30 avril 2026

LES VOIES PERDUES

Le voyageur des voix perdues

Il est là,  Voyageur des Voies Perdues,  
 
Il est là, planté au milieu du monde comme un arbre au bord d’une voie ferrée. Il ne sait plus comment il est arrivé ici, ni pourquoi, ni même où il voulait aller. Il est simplement là, le voyageur des voix perdues, celui qui écoute les échos .
Chaque quai se ressemble, chaque panneau chuchote une direction différente, comme si le destin hésitait. Les aiguillages, immobiles, retiennent un rire secret. Autour de lui, les lampadaires vacillent, projetant des ombres dansantes sur le sol, complices d’un ballet silencieux. Quelle voie choisir ? Quel train prendre ? À quelle heure ? Et pour aller où ? Tout tangue, suspendu à des certitudes aussi fragiles que des toiles d’araignée sous la pluie.

La foule l’engloutit, le frôle, le bouscule. Sacs à dos instables, parapluies inclinés comme des fleurs penchées par le vent, journaux froissés, cafés renversés qui dessinent des cartes éphémères sur le sol. Des philosophes en costume croisent des enfants hurlants, des danseurs répètent des pas invisibles sur le quai, et des chats imaginaires dorment, blottis dans des valises ouvertes. Tout se mêle, tout s’entremêle. Lui, au milieu de ce chaos, vacille, trébuche, rit sans savoir pourquoi. 

Il avance, recule, se laisse emporter par un escalier roulant qui ne mène nulle part, retombe sur ses pas, comme un enfant qui joue à saute-mouton avec le hasard. Un chapeau oublié gît sur un banc, un parfum de jasmin flotte dans l’air, le sifflement d’un train résonne au loin, et quelque part, un appel, réel ou rêvé, semble l’attendre. Lui, toujours là, au cœur du labyrinthe, se relève une fois de plus. Il passe d’un quai à l’autre. Chaque détour devient une leçon silencieuse, chaque hésitation un allègement. La vie, autour de lui, est pleine, mouvante, indocile. Lui, lui, demeure, étonné d’y être encore, comme s’il avait oublié qu’il était vivant.
À pleine voix, sans voie connue, il poursuit son chemin. Sans carte ni certitude, il avance avec pour seule boussole une attention flottante, ce goût tranquille de l’absurde. Il a fini par comprendre que l’existence ne se mesure pas à l’arrivée, mais à la manière dont on traverse les quais, dont on frôle la foule, dont on accueille les rencontres. Les trains partent, les trains arrivent, mais lui, il est toujours là, entre deux mondes, entre deux temps, entre eux et lui-même.
Alors il sourit, parce qu’il sait, au fond, que chaque pas perdu dans cette gare, il est et devient voyageur et chemin.








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