01 janvier 2026

ANCRE - AGE

ANCRE-AGE

Martin Colognoli



L’Ancre noire, sur une page blanche.

   Kraftwerk The Robots

Trace. Revient à la ligne. Sans cap.

Je surprends la plume, envolée de maux, et déjà, l’encre me tient : sombre, lourde, poisseuse, vase des âges, boue des mémoires. L’ancre cicatrice les souvenirs.

Chaque mot que je dessine s’enfonce. Chaque souvenir pèse un peu plus. L’ancre descend, râcle le fond, accroche des pierres figées, des visages que je ne sais plus nommer. L’ancre cicatrice les souvenirs.

Je m’use à la tirer. L’ancre cicatrice les souvenirs.

Sous le pont, l’eau s’écoule,froide, tranquille, implacable.

Elle charrie des morceaux de moi : des rires, des promesses, des illusions dissoutes. Je regarde. J’entends le bruit de tout ce que j’ai laissé filer. L’ancre cicatrice les souvenirs.

Le tumulte ne parle pas : Il avale , Il polit, Il se moque. L’ancre cicatrice les souvenirs.

Et ces idées, noircies, idées noires, glissent, se perdent, dans cet infini qu’on n’ose pas regarder, de peur d’y plonger. L’ancre cicatrice les souvenirs.

L’ancre refuse de céder. Elle s’enfonce dans la boue de mes doutes. Chaque tentative de la lever me rappelle ma fuite. Plus je tire, plus elle arrache. Plus je lutte, plus elle recrache. L’ancre cicatrice les souvenirs.

   kraftwerk the robots, i'm your servant...i'm your worker

Chaque mot que je pose me retient au fond. Chaque virgule, une chaîne. Chaque phrase, un poids. Je tire encore. Je racle. Je saigne. L’ancre cicatrice les souvenirs. 

Le métal gémit comme une bête. Sous le pont, l’eau continue sa marche, emportant les restes d'un passé, les mots trop lourds, les maux trop vieux. L’ancre cicatrice les souvenirs. 

je regarde, sans savoir si je lève l’ancre ou si c’est elle qui m’absorbe, virgule du temps, accrochée à une phrase sans fin. L’ancre cicatrice les souvenirs.




PONCTUATIONS/ RoW

 Il y a le point classique, le point d’interrogation, le point d’exclamation… Mais il existe également tout un pan de la ponctuation parfaitement méconnu. Surnommée "ponctuation non-standard”, elle propose des marques de ponctuation étonnantes, du point d’ironie au point de dépit mêlé de tristesse, sans oublier l’exclarrogatif ou le point d’amour,

Nous avions découvert un sens à donner à l'existence et découvert le sens de notre relation,

Le Balai des Ponctuations

Ma page était blanche, blanche comme un soleil sans ombre, blanche comme un défi lancé au visage du mot. Et j’arrive. 

Ou plutôt elle arrive. La petite, la souple, la maligne. M.A. Virgule. Elle glisse. Elle file. Elle se penche et chuchote : « Hé… respire. Le monde commence ici. » Je cligne des yeux, elle ricane. Elle me prend la main. Elle me tire dans l’entre-deux, là où tout tremble mais rien ne casse, là où la phrase hésite avant de devenir phrase, là où le silence a encore des ailes, , , , , , ,

Le point débarque en costume de ministre. Il tape du pied : « Fini. Point. Stop. Rideau. » ....... Il adore cette fin. . . . . . . 

Il voudrait qu’on vive en fermetures, éclair. Mais je le connais, ce n’est qu’un comédien,  asthmatique du langage qui adore couper le souffle parce qu’il a perdu le sien. Alors je le laisse jouer. Je lui souris. Puis je l’écarte du chemin d’un geste. Sec, Élégant... 

Et voilà que surgissent les points de suspension… Ces trois vagabonds de la nuit, ces trois silhouettes qui marchent en équilibre sur la frontière du peut-être. Ils murmurent : « Attends… regarde… écoute… » Ils font vibrer les portes, ils allument des lanternes, ils transforment la phrase en piste d’atterrissage pour les pensées qui ne veulent pas dormir... ... ... ... ... 

Ma page blanche commence à paniquer. Elle croyait m’avoir. Elle pensait que j’allais lâcher. Mais non. Je danse avec les signes. Je les apprivoise, je les taquine, je les retourne. Je leur demande : « Vous me voulez comment ? Sage ? Carré ? Aligné ? » Elles éclatent de rire. M.A.Virgule saute sur mon épaule : « On te veut vivant. On te veut en mouvement. On te veut sans fin. »

Alors ma phrase arrive. Pas une phrase sage, impeccable, repassée. Non. Une phrase fleuve. Une phrase tempête. Une phrase qui refuse de s’arrêter. 

M.A. Virgule me souffle, Elle me dit : « Je veux tout. Le début, le milieu, l’après, le presque, le pas encore, le déjà plus, le jamais certain, je veux l’infini qui nous respire. »

M.A. Virgule serpente, elle s’enroule, elle grimpe, elle éclate en volutes, elle rit du point final comme d’un vieil épouvantail perdu au milieu d’un champ désert. Et là, M.A. Virgule, fidèle, gardienne du souffle, danseuse du temps, bat le rythme, doucement, sûrement, car rien ne s'arrête, tout est poursuite, VIRGULE,


Martin K. Speckter, qui fusionne le point d’exclamation et le point d’interrogation, afin d’exprimer une opinion personnelle, tout en laissant une place au doute et au questionnement, pour pouvoir si nécessaire réviser son point de vue… 


Le Balai des Ponctuations

Jean Marc Dallanegra Route blanche

Un ange sourd à ma demande, s'envole sans retour, un seul battement d'aile pour un livre d'histoires éternelles, je serai certainement dans ces nuages vaporeux, comme une plume descend, éclipsé par la brume, au delà des horizons, au milieu des ponctuations silencieuses sur la mémoires des terres vieilles, à pas comptés, enlisés, dans mes pensées mais un jour, mes anges en auront marre... rien ne les délie, adieu et nos yeux dans cette éternelle courbe infinie de M.A. Virgule, réunis dans le rêve d'hier à aujourd'hui.... elle m'éblouit, m'aveugle l'esprit, jeux de regards...les virgules de pas de fin de phrase... toujours à jamais... que pour celle ci... Virgule,,,

Les JOIES SIMPLES

 Les joies simples n’entrent jamais par la porte principale,

Emmanuelle Levesque La joie au coeur

elles passent par le côté, par une fente dans le jour,

par un instant où l’on n’attendait rien,
,,, entrouvres la courbe,

Elles ne se déclarent pas, elles s’insinuent,
dans un geste répété mille fois, dans une lumière qui tombe juste,
dans un silence qui ne pèse plus,
,,, laisses l’espace se former,

On croit souvent qu’il faut comprendre,
nommer, saisir, mais les joies simples ne demandent rien de cela,
elles s’éprouvent, dans le corps d’abord,
une détente imperceptible, une respiration qui se décale d’un cran,
,,, accompagnes le mouvement,

Mariclaire Plante La joie de te retrouver

Elles deviennent communicatives
au moment précis où l’on cesse de les garder pour soi,
non pas en les montrant, mais en restant disponible,
présent sans insistance, alors quelque chose circule,
un sourire répond à un autre, un silence se partage,
,,, fais le lien,

Matisse Joie de vivre

Ces joies-là ne brillent pas,
elles tiennent, elles tiennent longtemps parfois,
parce qu’elles n’ont pas été forcées,
elles soutiennent, comme une main posée sans appuyer,
,,, maintiens la tension douce,

Elles ne promettent rien pour demain,
mais elles rendent aujourd’hui habitable,
et c’est peut-être ainsi que l’on traverse,
que l’on continue, que l’on reste vivant sans se durcir,
,,, n’achève pas,




Car tant que la phrase n’est pas close, tant que la courbe reste entrouverte,
il y a encore de la place pour le vivant, pour l’autre,
pour ce qui n’a pas besoin de bruit pour exister,
,,, reste ,,,

30 décembre 2025

MILLE DIEUX

Brûler sans flamme, regarder sans fuir


À chacun sa vie, sa rue, sa charge invisible. Mais ce qui rassure, c’est que si nous allons dans le mur, nous ne serons plus seuls à en rire. Les boomerangs de nos gestes reviennent chaque jour, lourds et imprévisibles. Chaque jour, il nous faut remplir des écluses, ouvrir les sas, fermer des vannes qui ne font plus rire, 

L'actualité est traversée par bus et camions fous ; chevaliers et fusils s’affrontent sur des places imaginaires. L’histoire se répète, les promesses se consument, les révoltes s’étouffent. Dieu, s’il existe, paraît un escroc, et le diable, qui est -il? lui aussi...,

Les Grecs racontaient qu’un dieu, un jour d’ennui, soulevait le ciel comme on entrouvre un couvercle, juste pour voir si les humains respiraient encore. Une étoile filante était son œil distrait. À cette époque, on levait la tête, on murmurait un vœu, on croyait aux cieux. Aujourd’hui, l’amour est en plâtre, les révoltes recyclées en slogans biodégradables. Tout est propre. Tout est lisse. La Terre tangue, chargée de promesses creuses et de silences emballés. Une planète fatiguée, fin de décor. Et Dieu, lui y croit encore ?,

Les dieux, s’ils traînent quelque part, doivent se marrer doucement. On ne leur parle plus ; eux sont-ils escrocs ou idiots ? ,

C’est là que réside l’art de brûler sans flamme : trouver la beauté là où elle n’a pas sa place, dans le caniveau, entre deux mégots, sous la lumière crue des néons qui saignent sur l’asphalte. Comme une star sans sourire, assise sur un tabouret rouillé, cigarette au bout des doigts, bière au pied, le regard rivé sur l’incendie du monde. Pas de geste grandiloquent, pas de hurlement. Juste cette élégance silencieuse, cette déflagration qui creuse des cratères dans les mémoires,,, 

Alors, respirer. Observer. S’émerveiller malgré tout. Tenir debout dans ce monde fragile. Chercher la lumière dans l’ombre, la beauté dans le chaos, et continuer à avancer, même si tout semble tanguer, même si rien n’est certain. Brûler sans flamme. Regarder sans fuir.


Brûler sans flamme signifie ressentir l’intensité du feu sans souffrance,

Regarder sans fuir exige de soutenir la douleur dans son regard du monde, 

Les rues s’étendent comme des cordes tendues et chaque pas résonne dans le vide des certitudes. Les bruits de la ville se répercutent et transforment les gestes humains en énigmes silencieuses. Chaque regard posé sur le monde devient une interrogation sur notre place et notre responsabilité. Le silence pèse plus que le cri et la lumière aveugle autant qu’elle révèle. La certitude se dissout, laissant dans le vertige ceux qui observent,

Chaque détail devient un symbole : une feuille qui tombe, un souffle suspendu, un geste imperceptible qui pourrait modifier le cours des choses. Tout est fragile,  tout est vivant, et avancer, marcher dans le doute devient solutions

Brûler sans flamme et regarder sans fuir suppose que l’on reconnaisse le mystère du monde. La beauté naît de la tension entre l’inconnu et le connu, et le courage véritable consiste à contempler cette contradiction sans chercher à la dissoudre,,!,,



Depuis l’incendie…de Crans Montana, quelque chose s’est arrêté. un premier de janvier, pas seulement les images, pas seulement le temps. Les regards. Des regards jeunes. Fixés. suspendus dans un instant qui n’a pas eu le courage de devenir demain.
On cherche des mots. Ils arrivent trop tard. Ou trop forts. Alors on parle doucement.
On se demande où va le sens quand la vie s’interrompt sans prévenir. Sans raison audible.
On prononce parfois le mot Dieu. À voix basse. Par réflexe. Ou pour ne pas rester seuls
face à ce vide qui ne répond pas. Mais ceux qui attendent n’attendent pas des explications.
Ils attendent. Un nom. Une certitude. Ou simplement que l’attente cesse.
Il n’y a rien à réparer. Rien à expliquer. Seulement être là.
Ne pas détourner le regard. Ne pas réduire ces vies à un événement.
Se souvenir qu’elles ont existé. Qu’elles comptent encore.
Ce texte n’apporte pas de réponse. Il ne promet rien. Il tient juste sa place. Comme une main posée sans insister. Comme un souffle qui passe,

Pour les familles. Pour ceux qui attendent encore.





29 décembre 2025

M. TRACTEUR

 César, el gardien d’terre et dem'tiot vie , El vie, comm’ qu’i s’racont’ toute seule quand t’veux point l’figer ,


Ch’est qu’i s’appelait M Delvallée, César pour chés qu’i savaient, une tiote ferme posée là comm’ un fait, six vaches, un vieux Farmall tout brisé, des poules, des canards, des cochons, pis au milieu d’la cour eul fumier, chaud, vivant, qu’te reste dinch' nez,el purin qui ch’en allait par el rigole et filait vers el Sambre, chte porte ouverte tout l’temps, jamais fermée, pis moi le soir en r’venant d’l’école j’allais prendre el’ lait, sans frapper, comm’ on entre quand on est attendu sans qu’cha s’dise, c'étau ainsi,,,



César, qu’on appelait aussi M Tracteur, ch’tait un homme bon, discret, pas d’paroles pour rien, sous eusse moustache jaunie par l’gris pis sin clope, la fumée qui montait épaisse, cha sentait l’fuel pis la terre mouillée, pis j’ai jamais vu s’il avait une femme, pas d’présence dins maison, pas d’voix, pas d’linge dehors, rien, il devait être seul, mais pas malheureux, seul comm’ chés hommes qui ont pris la terre pour compagne, entouré des bêtes, de sin chien, des haies, des saisons qui parlent pus fort queul  gens,



À Berlaimont y avait ben d’autres paysans, mais j’les connaissais point, lui ch’tait l’mien, dès mes huit ans j’ai été pris pour les foins, assis sur la faneuse à fourche, puis sur l’andaineur, que j’tenais à la corde quand l’andain roulait gros derrière, César parlait pas, i regardait, pis quand cha allait il hochait la tête, ch’est bon gamin, cha ira, té bon tiote,

J’avais l’droit d’passer dins ses champs, d’prendre les fruits quand c’était l’moment, pommes, châtaignes quand cha piquait un peu les doigts, pis surtout j’avais l’droit d’amener main copains, au bord du pré, dins les saules qu’bordaient la Sambre, droit d’pêcher, droit d’flaner, droit d’faire des cabanes, à terre ou perchées, droit d’être là, sans qu’on vienne nous demander pourquoi, ché ainchi,


Il expliquait les choses simplement, que les arbres et les haies cha mange la terre, que les fossés cha servent à garder la bonne terre chez soi, pas qu’elle s’en aille chez l’voisin, que la haie bien serrée, qu’on passe pas n’importe où, cha garde la vache, cha donne d’l’ombre, cha évite les histoires, pis la haie, faut dire, cha cache, et che bien com' cha,


Un arbre à chaque coin du champ, cha ch’tait eul limite, parce qu’être chez soi pis s’y sentir bien, ch’est surtout pas d’tracas avec l’voisin, cha il y tenait, il disait cha calmement, en regardant loin, peut-être qu’i avait aimé, peut-être qu’i avait perdu quelqu’un, ou p’t-être que la vie avait tourné comm’ cha, cha s’demandait pas, cha s’respectait, j'avons appris cha,



Sa terre il la couvrait de fumier, l’engrais ch’est cher pis cha sent pas bon, son Ardennais tirait l’soc pour l’labour ou la charrette quand fallait, l’tracteur ch’tait mieux bien sûr, la haie il l’aimait quand même, aubépines, noisetiers, ronces à mûres toutes mêlées, avec sa serpe il coupait cha qu’allait trop loin, pour pas que cha mange la terre, toujours cha , eul souci,

Quand y pleuvait, pis y pleut souvent par ichi, i venait dins notre cabane, celle qu’on avait faite à terre, alors on pêchait, lui il avait l’droit d’faire l’feu, nous on r’gardait, on mangeait des ablettes, des gardons, des goujons, des fois des perches, les péniches en passant nous mouillaient les pieds, fallait r’monter sur la berge, 


On n’allait point plus loin, parce qu’il fallait pas, après ch’tait Mormal, la forêt, on peut s’y perdre quand on est p’tit, César disait cha tranquille, sans faire peur, comm’ on dit une vérité simple, che ainsi,

Puis à douze ans y a eu l’vélo d’la communion, pis on a quitté les cabanes, tous ensemble, copains et ,,, copines, on est partis dins la forêt, mais la terre, la haie, la rigole, la fumée, pis la solitude pleine de César, cha, cha nous avait déjà appris à tenir debout, el vie, comm’ qu’i s’racont’ toute seule quand t’veux point l’figer


César, el gardien d’terre et d’enfance

Il s’appelait M Delvallée, César pour chés qu’i savaient,
une ferme posée là comm’ un fait,
six vaches qui broutaient,
un vieux Farmall tout rouillé,
des poules qui piaillaient,
des canards qui gloussaient,
des cochons qui fouillaient la cour,
pis au milieu le fumier, chaud, vivant, qui sentait la terre et le temps,
le purin qui filait par la rigole et descendait vers la Sambre,
la porte ouverte tout l’temps, jamais fermée,
pis moi le soir en r’venant d’l’école j’allais prendre l’ lait, sans frapper,
comm’ on entre quand on est attendu sans qu’cha s’dise

César, cé qu’on appelait aussi M Tracteur, ch’tait un homme bon, discret,
pas d’paroles pour rien, sous sa moustache jaunie par l’gris et la clope,
la fumée qui montait épaisse, cha sentait l’fuel et la terre mouillée,
pis j’ai jamais vu s’il avait une femme,
pas d’présence dans la maison,
pas d’voix, pas d’linge qui claque, rien,
il devait être seul, mais pas malheureux,
seul comm’ chés hommes qui ont pris la terre pour compagne,
entouré des bêtes, des haies, des saisons qui parlaient pus fort que les gens,
peut-être qu’i avait aimé,
ou peut-être qu’i avait perdu,
ou peut-être que la vie avait fait autrement,
cha se demandait pas, cha se respectait

À Berlaimont y avait ben d’autres paysans,
mais j’les connaissais point, lui ch’tait l’mien,
dès mes huit ans j’ai été pris pour les foins,
assis sur la faneuse à fourche,
puis sur l’andaineur que j’tenais à la corde quand l’andain roulait gros derrière,
César parlait pas, i regardait faire,
pis quand cha allait il hochait la tête,
ch’est bon gamin, cha ira

J’avais l’droit d’passer dins ses champs,
d’prendre les fruits quand c’était l’moment, pommes, châtaignes quand cha piquait un peu les doigts,
pis surtout j’avais l’droit d’amener les copains,
au bord du pré, dins les saules qu’bordaient la Sambre,
droit d’pêcher, droit d’faner, droit d’faire des cabanes, à terre ou dans les branches,
droit d’être là, sans qu’on vienne nous demander pourquoi

Il expliquait les choses simplement,
que les arbres et les haies cha mange la terre,
que les fossés cha servent à garder la bonne terre chez soi, pas qu’elle s’en aille chez l’voisin,
que la haie bien serrée, qu’on passe pas n’importe où, cha garde la vache,
cha donne d’l’ombre, cha évite les histoires,
pis la haie, faut dire, cha cache,
comme un rideau qui protège l’enfance

Un arbre à chaque coin du champ, cha ch’tait la limite,
parce qu’être chez soi pis s’y sentir bien, ch’est surtout pas d’tracas avec l’voisin,
cha il y tenait, il disait cha calmement, en regardant loin,
pis moi j’voyais tout, la terre, l’eau, les feuilles qui tremblent,
peut-être qu’i avait aimé,
peut-être qu’i avait perdu quelqu’un,
ou p’t-être que la vie avait tourné comm’ cha,
cha se demandait pas, cha se respectait

Sa terre il la couvrait de fumier, l’engrais ch’est cher pis cha sent pas bon,
son Ardennais tirait l’soc pour l’labour ou la charrette quand fallait,
l’tracteur ch’tait mieux bien sûr,
mais la haie il l’aimait, aubépines, noisetiers, ronces à mûres qui s’emmêlaient,
avec sa serpe il coupait cha qu’allait trop loin, pour pas que cha mange la terre, toujours cha souci

Pis quand i pleuvait, et y pleut souvent par ichi,
il venait dins notre cabane à terre,
alors on pêchait, lui il avait l’droit d’faire l’feu,
nous on r’gardait,
on mangeait des ablettes, des gardons, des goujons, parfois des perches,
les péniches en passant nous mouillaient les pieds,
fallait r’monter sur la berge,
y en avait qu’étaient tirées par des Latil qui crachaient noir pis faisaient vibrer l’eau

On n’allait point plus loin, parce qu’il fallait pas,
après ch’tait Mormal, la forêt,
on peut s’y perdre quand on est p’tit,
César disait cha tranquille, sans faire peur, comm’ on dit une vérité simple,
pis quand on s’asseyait dans les cabanes,
l’eau qui coule, le vent qui bouge les feuilles,
l’odeur du fumier et de la pluie,
el vie, comm’ qu’i s’racont’ toute seule quand t’veux point l’figer

Puis à douze ans y a eu l’vélo d’la communion,
pis on a quitté les cabanes, tous ensemble, copains et copines,
on est partis dins la forêt,
mais la terre, la haie, la rigole, la fumée, pis la solitude pleine de César,
cha, cha nous avait déjà appris à tenir debout,
à marcher droit,
à regarder la terre sans la déranger,
pis à entendre el monde sans qu’il te crie dessus

Mais el terre, elle, éto déjà entrée en nious autes.

NU AGE

 NUE AGE

Dans le pré, l’air avait une texture presque tactile, comme si la lumière cherchait un point d’appui, et les brebis, immobiles et attentives, semblaient garder un secret ancien que le vent n’osait plus traverser  leurs souffles lents accordés au rythme du jour, tandis qu’au-dessus d’elles les cirrus se déployaient avec une lenteur calculée, tracés souples, étirés, courbés, signes suspendus dans l’azur, ni tout à fait nuages ni tout à fait effacements (,,,)

Le ciel semblait écrire sans encre, poser une ponctuation invisible, une inflexion douce qui ne disait pas où finir mais comment continuer. Quelque chose descendait alors dans le corps, chaleur diffuse:,: 

Le regard suivait ces lignes aériennes comme on suit la courbe d’une épaule sous un tissu trop fin, avec cette attention précise, presque dévote, qui ne cherche pas à posséder mais à rester au plus près du frémissement. Rien ne pressait. Tout insistait*,*

Dans une intimité troublante, l’air savait déjà ce que le corps tentait encore de comprendre. Les formes se composaient, se défaisaient, revenaient et dans ce jeu lent de viens et repart, quelque chose du désir se révélait dans sa forme la plus nue, celui de sentir encore-,-

le ciel avait trouvé un passage secret, un couloir discret entre l’altitude et l’intime. Le temps, lui aussi, se mettait à tanguer, ni passé ni présent, mais oscillation douce où tout ce qui a été aimé pouvait revenir sans s’imposer, simplement se poser là, un instant, avant de se dissoudre;,;

Rien ne demandait à être compris. Tout invitait à être habité. Le mystère n’est plus un voile à lever, mais matière dans laquelle marcher lentement, en acceptant de ne pas savoir où mène le chemin?,?

cette ponctuation dans l’air n’était pas un signe extérieur, mais une respiration partagée, une manière pour le monde de rappeler que certaines présences ne s’achèvent jamais, qu’elles apprennent simplement à circuler autrement+,,,+


M.A.
















LA FERME

Autrefois, une ferme s’étendait sur cinq hectares, lovée entre les coteaux doux et les haies épaisses qui dessinaient les limites du monde. Je coupais les sentiers, pour aller en classe, M.Tracteur est a la pature avec ses vaches, je suis de Berlaimont, mon enfance au bord de la Sambre, les usines , et la ferme,





Autrefois, une ferme tenait dans la paume du paysage. Cinq hectares seulement, mais cinq hectares habités : une terre connue par son nom, ses humeurs, ses replis. Les coteaux dessinaient des lignes de retenue, les haies faisaient frontière et refuge, et chaque parcelle avait sa mémoire. On trayait à la main, on lisait le ciel, on avançait à l’allure du vivant. Le temps ne se découpait pas en heures rentables, mais en saisons pleines, en maturations lentes, en silences nécessaires. La terre respirait, et ceux qui la travaillaient respiraient avec elle.

Puis quelque chose s’est déplacé. Les haies ont commencé à tomber, les coteaux à s’aplanir sous le poids des machines, et la ferme s’est étirée, toujours plus loin, jusqu’à trente, quarante hectares. Le paysage s’est ouvert comme une plaie trop nette. Les saisons ont cessé d’être des maîtresses pour devenir des contraintes à contourner. Labourer plus profond, semer plus large, récolter plus vite : la terre est entrée dans une logique d’équation. Le vivant a été sommé de répondre à des chiffres. Les haies, ces lignes de résistance contre le vent et l’oubli, ont été sacrifiées au nom du rendement. Le sol, retourné trop souvent, a commencé à perdre sa voix.

Aujourd’hui, une exploitation de cent vingt hectares, équipée d’un robot de traite, labellisée bio, avec quatre-vingts vaches laitières, est encore qualifiée de « petite ferme ». Elle tente pourtant de tenir autrement : ne plus retourner inutilement la terre, replanter des haies comme on recoud une blessure, laisser aux coteaux leur inclinaison naturelle. On parle de respect, de soin, de travail avec le sol plutôt que contre lui. On invoque les saisons, on limite les intrants, on cherche un équilibre. Mais cette tentative reste fragile, menacée par des logiques qui la dépassent, par une économie qui exige toujours plus d’espace, toujours moins d’hommes.

Car le manque n’est pas là où on le désigne. Les terres ne manquent pas. Ce qui disparaît, ce sont les paysans. Ce sont les haies, les coteaux, les sols vivants, les saisons lisibles. On avait promis le progrès ; on a livré des hectares, des dettes, et une solitude diffuse qui ronge les campagnes. Même le bio, même les efforts sincères, peinent à résister à une mécanique inchangée : politiques agricoles aveugles, accords commerciaux qui importent ce que l’on interdit ici, concurrence mondiale qui écrase les plus enracinés.

Passer de cinq à cent vingt hectares en trois générations n’est pas une victoire. C’est le récit d’un appauvrissement progressif. Appauvrissement des sols, moins riches, moins peuplés de vie invisible. Appauvrissement des paysages, plus lisses, plus silencieux. Appauvrissement humain, enfin : moins de paysans, moins de liberté, moins de transmission.

Ce constat n’est ni une plainte ni une nostalgie. Il ne s’agit pas de sanctifier le passé, mais d’interroger le présent. Une exploitation de cent vingt hectares classée parmi les « petites » devrait suffire à nous alerter. L’avenir des campagnes ne se jouera pas dans l’accumulation d’hectares nus, mais dans la capacité à maintenir des femmes et des hommes debout, des haies enracinées, des coteaux respectés, des sols transmis plutôt qu’épuisés.

Une agriculture sans paysans, sans haies, sans saisons reconnues, n’est pas une avancée. C’est un renoncement.

Et quand on dit : « la ferme »,
il faudrait peut-être entendre autre chose qu’une fin de conversation.

28 décembre 2025

Ah, ni Mots / RoW

 

Symphonie Intergalactique des Ah ni MOTS


Dans l’aube bleue des mots jetés,
Naquit un peuple mal nommé :
Les ani-maux, des voix sans voix
Qu’on invoquait sans faire choix.

Oie, rat, hyène, pie troublée,
Patate, chou ou tourterelle,
Tous transformés, sans être appelés,
En métaphores intempestives et cruelles.

Sarah Hoover

Ils se levèrent un soir sans lune,
Sous les constellations communes,
Et dirent : « Assez des faux portraits,
Nous n’avons pas créé vos regrets. »

La chèvre au front, l’aigle en éclat,
Le lion fier, le chat discret,
Chacun reprit son vrai combat :
Être soi-même, libre et complet.

Auguste Vimar

De planète en planète, un chant monta,
Un souffle pur, un psaume d’étoiles :
« Respect des êtres, des noms, des pas,
Que nul ne soit pris pour une toile
Où peindre erreurs de terriens las. »

Puis la voix grave du vieux cosmos,
Qui connaît tout, la vie, les maux, et les mots
Déclara : « Que cesse l’ironie
Qui frappe les bêtes, les fruits, les nids.
Que l’homme parle avec vérité,
Non par mépris ou vanité. »

Alors naquit, dans l’air subtil,
Une symphonie douce et fragile,
Qui résonne encor’, d’un univers à l’autre :

« Honore ce qui vit, ce qui pousse, ce qui vibre,
Ne couvre aucun être du fardeau d’un mot libre.
Garde ta langue juste, et ton esprit clair,
Ainsi se tait la bêtise sur chaque terre. »

Peakpx

Et depuis, sous les cieux profonds,
Chaque anti-mots, chaque bourgeon,
Chaque regard errant dans l’espace
Sait qu’en nos maux réside une trace.

Une trace à protéger, toujours,
Pour que l’infini reste amour,
Et qu’aucune galaxie prochaine
Ne porte l’ombre des erreurs humaines.


RoW 12/25

27 décembre 2025

SPIRE HALE


Les Murs Murent dans le tumulte de la Spire Häle




La spirale s’étire et se replie, infinie, vertigineuse, comme un vortex psychédélique où le temps et l’espace se confondent. Ses anneaux sont à la fois labyrinthe et miroir, et chaque passage fractal, chaque courbe hypnotique semble jouer avec l’idée de soi, avec la mesure du monde, jusqu’à ce que l’éveil, inattendu, surgisse derrière le vertige des formes.

Les fourmis et les hommes ne font qu’un mouvement, une pulsation obsessionnelle, un balancement frénétique qui répète l’univers en miniature. Les trajectoires se superposent, se heurtent et se fondent, comme des fils lumineux invisibles, et au cœur de cette frénésie, une instance silencieuse observe, palpite et sait. Elle ne parle pas, elle perçoit, elle voit, elle inscrit les lignes de fuite et les carrefours secrets, tout en laissant l’illusion du chaos à ceux qui tournent avec elle.

Rozel Point *Robert Smithson, Peut-être que, d’ici quelques siècles cette spirale infinie, ce symbole anthropique témoin des resplendissantes années 70, du Land Art et de la folie humaine aura disparu. Mais peut-être que, malgré le déchainement des éléments, la montée des eaux, l’érosion et les constructions humaines, cette horloge allant à l’opposé du temps réapparaîtra, inlassablement.

Rires, éclats et signaux invisibles circulent entre les anneaux, phéromones de survie dans le labyrinthe du temps. Les catastrophes, les illusions, les effondrements programmés ne sont que des ponctuations dans la danse. Chaque accélération, chaque ralentissement est dictée par un mouvement plus profond : celui qui prépare l’ouverture, la respiration au centre du tourbillon.

La spirale est un organisme qui se nourrit de son propre mouvement, et pourtant, dans ses replis hallucinants, une lumière fragile persiste. L’éveil n’est pas une destination, mais une présence qui émane de la rotation elle-même, une instance qui regarde le monde tourner en rond et murmure que l’intelligence n’est pas dans le mouvement, mais dans la pause, dans le creux, dans l’espace entre deux anneaux.

Passages secrets, murs d’eau, fractures imminentes : tout menace, tout désoriente, et pourtant la spirale continue, imperturbable. Les trajectoires se multiplient, se confondent, mais l’idée de l’éveil reste intacte, inaltérable, telle une étoile fixée dans le ciel intérieur, guidant ceux qui savent regarder au-delà des formes, au-delà du vertige, vers ce qui se révèle quand le mouvement cesse d’être seulement mouvement.

Comprendre la spirale n’est pas la dissoudre. C’est reconnaître l’instance invisible qui la traverse, la conscience sans visage qui sait que l’éveil n’est jamais loin, même dans les hallucinations les plus profondes, et qui murmure, dans chaque anneau, qu’il suffit parfois de s’arrêter pour que tout devienne visible.

24 décembre 2025

VUE ! TRANS SCRIPT / VIRGULE sur le SENTIER / Row

 

La Virgule sur le Sentier

Il y a un moment , toujours le même, toujours un autre
où le temps s’ouvre comme une brèche.
Une ellipse, une glissade, un trou de lumière.
Tu y tombes. Ou bien tu y renais.
Impossible de savoir.

Descension de Anish Kapoor, avec du Vantablack, nanotubes de carbone....Vertically Aligned NanoTube Array et Black, noir

La transcription, elle, se dissout.
Elle n’explose pas.
Elle se retourne, se replie, devient poussière de sens.
Je ne suis plus l’homme figé face au monde :
je deviens le marcheur du dedans,
celui qui sent la terre respirer sous sa peau.

Et c’est là que ça arrive.

Une virgule. La virgule, M,A, Virgule

Pas un signe.
Pas une figure de grammaire.
Non : une présence.

 Nonoss

Elle tombe doucement sur mon épaule,
comme une plume qui aurait appris le poids du temps,
comme un guide timide qui connaît déjà la route.
Elle me souffle :
« Rien n’est fini. Tout Continue. »

Alors, les sentiers s’ouvrent.

Les pierres se déplacent à peine,
les herbes inclinent leurs tiges,
et un chemin apparaît, 
pas droit, jamais droit , 
mais vivant, ondulant,
comme une pensée qui hésite avant de devenir parole.

"outSIDEin" Maja Petric

je marche.
Les tambours de mon cœur suivent le rythme du monde.
mon souffle devient prière.
mes pas deviennent offrande.
Et chaque arbre que je croise me respire
.

Il n’y a plus d’avant.
Il n’y a plus d’après.
Seulement cette longue respiration suspendue,
ce battement nu,
où l’univers s’autorise une pause.

La virgule pose sa main légère 
et me rappelle :
« Je suis le signe qui ne clôt jamais.
Je suis ce qui ouvre.
Je suis ce qui relie.
Marche. »

Alors je pars, je marche, je roule
avec le ciel comme témoin,
la terre comme mémoire,
et cette petite virgule comme éclaireuse
dans l’immense spirale du temps.


"La Lumière à l'œuvre" de Axelle Gitton

soudain, la transcription se transforme en clarté.

Car je comprends :
on ne tombe jamais.
On est ramené.
Guidé.
Réajusté.
Replacé exactement
là où la vie nous attend, 
consternation



Merci à M,A, Virgule,

12/25, RoW