20 avril 2026

DEUX SILENCES

DEUX SILENCES

Je devais avoir dix-huit ans, peut-être un peu plus. Je ne sais plus. Qu’importe. Je pars, ou je fuis,  je ne le sais pas encore. Je laisse derrière moi sans vraiment dire. J’avance, du moins je le crois.

Je traverse des lieux qui semblent ne manquer de rien. Des routes sûres, des maisons fermées juste comme il faut, des vies en place. Tout tient. Tout semble tenir. Et moi, je passe. Ça coule. Je marche avec moi. Je roule avec moi. Je parle avec moi. Un souffle continu, une pensée qui se déplie, une présence qui ne me quitte pas. Et pourtant, quelque chose reste en retrait, comme hors de portée.

Je n’ai rien emporté. Pas de foyer, pas de lieu à défendre. Juste le nécessaire, posé sur l’épaule ou attaché derrière moi. Le corps avance, il prend le relais. Il trouve le souffle dans la pente, dans l’effort, dans la fatigue. Peu à peu, le regard change. Il ne cherche plus, il reçoit. Une pierre, une trace, une odeur d’herbe coupée suffisent. Elles tiennent le jour.

Le soir tombe sans prévenir. Il n’y a rien à décider. Un pâturage, une grange, un abri de passage. La nuit s’installe. Parfois la pluie arrive, d’abord fine, puis plus dense. Tout se rassemble dans ce bruit régulier qui frappe. Alors je reste. Je n’ai rien à comprendre. Ecouter.

Le froid veille parfois. Il garde le corps présent. Il remplace le feu. Il oblige à sentir. Le matin, l’air tranche, l’eau réveille. Elle passe sur la peau sans détour. Le mouvement reprend, sans décision réelle, comme si marcher ou rouler était la seule manière de tenir sans se dissoudre dans ce monde plein. Je passe d’un lieu à l’autre sans m’y fixer. Les arbres, les pierres, les visages parfois. Rien ne m’appartient. Tout me traverse. Une voix, un silence, un geste. Cela suffit pour continuer. Les jours ne sont pas toujours légers. Il y a des pesanteurs, des ciels bas, des moments où l’on avance moins droit. Je ralentis. Je laisse passer. Je reste dans ce fil ténu qui relie encore. Quelque chose se dépose. Presque rien. Un calme discret, sans éclat, mais qui tient. Je comprends alors que s’arrêter trop longtemps serait se perdre. Non dans le lieu, mais dans ce manque caché au cœur de ce qui semble complet. Alors je reprends. Pour rester juste. Pour ne pas rompre. Le lien est simple : le corps, le jour qui se lève, ce qui vient. Peu à peu, il n’y a plus rien à chercher. Seulement regarder. Écouter. Laisser passer.

La nuit revient. La toile, le vent, la pluie parfois. Toujours ce même bruit, sans nom. Et c’est là que je tiens. Je marche avec moi. Je roule avec moi. Je parle avec moi. Et parfois, deux silences se croisent.

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