La maison et la citerne occupaient le point le plus haut du terrain.
"L’eau et l’abri doivent veiller ensemble ", me disait-il, la voix râpée, usée comme ses mains, comme la pierre qu’il retournait depuis toujours. Le vent semblait s’être logé dans sa gorge, y avoir creusé des sillons.
À dix-sept ans, je n’entendais que des mots. Je ne savais pas encore que c’était une clé, une de ces vérités simples qui ne s’ouvrent qu’avec le temps, et de fatigue dans le corps. Il y a des rencontres qui arrivent trop tôt pour être saisies. Des mains tendues qu’on laisse en suspens, faute de savoir les reconnaître. Des héritages silencieux qui restent au bord de nous, mûrs, prêts, mais que nos paumes distraites laissent tomber.
Titoun m’observait parfois sans rien dire. J’étais près de la citerne, penché sur l’eau sombre, les doigts trempés jusqu’aux jointures, cherchant un peu de fraîcheur. La pierre était tiède sous mes avant-bras, presque vivante. " Tu pourrais reprendre, un jour… " Sa voix passait à peine, mangée par les cigales, comme si elle venait du sol lui-même. " La terre attend. Elle a besoin de quelqu’un qui écoute. "
Je n’avais que dix-sept ans. Pour moi, la terre n’était qu’un décor. Une toile immobile devant laquelle je rêvais de lignes droites, d’asphalte lisse, d’une vie sans résistance, ,,, une vie qui glisse. Je ne savais pas encore que la beauté s’attrape dans ce qui oppose, dans ce qui use les paumes. Lui savait. Il savait que les murs de pierres sèches tiennent par le poids des gestes répétés, par l’attention presque obstinée de ceux qui, avant lui, avaient posé chaque pierre en pariant sur l’invisible.
" Regarde. " Il désignait les serres blanchies, la chaux encore poudreuse sur ses doigts crevassés. " Ici, on ne force pas. On attend. La lumière fait le reste. "
Je croyais qu’il parlait des fleurs. Aujourd’hui, je sais qu’il parlait de nous. Je me souviens surtout de ses silences. Ils avaient une densité, une épaisseur que les mots n’atteignaient jamais. Il marchait devant moi, sur le chemin étroit. Grillou, son chien, avançait collé à ses talons, le corps bas, attentif, comme cousu à sa présence. " Les chiens, eux, ils savent où est leur place. ",,, Sa main tombait parfois sur l’échine de l’animal, geste bref, sans regard. " Ils n’ont pas besoin qu’on leur explique. "
Je suivais sans comprendre que tout était déjà là. Dans la façon d’éviter une pierre. Dans le geste de repousser une branche sans la casser. Dans ce pas posé juste où il faut, ni trop tôt, ni trop tard.
"Les oliviers… " murmurait-il, la paume posée à plat contre leur tronc noueux, rugueux comme une vieille cicatrice. " Ils savent plier. Ils savent durer. " Je n’entendais que le vent.
Je ne voyais pas encore qu’il me montrait comment tenir. Le matin du départ, la terre était sèche, déjà chaude. Je partais pour la ville, pour les études, pour cette vie lisse dont je voulais croire qu’elle m’épargnerait l’effort. Il m’a tendu un pot d’iris. Ses doigts étaient tachés, la terre incrustée dans les plis de la peau. " Pour te souvenir. " ,,, Un temps, un regard, un sourire,,,
J’ai pris le pot avec un sourire, moi aussi, léger, presque poli. Je n’ai pas vu que c’était une manière de me retenir sans me retenir. Une dernière tentative, douce, pour que quelque chose en moi reste accroché ici. Les années ont passé. Ailleurs, j’ai appris que rien ne tient sans effort. Que le bonheur n’est pas donné, mais façonné, à la main, souvent maladroitement. J’ai appris à tenir sur des pentes, à descendre quand il faut agir, à remonter quand il faut veiller.
Aujourd’hui, lorsque je m'arrête, quand je ferme les yeux, tout revient avec une précision presque douloureuse : la lumière dorée sur les terrasses, l’odeur sèche des herbes écrasées, Titoun penché sur ses arbres, et Grillou, immobile, ancré au sol comme une pierre vivante.
Je ne sais pas ce qu’est devenue la maison. Ni la citerne. Ni les iris. J’imagine quelqu’un d’autre, maintenant. Quelqu’un qui écoute peut-être mieux que moi. Quelqu’un qui entend le moteur du Staub au loin, et comprend déjà que ce bruit fait partie de lui. Les oliviers, les murs, la lumière des Baous, tout cela a fini par me façonner, lentement, comme l’eau polit la pierre sans jamais se presser. Aujourd’hui, je sais.
Je sais ce que c’est que de plier sans rompre. Et, enfin, je sais ce que je dois à celui qui ne m’a jamais retenu.
Staub PP6B 195...8
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