Je me souviens de tout.

Je me souviens de tout.

Si l’on m’avait annoncé que mon espérance de vie serait de soixante-huit années et neuf dixièmes, il me resterait aujourd’hui deux jours.
Nous croyons disposer du temps comme d’un espace neutre, docile, disponible. Nous le pensons vaste, patient, presque indulgent. Nous imaginons que les paroles essentielles sauront attendre leur heure, que les gestes tendres ne se faneront pas s’ils sont différés. Mais le temps est une matière mouvante, une surface instable qui se dérobe sous nos pas dès que nous la croyons acquise.
Alors l’instant T se révèle dans ce qu’il n’a pas eu le loisir de devenir. Il ne s’effondre pas toujours dans le fracas ; il s’amenuise parfois dans l’infime retard d’un geste, dans une phrase remise à plus tard, dans une tendresse supposée évidente. Ce qui n’a pas été dit ne disparaît pas : cela demeure en suspens, comme une lumière oubliée derrière une porte close.
Il arrive un moment où l’on comprend que la vie ne se joue pas dans les grands événements, mais dans ces instants discrets que l’on croit ordinaires. Une conversation reportée. Une main que l’on n’a pas serrée. Un regard que l’on a laissé filer par distraction, ajournement, confiance excessive de la continuité du monde.
Tout ce que l’on croyait encore possible se dissout. On ne perd rien ; on perd les phrases qui n’ont jamais trouvé leur forme, les gestes qui n’ont pas eu lieu, les silences qui auraient pu être partagés. On perd un futur intérieur.
S’il ne me restait que deux jours, je ne chercherais ni à réparer le passé ni à précipiter l’avenir. Je chercherais à habiter pleinement l’instant. À dire ce qui tremble avant qu’il ne se taise. À poser la main là où elle hésitait encore. À regarder vraiment, sans détour,,, instant imperceptible, où tout se décide sans bruit. Là, dans cet intervalle minuscule, il n’y a ni promesse ni durée assurée, seule une présence lucide, assez courageuse pour ne pas remettre à demain, à deux mains,,,
Peut-être est-ce cela, combien de fois ai-je entendu, "vivre le présent", vivre avec justesse : cesser de croire que le temps nous appartient, et commencer à lui appartenir pleinement. Si deux jours me restent, qu’ils soient vastes comme un pardon, ardents comme une déclaration, simples comme ton regard,,,
Nous avons toujours deux jours devant nous : aujourd’hui, et celui que nous espérons.
César, el gardien d’terre et dem'tiot vie , El vie, comm’ qu’i s’racont’ toute seule quand t’veux point l’figer ,
Ch’est qu’i s’appelait M Delvallée, César pour chés qu’i savaient, une tiote ferme posée là comm’ un fait, six vaches, un vieux Farmall tout brisé, des poules, des canards, des cochons, pis au milieu d’la cour eul fumier, chaud, vivant, qu’te reste dinch' nez,el purin qui ch’en allait par el rigole et filait vers el Sambre, chte porte ouverte tout l’temps, jamais fermée, pis moi le soir en r’venant d’l’école j’allais prendre el’ lait, sans frapper, comm’ on entre quand on est attendu sans qu’cha s’dise, c'étau ainsi,,,
César, qu’on appelait aussi M Tracteur, ch’tait un homme bon, discret, pas d’paroles pour rien, sous eusse moustache jaunie par l’gris pis sin clope, la fumée qui montait épaisse, cha sentait l’fuel pis la terre mouillée, pis j’ai jamais vu s’il avait une femme, pas d’présence dins maison, pas d’voix, pas d’linge dehors, rien, il devait être seul, mais pas malheureux, seul comm’ chés hommes qui ont pris la terre pour compagne, entouré des bêtes, de sin chien, des haies, des saisons qui parlent pus fort queul gens,
À Berlaimont y avait ben d’autres paysans, mais j’les connaissais point, lui ch’tait l’mien, dès mes huit ans j’ai été pris pour les foins, assis sur la faneuse à fourche, puis sur l’andaineur, que j’tenais à la corde quand l’andain roulait gros derrière, César parlait pas, i regardait, pis quand cha allait il hochait la tête, ch’est bon gamin, cha ira, té bon tiote,
J’avais l’droit d’passer dins ses champs, d’prendre les fruits quand c’était l’moment, pommes, châtaignes quand cha piquait un peu les doigts, pis surtout j’avais l’droit d’amener main copains, au bord du pré, dins les saules qu’bordaient la Sambre, droit d’pêcher, droit d’flaner, droit d’faire des cabanes, à terre ou perchées, droit d’être là, sans qu’on vienne nous demander pourquoi, ché ainchi,
Un arbre à chaque coin du champ, cha ch’tait eul limite, parce qu’être chez soi pis s’y sentir bien, ch’est surtout pas d’tracas avec l’voisin, cha il y tenait, il disait cha calmement, en regardant loin, peut-être qu’i avait aimé, peut-être qu’i avait perdu quelqu’un, ou p’t-être que la vie avait tourné comm’ cha, cha s’demandait pas, cha s’respectait, j'avons appris cha,
Sa terre il la couvrait de fumier, l’engrais ch’est cher pis cha sent pas bon, son Ardennais tirait l’soc pour l’labour ou la charrette quand fallait, l’tracteur ch’tait mieux bien sûr, la haie il l’aimait quand même, aubépines, noisetiers, ronces à mûres toutes mêlées, avec sa serpe il coupait cha qu’allait trop loin, pour pas que cha mange la terre, toujours cha , eul souci,
Quand y pleuvait, pis y pleut souvent par ichi, i venait dins notre cabane, celle qu’on avait faite à terre, alors on pêchait, lui il avait l’droit d’faire l’feu, nous on r’gardait, on mangeait des ablettes, des gardons, des goujons, des fois des perches, les péniches en passant nous mouillaient les pieds, fallait r’monter sur la berge,
Puis à douze ans y a eu l’vélo d’la communion, pis on a quitté les cabanes, tous ensemble, copains et ,,, copines, on est partis dins la forêt, mais la terre, la haie, la rigole, la fumée, pis la solitude pleine de César, cha, cha nous avait déjà appris à tenir debout, el vie, comm’ qu’i s’racont’ toute seule quand t’veux point l’figer
liberté bien rangée
liberté sans altérité
Il est des libertés qui se disent souveraines parce qu’elles ne tolèrent aucune limite, sinon celles qu’elles imposent. Elles confondent l’absence d’entrave avec le droit d’exclure, et la voix la plus sonore avec la volonté du peuple. Le nombre devient argument ; l’alignement, démonstration.
Dans la rue, la cadence tient lieu de raisonnement. Les talons frappent l’asphalte comme des conclusions prématurées. Les slogans, brefs et tranchants, abolissent la délibération : ce qui nuance trahit, ce qui interroge affaiblit. La liberté se contracte en mot d’ordre.
Sous l’assurance affichée se devine pourtant une inquiétude plus profonde. Peur du mélange, de l’indéterminé, de ce qui échappe au contrôle. De cette peur, on fait une norme ; de l’exclusion, un principe de préservation. L’identité devient frontière, non relation. On la protège comme une essence, oubliant qu’elle n’existe que dans l’échange.
Ainsi s’installe une étrange équation : l’unité serait l’uniformité, la sécurité serait le silence, la dignité serait la ressemblance. Mais une communauté qui exige la similitude pour accorder la liberté ne produit pas un peuple ; elle fabrique un miroir.
Reste cette question, plus exigeante que les clameurs : une liberté qui ne supporte pas l’altérité est-elle encore liberté, ou seulement la volonté de n’avoir en face de soi aucun visage différent ?
Philosophiquement, son erreur est simple : elle croit que supprimer la différence, c’est résoudre le problème. Comme si l’on pouvait enrichir une bibliothèque en brûlant les livres qui se contredisent.
Ces lendemains qui ne viennent pas
Ces lendemains qui ne viennent pas
La pluie tombe avec une obstination presque morale, comme si le ciel voulait laver une faute que nous persistons à ne pas nommer. Le vent traverse les rues et soulève la poussière de nos certitudes. Nous avançons pourtant, posant nos pas sur un sol de béton chauffé par nos excès, funambules inconscients sur le fil incandescent du progrès.
Mike Winkelmann, Netflix 2087, Fallen Giants
On nous promet la lumière, et nous avons confondu l’éclat des écrans avec l’aube véritable. On nous a offert des horizons numérisés, des bonheurs calibrés, des dettes devenues paysage. Le désir, emballé sous cellophane, a perdu son tremblement. Le cœur, saturé de stimuli, s’est desséché à force de ne plus battre pour le vivant.
Les anciens évoquent un passé idéalisé ; les jeunes redoutent un futur confisqué. Entre ces deux nostalgies, le présent s’effrite. Il se dissout dans une consommation sans mémoire, dans une jouissance sans profondeur. Nous touchons tout, mais ne sentons rien.
La terre, pourtant, parle avec une langue claire. Les mers s’alourdissent, les rivières s’assombrissent, les forêts exhalent l’odeur âcre de leur propre disparition. Le ciel se contracte sous la chaleur que nous lui imposons. Le monde transpire, brûle, suffoque,,, et cette suffocation est aussi la nôtre, sous flux d’images,,,
Etrange dissociation : nous savons, mais nous n’éprouvons pas. Nous constatons, mais nous ne consentons pas à être atteints. La peur nous tient lieu de politique, la sécurité de consolation. Nous érigeons des murs comme on se construit des alibis. Nous protégeons nos biens avec ferveur, tandis que l’eau manque ailleurs, que les arbres tombent, que des corps fragiles disparaissent dans l’indifférence globale.
Nous sommes devenus les artisans de notre propre obscurité, non par cruauté spectaculaire, mais par accumulation de renoncements minuscules. Par paresse du regard. Oubli du lien,,,
Pourtant, il suffirait peut-être de réapprendre à sentir. Sentir la rugosité d’une écorce sous la paume, l’odeur métallique d’une rivière blessée, la chaleur d’un autre corps comme une évidence fragile. Réapprendre que le monde n’est pas un stock, mais une présence ; non un décor, mais une relation.
Les lendemains ne viennent pas d’eux-mêmes. Ils ne descendent pas du ciel comme une grâce automatique. Ils naissent de nos gestes, de nos refus, de notre capacité à laisser le réel nous toucher jusqu’à la brûlure.
AVANT
Ces lendemains qui ne viennent pas
La pluie tombe en ruisseaux de colère. Le vent hurle et je chancelle, le monde vacille. Nous marchons sur un fil qui brûle, béton et feu sous nos pieds.
On nous promet l’or, la lumière, des écrans pour amis. Des dettes pour horizons, le bonheur emballé, codé, scanné. Les villes enterrent les rêves, les enfants jouent dans les poussières. L’égo sous cellophane, le cœur se fane, tout est permis.
Léa Collet ,Digitalis
Les anciens gémissent : “C’était mieux avant !” Les jeunes hurlent : “Il n’y a plus d’avenir !” Entre chaque mot, je sens une pierre, un vent, un silence qui mord. Le présent s’effrite, sable mouvant, illusion de consommation.
Avancez, consommez, souriez, obéissez ! Les mers suffoquent, les rivières pleurent, les vents crient. Les forêts se consument, le ciel se tord, les étoiles chancellent. Mais nous, yeux fermés, oreilles sourdes, dans un tout qui nous échappe.
Avancez, consommez, ignorez le sang sous vos pieds. Criez ! Hurlez ! Que les voix soient perdues dans les écrans. Riez ! Souriez ! Que les masques étouffent nos poumons. Obéissez ! Répétez ! Comme des automates sans nom.
Les enfants meurent, les arbres tombent, les rivières s’empoisonnent. Et nous dansons, nous scannons, nous achetons nos illusions. Les cris ne passent plus, les pleurs ne montent plus. La parole s’éteint, le monde se tait, le monde se replie.
À quand la vision du monde clair, de lumière et d’air pur ? Quand nos mains se lèveront-elles pour toucher le réel, le vivant ? Quand nos cœurs verront-ils la couleur du feu, du sang, de la sève ? Quand les aveugles ouvriront ils les yeux, et les muets parleront ils enfin ?
La peur nous serre, peur de l’autre, peur de soi. Sécurité en kit : murs, clôtures, lois, peur de ne pas. Nos villes sont des carcasses, nos maisons des cages. Nos cathédrales brillent, mais les sans-abri crient sous leurs arches.
Jamais la peur de ceux privés d’eau. Jamais celle des arbres qu’on abat. Jamais celle des enfants qui meurent de faim. Nous engloutissons tout, avalons, digérons, rejetons à moitié.
Par notre avidité, notre paresse et notre oubli, nous sommes devenus géniteurs de notre propre nuit. Alors hurlez, criez, sentez, voyez.
Demain sera à deux mains.
« Comment cuire un univers en six équations
Je me passionne pour la physique quantique. Je n’en maîtrise pas tous les mystères, mais j’apprécie l’idée que l’univers non plus ne semble pas tout à fait décidé. Donc,,, l'essentiel, peut-être, est d’aimer les questions autant que les réponses.
Elle ne savait pas ce que cela voulait dire, mais elle trouvait que ça sonnait bien. Elle se sentait très musicale. Elle oscillait avec une certaine élégance, comme une diva dans une robe de lumière, convaincue que l’univers entier n’était qu’une grande salle de concert.
Un jour, l’onde se mit à vibrer un peu plus fort que d’habitude. Pas par nécessité, non. Par enthousiasme.
Et soudain, quelqu’un cria dans les coulisses, Energie : E = hω ! « E égal h oméga »En physique quantique, cette relation exprime l’énergie associée à une pulsation donnée.
C’était la constante de Planck, un petit monsieur nerveux qui comptait tout avec une précision maniaque. Il portait un carnet et murmurait : Attention, chaque vibration a un prix. Rien n’est gratuit dans ce théâtre. La vibration s’intensifia. L’onde commença à chauffer. Elle se mit à transpirer de la lumière, à bouillir comme une casserole oubliée sur le feu cosmique. Ça y est, soupira Planck. On est en train de cuire. Et effectivement, quelque chose se forma dans la casserole du vide. Une sorte de grumeau lumineux, hésitant, un peu collant.
Einstein entra alors, en peignoir, les cheveux en bataille, et regarda la scène. Qu’est-ce que vous fabriquez encore ? demanda-t-il. On lui montra le grumeau. Il haussa les épaules et griffonna sur un coin de nappe : E = mc², Voilà. C’est la célèbre équation d’Albert Einstein qui exprime l’équivalence entre la masse et l’énergie.
L’énergie s’est transformée en masse. Rien de plus normal. Continuez la cuisson, mais pas trop longtemps, ça attache.
La masse, fière de son apparition, se mit à prendre de la place. Elle s’étira, s’alourdit, s’organisa en étoiles, en cailloux, en planètes, en tasses à café et en philosophes mélancoliques. Mais à peine installée, elle commença à se fatiguer. Les choses se désorganisaient, les tasses se cassaient, les étoiles explosaient, les chaussettes disparaissaient dans les machines à laver. L’entropie, vieille dame en robe froissée, passa dans les couloirs en répétant son slogan : ΔS > 0, mes enfants. « delta S supérieur à zéro » En thermodynamique, cela signifie généralement que l’entropie augmente.
Toujours plus de désordre. C’est la règle. Et le temps ? demanda quelqu’un. Le temps, répondit-elle en haussant les épaules, c’est juste moi qui fais mon ménage à l’envers.
Pendant ce temps, au fond de la scène, le Big Bang était encore en train de se souvenir de lui-même. Il ressemblait à une énorme cocotte-minute qui aurait explosé trop tôt, projetant partout des morceaux d’ondes trop cuites. J’avais dit feu doux, marmonna Einstein. Au milieu de tout cela, deux particules se rencontrèrent. Elles se mirent à tourner l’une autour de l’autre, attirées par un champ invisible. Un fil de courant passa, et aussitôt un champ magnétique apparut en dansant : B = μ₀I / 2πr, « B égal mu zéro I sur deux pi r » Cette formule donne le champ magnétique autour d’un fil rectiligne parcouru par un courant.
Le champ magnétique portait des chaussures brillantes et tournoyait comme un danseur de cabaret. Mesdames et messieurs, annonça-t-il, bienvenue au bal des forces invisibles. Ici, tout le monde est attiré par tout le monde, et personne ne sait vraiment pourquoi. Les particules rougirent un peu et continuèrent de tourner ensemble, comme deux amoureux maladroits.
Comme une berceuse pour un univers qui, au fond, n’était peut-être qu’une grande plaisanterie sérieuse. Ou une recette ratée qui avait miraculeusement réussi. Personne n’en était vraiment certain.
Le monde continuait à vibrer.
des codes en âge : ou mieux un lexique,
À la fin, même le Big Bang, assis dans un coin avec des lunettes de soleil, secoua la tête : « Ah, ces ondes… elles se sont encore mis à vibrer comme des folles. » Et toutes les particules éclatèrent de rire, dans une farandole infinie où rien ne se heurtait, rien ne tombait… sauf un photon malicieux qui fit un plongeon dans le thé de l’entropie.
Le voyageur des voix perdues
"DIABLE LIBRE chez un diable éthique:
(Un concert intimiste, où je suis à la fois le chef d’orchestre, l’instrument… et parfois le public malgré lui.)
BBB… BB… BIIIIPPppp. Le rideau ne se lève pas. Il n’y a pas de rideau. Le bip surgit, impertinent comme un rappeur qui coupe la musique, ponctuation légère mais impérieuse dans le flux du vivant.
T-Slim, fine et lisse contre ma peau, arrogante comme une star qui sait qu’elle a le public dans la poche, murmure : "Un monde bien réglé, c’est mieux, non ?" Dexcom, œil cyclope sous mon épiderme, scanne le glucose comme un douanier suspicieux : "112 mg/dL, flèche ↗. On négocie, Robert?" L’insuline, tiède et impatiente comme une amante en retard, circule déjà, prête à envahir mon sang, mon foie, mes cellules. Messagère docile, obstinée, un peu collante.
Entre eux, une conversation mondaine et délirante : "Tu as vu ses glucides à 16h ? Un scandale." "Oui, mais regarde-moi cette sensibilité à l’insuline après le sport… Un poème." "Je corrige. 0,3 unités. Non, 0,25. Non, attends…" Moi, au centre ? Je parle chaleur diffuse, fatigue sournoise, flottements inexplicables, des signaux flous que aucun algorithme ne traduit en équation nette. Je suis l’interprète d’un langage que les machines ne comprennent qu’à moitié.
Je "suis" la machine. Je la soigne. Tous les trois jours, je change le cathéter , rituel vaudou "Que les dieux de la glycémie nous soient favorables." Je chasse les bulles d’air, je veille au flux de l’insuline, presque amoureux dans cette danse du soin. Le cordon s’enroule autour de moi, serpent tiède et complice, une veine artificielle qui me relie à la pompe. T-Slim hésite. Elle retient. Elle libère. Parfois capricieuse, parfois parfaite, toujours exigeante. La nuit, elle vibre au rythme du monde, un bip indécent et salvateur, rappel brutal que la vigilance n’a pas d’horaires. L’intimité ? Une contrainte consentie. Sensuellement assumée.
Entre le corps et les chiffres demeure toujours cet écart indocile où la liberté se tente, où la révolte s’éprouve, et où le vivant rappelle, tôt ou tard, que tout échappatoire n'est pas négociable
L’appli, d’habitude si bavarde, affiche des erreurs comme des reproches : "Erreur de connexion." "Pompe non détectée." "Urgence." Je clique. Je rage. Je ris encore. "Vous voulez me contrôler ? Trop tard."
Je débranche tout. Le transmetteur. Je veux disparaître des radars, devenir une tache blanche sur leurs écrans, un fantôme de données.
La nausée monte, acide, brûlante. Mes muscles se transforment en pierre. La respiration devient un combat. "C’est ça, la liberté ?" une question qui griffe, qui se moque. L’acidocétose s’insinue, acide et brûlante, rongeant mes muscles. Mon souffle sent la pomme pourrie, un parfum de rébellion qui tourne au cauchemar. La déshydratation me vide, me creuse. Chaque gorgée d’eau s’évapore avant d’étancher ma soif. L’hyperglycémie embrase mes nerfs. Mes doigts dansent. Mes jambes tremblent. Mon corps se désagrège en une valse grotesque.
Les secours arrivent trop tôt. Les sirènes hurlent, un cri mécanique, stérile, qui déchire mon délire. Des mains m’inclinent, m’allongent, masque sur le visage, Monsieur, monsieur vous m'entendez?. "Glycémie à 680. Acidocétose sévère. Déshydratation." Des mots froids. Cliniques. Qui tuent la poésie!!!
Une aiguille me transperce. L’insuline reviendra, violente, sauvage, comme un châtiment… ou une délivrance.
(La scène finale : le médecin, l’écran, et la courbe de Robert, rebelle et sublime.
Le diabétologue me regarde, pâle, presque furieux. "Vous avez arrêté votre pompe ?!" Sur son écran, mes courbes dérivent, des montagnes russes, des cris tracés à l’encre rouge. "C’est… inacceptable."
Je souris, faiblement. "C’était… beau."
Il ne comprend pas. Bien sûr.
Entre le corps et les chiffres demeure toujours cet écart indocile où la liberté se tente, où la révolte s’éprouve, et où le vivant rappelle, tôt ou tard, qu’il n’est pas négociable.
Peter Nottrott , One of These Days
Depuis trois semaines, un mois, la pluie ne s’interrompt pas.
La digue s’ouvre, la rue se transforme en courant, les meubles flottent, des formes perdent leur poids habituel, dérivent, corps sans destination, pression lente, collective, irrésistible. Une accumulation. Une somme de gouttes qui deviennent une décision. Une foule d’eau qui ne peut plus être contenue.
Laurent Jahier pour Sud Ouest
Nous sommes une pluie continue de présences. Nous tombons les uns contre les autres, nous nous mêlons, nous nous heurtons, nous nous réchauffons, puis nous nous éloignons, comme ces gouttes qui glissent sur une vitre. Chaque matin est une averse humaine.