« Tu écris comme tu marchais déjà à dix-sept ans : tu crois partir vers un paysage, et tu reviens toujours avec une question. »
Entre le gris et le bleu, le quotidien se referme,,, comme un piège. Des murs si étroits qu’ils étouffent des montagnes entières, mais si poreux que, derrière les fenêtres, on devine encore leur souffle, lourd, tenace, comme un cœur qui bat sous une étoffe.
Puis un jour naît le désir d’aller voir de l’autre côté. Quitter les murs, les habitudes, les certitudes tranquilles. Oublier la mer et ses versants où les corps s’abandonnent, les sourires salés, les rires trempés de soleil, la lumière d’un regard qui traverse l’ombre. Oublier le sable, ce papier buvard des amours éphémères, les rochers, gardiens sourds des serments murmurés.
Les journées s'acceptent, avec leur précision rassurante. Les gestes deviennent exacts, les mots convenables, les chemins tracés d’avance. Tout semble à sa place. On marche parmi les débris de soi, ces abris clandestins où l’on se cache pour mieux se perdre,,, S’échouer chaque soir, repartir tôt le matin, laissant derrière soi quelques traces fragiles, que le premier vent, effacera. Jusqu’à cette étrange fin du voyage, qui ne ressemble à aucune arrivée.
Ce voyage n’a jamais eu de destination. Seulement cette nécessité obstinée, presque sacrée, de passer, encore une fois, de l’autre côté,,,
je ne t'ai pas oubliée, même lorsque je ne savais plus comment te retrouver.
Une vie ne tient peut-être ni dans l’assurance de ses certitudes ni dans la solidité de ses réponses, mais dans les bifurcations qu’elle accepte, dans les regards qu’elle continue d’offrir alors même qu’elle sait le temps compté. Certains cherchent le point final. Avoir. Être. Posséder. Survivre, peut-être...
une pensée de l'écrivain Christian Bobin, que je vais paraphraser plutôt que citer : nous passons souvent notre vie à chercher ceux que nous avons perdus, jusqu'au jour où nous comprenons qu'ils continuent de nous regarder à travers ce que nous sommes devenus.
J'aimerais qu'un jour un lecteur, qui ne sait rien de Marie-Ange, qui ne connaît ni le Béarn, ni le Malvan, ni cette histoire, referme le texte et reste quelques minutes sans parler.
Non parce qu'il aurait admiré un style. Parce qu'il aurait pensé à sa propre vie.
Ecrire non pas sur soi, mais jusqu'à l'autre,,,
Écrire non pas sur soi, mais jusqu'à l'autre. J'imagine une scène :
Je marche depuis longtemps. Le chemin ressemble à tous les autres. Des pierres, un vent discret, une lumière qui hésite entre le gris et le bleu. Je ne cherche plus rien. Je marche parce qu'il reste un peu de route. Au détour d'un muret, quelqu'un est assis. Je ne suis pas surpris. Comme si je savais depuis toujours qu'elle finirait par être là.
Tu as mis du temps. Sa voix n'a pas d'âge. Je souris. Toi aussi. Elle secoue doucement la tête. Non. C'est toi qui as pris le temps nécessaire. Nous restons silencieux. Je voudrais lui raconter ma vie. Les années. Les livres. Les erreurs. Les recommencements. les joies et peines. Elle regarde simplement le chemin. Tu sais... tu écris encore comme quelqu'un qui veut comprendre.
Et toi ? Elle sourit. Moi, je n'ai plus besoin de comprendre. Le vent passe entre nous. Je lui demande : Est-ce que je t'ai inventée ? Elle rit doucement. Bien sûr. Je baisse les yeux. Elle ajoute aussitôt : Et c'est la plus belle manière de rester fidèle. Je la regarde sans savoir quoi répondre. Tu ne m'as jamais écrite comme j'étais. Tu m'as écrite comme je continuais de vivre en toi. C'est très différent. Je sens que quelque chose se desserre. Alors je lui pose la seule question qui m'accompagne depuis cinquante ans. Est-ce que tu m'as manqué autant que tu m'as accompagné ? Elle ne répond pas tout de suite. Elle ramasse un petit caillou. Le fait rouler dans sa paume. Puis elle dit : Tu continues à croire que je suis derrière toi. Je suis devant. Je suis chaque fois que tu acceptes de passer de l'autre côté.
Tu vois ce qui se passe ? un dialogue avec une partie de toi qui a pris son visage. Deux consciences qui marchent ensemble.
j'ai l'impression que mon désir a changé.
C'est une conversation qui, enfin, pourrait avoir lieu. Pas des chapitres. Des marches. À chaque marche, elle apparaît.
Elle ne donne jamais de leçon. Elle pose une question, fait une remarque, sourit, disparaît. Et, sans que le lecteur s'en aperçoive, ce n'est pas elle qui change. C'est moi. Dans cette fidélité qui continue de créer, au lieu de seulement, se souvenir.
Elle a ramassé ce caillou, l’a fait rouler dans sa paume, et ses doigts m’ont rappelé toutes les fois où ils m’avaient tenus, guidés, aimés.
C’est la plus belle manière de rester fidèle. Tu ne m’as jamais écrite comme j’étais. Tu m’as écrite comme je continuais de vivre en toi. C’est très différent.
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