05 septembre 2026

MOI, Le BISON

 Moi, le bison…

Vous me regardez souvent comme une survivance du passé, une ombre des plaines, souffle sauvage échappé d’un monde que vos villes ont oublié. Pourtant, je suis peut-être davantage l’avenir que vos certitudes les plus solides.

J’ai vu les saisons naître et mourir avant vos frontières. J’ai connu les herbes hautes lorsque le vent pouvait courir des lunes entières sans rencontrer ni routes, ni clôtures, ni murs. J’ai marché en troupeaux si immenses que la terre tremblait sous nos sabots, et que les rivières, par respect, semblaient retenir leur course pour nous laisser passer. Je n’étais pas roi. Je n’avais pas besoin de l’être. J’étais à ma place.

Autour de moi vivaient les herbes, les insectes, les oiseaux, les loups, les hommes des plaines et les grands ciels d’orage. Aucun n’existait seul. Aucun ne prétendait posséder le monde. Nous appartenions tous au même rêve.

Puis vinrent les hommes pressés. Les hommes des lignes droites, des fumées noires et des cris métalliques. Les hommes qui pèsent la valeur d’un être vivant à ce qu’il rapporte ou dérange. Ils ont regardé mon peuple et n’ont vu ni force, ni mémoire, ni équilibre. Ils ont vu des peaux.
Des obstacles. Des chiffres à abattre. Alors ils ont tiré.

Alors ils ont tiré. Longtemps. Beaucoup. Jusqu’à ce que le silence remplace le grondement des troupeaux. Jusqu’à ce que la poussière avale nos traces. Ils pensaient tuer un animal. Mais chaque fois qu’un bison tombait, c’était aussi une manière ancienne d’habiter la Terre qui s’éteignait. C’était un des grands seigneurs de mes rêves qui fermait les yeux. Pourtant, me voilà encore.

Quelques-uns d’entre nous ont traversé votre folie. Quelques respirations ont suffi pour que la vie, têtue, recommence. Car la Nature possède une obstination que vos civilisations sous-estiment. Elle se souvient. Elle attend. Elle revient. Vous croyez parfois gouverner le vivant. Mais regardez mieux,,, il suffit d’une forêt laissée tranquille, d’une rivière moins contrainte, d’une poignée d’animaux épargnés pour que le monde, sans vous demander la permission, se remette à respirer.

Je n’ai jamais voulu dominer la prairie. Je la parcourais seulement avec patience. Je prenais sans épuiser. J’avançais sans tout détruire derrière moi. C’est peut-être cela qui vous trouble tant aujourd’hui. Vous vivez dans un monde qui confond souvent la puissance et la vitesse, la conquête et la sagesse, la possession et l’appartenance.

Je connais une autre vérité : ce qui dure n’est pas toujours ce qui écrase. Parfois, la véritable force consiste simplement à rester debout malgré les tempêtes. Je suis l’animal des grands espaces, du froid, de l’endurance et de la mémoire. Je suis celui qui avance face au blizzard plutôt que de lui tourner le dos. Car fuir sans cesse les tempêtes finit toujours par épuiser davantage que les traverser.

Et si je devais vous laisser une seule pensée avant de repartir vers les herbes hautes, ce serait peut-être celle-ci : La Terre n’appartient ni aux plus forts, ni aux plus intelligents, ni aux plus armés. Elle appartient provisoirement à ceux qui savent écouter le chant des grands seigneurs de leurs rêves. À ceux qui marchent sans écraser les ombres du passé. À ceux qui comprennent que le vent, un jour, emporte tout… hormis la légende.


05/26

IN SHUL IN T SLIM

 Glu cause toujours on verra après : Le diabète ? Ah, lui s’est glissé dans l’ombre, souriant derrière le rideau. Nous rions ensemble de cette embellie qui arrive, chaude, tendre, bien plus douce que n’importe quel bip.

Agne Kisionate :« j'essaie de me regarder d'en haut, comme si elle ne reflétait qu'une partie de moi, comme si j'avais encore une chance de guérir complètement. »

T Slim, tu es là, collée à moi. Slim est ton nom, slim comme ton corps qui épouse mes courbes. Tu vibres sans prévenir, jubilatoire et tyrannique : « Trop haut. Trop bas. Mange. Bouge. Dors. » Tu es ma virgule électrique, mon point-virgule charnel, celle qui ponctue mes nuits suspendues et mes journées de funambule.

Tu parles un langage que personne n'enseigne : celui des chiffres, des flèches et des frissons. Tu fredonnes ton étrange litanie : In Shul In… In Shul In… Tu calcules. Dexcom observe. L'insuline s'élance. Elle quitte ton ventre de plastique, traverse la tubulure, franchit le cathéter, disparaît sous ma peau et s'abandonne à mon sang comme une voyageuse qui connaît déjà le chemin.

Je ne suis ni ton maître, ni ton patient. Je suis ton partenaire. Tous les trois jours, je renouvelle notre pacte. Je change le cathéter avec la précision d'un horloger, je chasse la moindre bulle d'air comme on chasse un mauvais présage, je nettoie ton écran, je caresse presque ta coque avant de te rendre à mon flanc. Qui soigne qui ? La question demeure.

Tu me connais jusque dans mes écarts. Tu souris lorsque je crois t'avoir déjouée. Tu attends, silencieuse, que le glucose grimpe un peu trop haut. Alors tu entrouvres l'écluse. Une fraction d'unité suffit parfois. L'insuline s'échappe, discrète, invisible, négociatrice infatigable entre mes cellules et mes désirs.

Hypoglycémie. Le monde se dérobe d'un demi-ton. Mes jambes oublient leur métier, mes mains deviennent étrangères, ma pensée flotte comme une montgolfière qui aurait rompu son câble. Je te cherche aussitôt. Non parce que je suis dépendant de toi, mais parce que nous avons appris la même danse. Hypnotique. Hypoglycémique. Une chorégraphie où chacun connaît son pas sans jamais être certain de la musique.

Parfois, c'est l'inverse. Hyper... Slim. Mon sang se fait plus dense, mes lèvres réclament l'eau comme un désert réclame la pluie. Les chiffres s'emballent, les flèches se redressent avec l'arrogance des sommets. Tu réfléchis avant d'agir. Tu calcules encore. Tu hésites presque. Tu n'es pas une machine parfaite ; tu es une intelligence prudente qui dialogue avec un corps délicieusement imprévisible.

Puis vient le grand rendez-vous. Tous les six mois, le diabétologue ouvre son écran. Les courbes apparaissent, majestueuses, avec leurs ascensions, leurs plongeons, leurs repentirs. Il lit des statistiques. Moi, je revois une sortie à vélo, une nuit interrompue par un bip, un repas partagé, une promenade trop longue, un fou rire, une hypoglycémie cachée derrière un sourire. Il contemple des données. J'habite leur histoire.

Au creux de mon souffle, il y a vous trois : Dexcom qui veille, T Slim qui décide, l'insuline qui voyage. Moi, je ne fais qu'essayer de suivre le mouvement avec assez de lucidité pour ne jamais oublier que vivre n'est pas corriger une glycémie, mais accepter qu'un corps demeure toujours un peu plus poète que ses algorithmes.

Je soupçonne T Slim de croire qu'elle me maintient en vie. Je la laisse penser. Après tout, moi aussi, j'ai parfois besoin qu'elle se sente utile.