Il existe des histoires qui ne commencent pas. Elles apparaissent au cours d'une phrase.
Il existe des histoires qui ne commencent pas. Ils se sont croisés, ne s’étaient rien promis. Ces serments appartenaient aux constructions où le langage croit pouvoir écrire ce qui, par nature, glisse. Une manière d’être ensemble qui ne passait pas par les grandes phrases.
Ils disaient simplement : on va le vivre. Dans cette simplicité, les mots eux-mêmes portaient une température. Les jours prenaient une texture particulière. Ils évoluaient dans cette intimité discrète du quotidien, où rien n’est spectaculaire mais tout est intensément présent. Ne rien se dire s’incarnait dans les gestes.
On leur avait pourtant appris la fin des histoires. Cette idée diffuse que tout s’use, que tout s’efface, que les liens ne sont que des constructions temporaires. Mais leur expérience contredisait silencieusement cette certitude. Ce qu’ils vivaient ne cherchait pas à durer sous une forme figée ; cela cherchait à se prolonger dans l’instant même. Dans la manière de boire lentement, dans la façon de se taire ensemble sans gêne, dans ce léger frisson qui traverse le corps quand l’autre est là, simplement là.
La nuit intensifiait tout. Les contours du monde se rapprochaient. La lumière devenait rare, presque liquide, les corps perdaient leur distance habituelle. Dans une reconnaissance progressive, chacun apprenant à lire l’autre : chaleur de la peau, tension des muscles au repos, rythme irrégulier du souffle. Il y avait dans ces moments une forme primitive du vivant, où le langage recule pour laisser place à une évidence plus ancienne.
Le silence n’était pas vide. Il était plein. Une manière de dire sans parole.
Puis le basculement est venu, un instant sans lendemain,,, Rien que le monde et sa précision indifférente,,, Plus de réponse,,, Pas seulement l’absence, mais quelque chose demeuré là. Le baiser du lever est devenu,,, et pourquoi !
Certaines présences deviennent des ponctuations intérieures, invisibles à ceux qui lisent, mais jamais tout à fait absentes de la phrase. Peut-on perdre quelqu’un sans cesser de le rencontrer ?
Les routes sont devenues une manière de flotter debout, dans un monde très,,, silencieux, rangé. Horizons traversés comme on traverse des états successifs de soi-même. La fatigue des trajets, l’air plus chaud, les odeurs de sel ou de terre selon les lieux, une mémoire qui ne passe pas par les mots.
Et puis un jour, un après longtemps,,, Un parfum, une manière de bouger, une voix, regard en arrière. Un instant où tout se réorganise et se désorganise,,, Combien de jours encore…
La question n’attend pas la réponse. Un monde qui a existé dans la justesse d’un instant partagé. Une éternité de l’instant ,,,
Etre traversé encore et encore, avec lenteur, comme on traverse une pièce dont la lumière aurait changé,,, Ils ne s’étaient pas perdus. Seulement en chemin.
On peut perdre quelqu’un sans cesser de le rencontrer. C’est peut-être cela que j’ai appris trop tôt, à l’âge où les routes du pays niçois semblaient encore promettre autre chose qu’elles-mêmes. Il n’y a plus de réponse à chercher. Seulement cette coïncidence fragile entre ce qui continue et ce qui a été.
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