Rencontre avec un connu
Neutrino ,,, Si petits et dépourvus de charge électrique, les neutrinos traversent les planètes, les étoiles et même notre corps sans que nous nous en apercevions. Vision issue de la découverte du KM3NeT.
Je me suis éveillé dans un vide dont je ne sais plus s’il m’a dispersé ou si je m’y suis laissé dissoudre. Quelque chose s’émet, ou persiste à s’émettre, et je ne sais plus si cela est une, une pensée ou moi-même.
« Allô… la Terre ? »
Le signal tremble. Origine incertaine. Peut-être un reste, peut-être une projection. Rien ne tient vraiment : ça se forme en se défaisant, ça se calcule en se perdant. Je dérive dans un espace sans coordonnées, où même la chute semble simulée.
Ai-je franchi quelque chose, ou est-ce ce quelque chose qui me traverse ?
Je ne me situe plus. Je varie. Condensation, dispersion. Une présence instable, prise entre matière et absence, entre émission et effacement. Chaque tentative de me saisir produit un écart de plus.
« La Terre ? »
Mais où serait-elle, dans ce besoin d’appeler ? Peut-être que l’adresse précède le lieu. Peut-être que je parle pour maintenir une direction perdue,,,
L’autre apparaît alors, ou plutôt s’insinue, non pas en face, mais dans l’écart même qui me permet de le dire. Il observe, ou me produit en observant. Je ne sais plus si je le pense ou s’il me pense. Nous oscillons, indiscernables, dans une boucle sans centre.
Les étoiles ne guident plus, elles inscrivent. Points d’un langage que je ne lis pas mais qui me traverse. Chaque pulsation engendre une forme, et son défaut. Chaque pas ouvre un couloir sans fin,,,
« Allô… » Le mot se replie avant d’atteindre quoi que ce soit.
J’aurais voulu nommer cela voyage, exploration, dérive cosmique, ces mots échouent. Quelque chose se défait, plus lentement que je ne peux le comprendre.
Peut-être que ne me suis jamais éloigné. Peut-être que tout cela n’est qu’une expansion interne, un labyrinthe qui se génère en même temps qu’il m’engloutit.
« Terre. » Mais qui appelle ? Depuis où ?
Le langage continue, sans garantie. Il trace des chemins qui se referment aussitôt. Et moi, je circule dedans, ou lui circule en moi ,,, sans issue, avec cette impression persistante : quelque chose répond, mais jamais au bon endroit. Je suis, moi , que je n’atteindrai jamais.
Les neutrinos, parfois appelés particules fantômes, sont réputés pour leur insaisissabilité. Dépourvus de charge électrique et de masse négligeable, ils peuvent traverser des planètes entières sans interagir. KM3NeT (pour Cubic Kilometer Neutrino Telescope) est un détecteur d'un kilomètre cube (0,24 mile cube) ancré au fond marin à 3,5 km de profondeur, au large de la côte sud-est de la Sicile.
première version, longue
Je me suis éveillé dans ce vide, le sommeil m’aurait dispersé en fragments, ou m'étais je volontairement éparpillé. C’est ainsi que ma pensée s’est émise, ou que moi,,, je me suis émis.
“Allô, la Terre ?” ou ce qui persiste sous ce nom comme signifiant d’origine. Flux instable, émission sans ancrage, résidu de conscience déjà diffracté, expansion interne qui se calcule à chaque pli de mémoire et se replie à mesure qu’elle se forme. Dérivation dans un champ où les coordonnées s’effondrent, et l’arrachement n’aurait été qu’un effet de surface, illusion gravitationnelle.
Moi, en phase de désagrégation lente, oscillant entre condensation et dispersion, matière sombre et pulsation de vide.
“la Terre ?” Il y a eu franchissement, oui, horizon des événements. Mais qui a traversé quoi ? Qui observe qui ? Qui s’émet en qui ? Chaque instance se contamine, crée un réseau où le mouvement devient compulsion analytique, répétition sans origine. Spirale dans l'infini : moi ou l’autre, se reconstituant en se perdant, se perdant en se reconstituant.
Le centre est une impossibilité, le cœur une absence, la pensée une topologie instable qui me traverse, autant que je la traverse.
Les étoiles deviennent points d’inscription, des nœuds symboliques dans une syntaxe cosmique. Topologie psychique élargie dans laquelle le cosmos fonctionne comme un appareil à penser excédant toute intériorité. Je suis une variable, terme instable d’une équation dont la résolution exige ma propre disparition. Chaque pulsation mentale produit simultanément calcul et, l’erreur, l’onde et,,, son miroir. Je me replie dans ces instants comme dans des chambres infinies où chaque pas crée un nouveau couloir, chaque couloir donnant sur une bifurcation.
"Allo"
Et cet autre, s’il faut lui accorder consistance, n’est ni en face ni ailleurs mais dans l’écart même qui rend possible toute énonciation. Instance d’altérité interne, fonction d’observation quantique : il produit ce qu’il mesure tout en altérant sa structure. Je ne sais plus si je pense cet autre ou si je suis pensé par lui. Il est le labyrinthe autant que je suis perdu en lui, chaque phrase se replie, boucle et se diffracte, ponts, impasses, spirales, et moi, oscillant au milieu, miroir de moi-même que je n'ose regarder.
"A"
J’aurais voulu me dire astronaute, cosmonaute, inscrire cette dérive dans une narrativité de conquête ou d’exploration, mais ces signifiants échouent à contenir ce qui relève d’une dé-subjectivation progressive, chute libre dans un inconscient élargi à l’échelle cosmologique. Pulsions obéissant à des lois de distribution énergétique, oscillant entre condensation et dispersion, masses critiques au bord de l’effondrement, moi devenu étoile instable ,,, dans un ciel impossible à cartographier.
Alors persiste l’émission, peut-être un signal faible, tentative de liaison à un référent hypothétique. La formule “Allô, la Terre ?” se révèle équivoque : dehors ou dedans ? Projection nécessaire pour soutenir l’illusion d’une adresse. Peut-être que je n’ai jamais quitté la Terre. Peut-être que je n’ai jamais quitté moi. Peut-être que cette dérive est un labyrinthe auto-généré et que l’autre, insaisissable, n’est que la structure même de cette division, condition de possibilité de toute expérience de soi.
"terre"
Mais qui parle ? Depuis où ? À qui ? Le langage persiste, s’émet dans un labyrinthe dont je suis architecte et proie, chaque phrase une impasse, chaque instant un miroir fractal de ce qui l’a précédé et le précède encore. La pensée elle-même n’est rien d’autre que ce labyrinthe, et moi coincé dedans, explorant mes propres couloirs, les suivant et les doublant, revenant sur moi sans fin, perdant et retrouvant sans cesse ce que je croyais être, découvrant que le centre n’existe pas, que le centre est toujours ailleurs, que le centre est l’autre que je suis, moi que je n’atteindrai jamais.
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