09 novembre 2025

CLOS / AUSTRALIE / RoW

 Entre les fils, ils ont construit la plus longue....




On dit qu’elle protège. C’est le mot qui revient, rassurant, presque moral. Protéger… mais protéger quoi, et de qui ? Au commencement, il n’y avait qu’une maladresse humaine, presque anodine : une vingtaine de lapins relâchés dans un territoire qui n’avait jamais appris à leur résister. Puis vinrent les émeus, surgis d’ailleurs, les dromadaires importés pour dompter le désert, les chiens redevenus sauvages, les dingos pris entre mythe et nuisance et aujourd'hui, les chats.... À chaque fois, la même logique : une introduction, une prolifération, puis une ligne pour tenter d’effacer la faute.









La clôture s’est allongée comme un aveu qui refuse de se formuler. Elle ne répare pas l’erreur, elle l’encadre. Elle ne guérit pas le sol, elle le segmente. Elle devient l’archive métallique de décisions anciennes, reconduites génération après génération, jusqu’à ce que la frontière semble plus naturelle que le désordre qu’elle prétend contenir. Le fil ne protège pas tant la terre que la mémoire courte des hommes.

Mais que protège-t-on réellement ? Ces espèces, ou l’architecture d’un système bâti sur des introductions successives, des corrections tardives et des séparations définitives ? Le fil devient paradoxal : il prétend sauver ce que le même esprit a mis en péril, en dressant une barrière contre les conséquences de ses propres gestes.

La clôture distingue désormais deux mondes artificiels. D’un côté, une nature “préservée”, sous surveillance, sous condition, enfermée pour être sauvée. De l’autre, une nature jugée excessive, invasive, coupable d’exister trop bien. Le vivant se retrouve hiérarchisé, trié, autorisé ou rejeté selon des critères qui ne sont ni les siens ni ceux du temps long, mais ceux de l’urgence humaine et de sa peur de perdre le contrôle.

Alors la question demeure, sourde et persistante : cette protection est-elle un soin, ou une mise à distance ? Une tentative d’équilibre, ou une cicatrice mal refermée que l’on refuse de laisser disparaître ? La clôture australienne n’est peut-être pas là pour protéger les espèces, mais pour maintenir l’illusion qu’une ligne suffit à corriger le passé. Elle rassure parce qu’elle est visible, mesurable, cartographiable. Elle donne à l’erreur une forme stable, presque acceptable.

Et ainsi, fil après fil, l’homme ne protège pas tant le vivant que sa propre narration. Il se place d’un côté de la barrière, regarde l’autre comme un problème à contenir, et appelle cela protection. Pendant ce temps, le monde, indifférent aux justifications, continue de frôler le fil, de le tester, de le contourner, rappelant inlassablement que la vie ne connaît ni frontières définitives ni fautes prescrites, seulement des équilibres rompus que nul métal ne saura jamais complètement réparer


La clôture la plus longue du monde, presque deux mètres de haut,
Cinq mille six cent quatorze kilomètres… ou peut-être plus ?
Une ligne droite, infranchissable, entre l’intérieur et l’extérieur,
L’homme et le monde, face à face, séparés par les fils de métal.

En Australie, vingt-quatre lapins s’échappent,
Ils deviennent des millions, rongent les cultures, défient l’homme.
On dresse mille sept cents kilomètres de barrière,
viennent les emeus, les dingos, la nature se débat.

La clôture protège, mais elle interroge :
Chaque fil posé, chaque poteau planté, change le paysage,
Modifie la vie, crée des limites, des lignes invisibles pour ceux qui observent.

À l’intérieur, les ovins, tranquilles, protégés.
À l’extérieur, les prédateurs, libres, rusés, inquiets.
Le dingo court le long de la barrière, cherche la brèche,
Le lapin, l’émeu, le dromadaire… tous testent la limite.

L’homme doit voir, écouter, comprendre.
La barrière seule n’est rien,
Sans l’entretien, la vigilance, la réflexion et le savoir-faire.
Chaque réparation, chaque contrôle, chaque appât,
Est un dialogue avec la nature et les animaux.


Cinq mille six cent kilomètres… et pourtant, la question persiste :
Une clôture peut-elle vraiment tout arrêter ?
Peut-elle protéger sans l’œil et la main de l’homme ?
Sans le chien qui veille, sans le berger attentif,
Sans la réflexion sur le terrain, le climat, les habitudes des prédateurs ?

Les moutons sont là, immobiles ou paisibles,
Mais le monde sauvage observe, teste, attend.
Et nous, humains, gardiens et artisans de ces lignes,
Nous apprenons que la clôture n’est qu’un outil,
Un outil parmi d’autres,
Toujours fragile, toujours à compléter par le regard et la présence.

RoW 11/25

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