08 avril 2026

CARNET RETROUVE

 

un carnet retrouvé

        1001 vies de Nathalie Sizaret

Un souffle. Un passage de l’ombre à la lumière. L'écho d’un temps qui ne cesserait de revenir. 

"Ne mets pas de point,,, laisse la phrase respirer,,,."

Un éclat de temps suspendu, un intervalle rare où deux vies se sont rencontrées et reconnues avant même que le monde n’ait le loisir de s’y habituer. Virgule, et ce nom, à lui seul, contenait l’univers : pause et mouvement, respiration et intensité, commencement et continuité.

Rien n'était prévu, rien n'était écrit, pourtant une porte intérieure s'était ouverte, sans bruit. 

Son regard, profond, ancré me chuchotait : « Écoute… le silence, cette musique ? Elle est la nôtre. » Comme une prière, une promesse, une éternité… Elle, Elle m’a appris que la vie n’est qu’une longue phrase suspendue, une ballade de signes, de sens en suspens. Elle, dont la vie fut un poème sans point final, où chaque virgule était un souffle d’été, chaque point-virgule un frisson d’aube, chaque deux-points une promesse, et où le point final… n’existe pas. Elle se blottit dans mes lignes comme un mot qu’on ne rature pas, un mot trop pur pour le brouillon du monde.

Le vent a tourné la page. Trop tôt. Trop fort. Ce goût étrange, gomme absente, qui n’efface rien. Elle ne supprime ni les échos, ni les parfums, ni les gestes laissés dans le creux du temps. Elle garde tout : le rire qui s’échappe, la main qui frôle, le regard suspendu entre deux étés. Cicatrice douce, trace d’encre sous la peau, battement dans les silences. Le temps n’a pas trouvé la gomme. Il l’a perdue dans le pli des sourires, dans la poussière dorée de son absence. Et moi, je l’ai ,,, avalée.

Elle m’a appris que l’amour, c’est lire sans fin, que la vie, c’est continuer la phrase que l’autre a commencée. Elle, poème inachevé, présente encore dans chaque ligne de mes silences, chaque souffle, chaque battement de ce temps qui nous traverse, je ne la nomme pas, elle ne dit rien. Elle est devenue la virgule du temps, échos et souvenirs effacés par les années qui resurgissent au détour d’un regard, d’une phrase, d’un parfum.

Rien n’attendait. Un regard seulement ; entrevu, soutenu, et le monde a changé de respiration… du je… de toi… à nous… nous…et cette mémoire n’est pas figée : elle est restée vivante, mouvante, vibrante, presque charnelle dans sa manière de revenir. Espace poreux où le monde extérieur devient décor ou métaphore du monde intime. Douceur des jours qui sont passés entre nos mains, un souffle qui ne demandait rien… Virgule ,,, ",,, ne mets pas de point, laisse la phrase respirer,,,"


La Corniche en moto

Le vent me frappe dès que je quitte le bord de mer. Il s’engouffre dans ma nuque, dans mes cheveux, dans chaque fibre tendue de mon corps. La route de la Corniche se déploie, comme une phrase que l’on écrit au fil du temps, sinueuse, vivante, exigeante. Chaque virage est une respiration. Chaque courbe un accent sur le rythme du corps.

« Certaines routes s’effacent des cartes. D’autres persistent sous la peau. » Elle, elle ne cherchait pas à impressionner. Elle habitait la route. »

Je ne domine rien : je participe. Je relève la tête. Des cheveux m’effleurent, parfum inflammable, désir décent, plaisir des sens. Deux battements d’un même cœur. Abandon absolu. 

La route s’ouvre devant, immense, lumineuse, charnelle dans son invitation. Le vent devient dialogue. Elle ne forçait rien. Elle habitait la route. Le monde se déroulait. Grisés par le vent, blottis, nos corps s’accordaient sans effort. Elle penchait, et je suivais le mouvement. Je sentais dans son dos la confiance qu’elle m’accordait,,,

J’ai écrit ton nom dans l’air. Pas avec des lettres, mais avec le corps, avec la mémoire, avec la vitesse. Il n’y a ni point, ni finalité. Seulement une virgule qui continue, comme nos vies entrelacées, comme ce souffle que la Corniche nous avait donné,,,


Les amants de la jeunesse

On croit disposer du temps comme d’un espace neutre, docile, disponible. On imagine que les phrases importantes peuvent attendre leur heure, qu’elles trouveront d’elles-mêmes le moment juste. Mais le temps n’est pas un couloir, il est une matière instable, qui se dérobe sous nos pas.

Alors, l’amour se découvre dans ce qu’il n’a pas eu le loisir de devenir. Il ne s’effondre pas ; il s’amenuise parfois dans le simple retard d’un geste, dans une phrase remise à plus tard, dans une tendresse supposée acquise. Ce qui n’a pas été dit ne disparaît pas : cela demeure, suspendu, comme une lumière restée derrière une porte close. 

Il arrive un moment où l’on comprend que la vie ne se déroule pas dans les grands événements, mais dans ces instants discrets que l’on croit ordinaires. Une conversation reportée, une main que l’on n’a pas serrée, un regard que l’on a laissé filer. L’amour ne manque pas toujours par absence ; il manque parfois par ajournement, par confiance excessive dans la continuité du monde. 

Lorsque l’autre s’éloigne, ce n’est pas une présence qui disparaît, mais ce que l'on croyait possible qui se retire. On ne perd pas seulement quelqu’un : on perd les phrases , les gestes , les silences qui auraient pu être partagés. Reconnaître la fragilité du moment, comprendre que le présent n’est pas une étape vers plus tard, mais un lieu étroit,  imperceptible, où tout se joue sans bruit. Dans cet intervalle minuscule, sans promesse ni durée, seule, une présence, assez lucide pour ne pas remettre à demain.

Être amant, c’est comprendre que chaque rencontre est un seuil. Une phrase inachevée, un poème suspendu. Sans point final. Lire dans le regard. Écouter dans le silence.


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