne cherchent pas à impressionner. Elles passent. Elles glissent sur les pierres, racontent des histoires anciennes et semblent nous rappeler que la patience est probablement la plus belle forme de mouvement.
Et puis il y a les rencontres. Ces inconnus qui apparaissent au hasard d'un portail ouvert, d'un jardin, d'un chemin agricole ou d'une pause près d'une fontaine. Quelques minutes suffisent parfois. Un bonjour. Une question. Un échange. Et voilà qu'une personne rencontrée il y a cinq minutes vous confie un morceau de sa vie qu'elle n'aurait peut-être jamais raconté ailleurs.
Le vélo possède ce privilège étrange. Il vous rend disponible. À pied, on va parfois trop lentement. En voiture, on va souvent trop vite. À vélo, on est exactement dans cet espace fragile où le monde peut encore vous arrêter. Cette lumière sur un arbre. Ou cet oiseau posé sur une clôture. Et cette vieille dame qui arrose ses fleurs et vous salue comme si vous étiez attendu depuis toujours.
Le vélo ne demande pas grand-chose. Il accepte les détours. Il pardonne les erreurs d'orientation. Il accompagne mes hésitations et mes petites folies. Il sait très bien que lorsque je dis : « Je vais faire un petit tour », il faut généralement prévoir davantage de temps. Le vélo ne m'apprend pas à aller plus vite. Il m'apprend à être là. À comprendre qu'un chemin n'est pas seulement une ligne entre deux endroits.
Une pensée où tout peut arriver. Une rencontre. Un souvenir. Une émotion que l'on n'attendait pas. Alors oui, mon vélo me transporte. Mais finalement, il fait bien plus que cela. Il m'aide à rester en mouvement sans me perdre. Il me rappelle qu'il existe encore des endroits où l'on ne va pas pour arriver. Des endroits où l'on va simplement pour ressentir,,, et se remplir la tête,,,
On croit partir pour une heure, et l’on revient avec une histoire qui sent le foin coupé, la poussière du chemin et ce petit vent toujours présent,,,
Je me demande parfois pourquoi j’écris ces histoires de vélo. Elles parlent si peu de pédales, de chaînes ou de dérailleurs. En revanche, elles regorgent de mollets en négociation serrée avec des côtes têtues, de descentes où le vent, par erreur de jeunesse me rend vingt ans, le temps d’un virage.
Alors je m’assois. Sur un banc oublié, un talus, un vieux tronc ou simplement au bord du chemin. Assis sur un morceau de ciel, j’attends. J’attends que le monde reprenne son souffle.
Et il arrive toujours quelque chose. Un chien philosophe qui vous observe avec la sagesse d’un vieux maître avant de vous proposer de courir après un bâton imaginaire. Un insecte kamikaze qui décide que mon guidon constitue probablement une excellente piste d’atterrissage. Une ferme endormie qui semble attendre le retour d’un temps où les vaches connaissaient encore le chemin de l’étable mieux que les hommes celui de leur maison. Une rivière si discrète qu’elle en oublie parfois de montrer sa beauté.
Et puis il y a ces inconnus. Ces passagers de quelques minutes. Ceux qui apparaissent au détour d’un portail, d’un jardin, d’un chemin agricole. Cinq minutes de conversation autour d’un café, d’une fontaine ou d’une barrière suffisent parfois pour recevoir des confidences que certains amis de vingt ans n’ont jamais osé déposer.
Le vélo, dans tout cela ? Il ne réclame aucune gloire. Il ne cherche pas à être admiré. Il accepte simplement de me porter, de m’accompagner, de m’attendre lorsque je m’arrête trop longtemps devant une histoire. Il sait quelque chose que j’ai mis longtemps à comprendre : on ne roule pas seulement pour aller quelque part. On roule parfois pour être là.
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