07 mars 2026

REVER

 « Écrire avec des couleurs… pour dire et inciter au rêve, pour témoigner et partager. Mettre en scène un système de signes que l’on voudrait suffisamment puissants pour exprimer ce vécu et générer un champ inédit de sensations et de pensées… "

Si la terre était ronde, j'irai sur ces chemins qui ne sont que rêves,,,


Panthère de Brecht Evens

Il est des routes invisibles où la courbe absorbe l’esprit, et l’on avance à colin‑maillard parmi les signes incertains de la mémoire. Les images surgissent sans ordre, pages tournées à contre‑jour qu’un vent intérieur soulève, éclaboussant l’air d’odeurs anciennes et de poussière de "soi". Parfois une luciole devient lettre, parfois un parchemin se déroule en vol… le temps voudrait-il se relire lui-même ? L’esprit dérive-t-il dans ce labyrinthe de signes ,,,  ,,,

Dans ce brouillard parsemé d’instants suspendus, le regard se lève vers ce ciel plié sur lui-même, à la recherche d'un texte à déchiffrer. Le rêve ne raisonne pas, il invente ,,, Les images naissent, disparaissent, se transforment ,,, les absences surgissent et la mémoire revient par fragments, éclats de couleur, réminiscences odorantes, légers tremblements de l’air ou échos lointains … tandis que le temps devient matière souple que l’on caresse du bout des doigts.

Le rêve hisse haut les voiles. L’ombre se transforme en présence, l’absence en résonance. L’instant devient éternel,,, 

Passages dérobées de Jacques Reverdy






observer la naissance d'une idée, voir comment l'image transforme la pensée, et noter le moment où une, la sensation devient langage. 

penser par images sensibles. La phrase exprimée fonctionne comme une vague : elle s’élève, se prolonge, puis se retire,,, une respiration : inspiration longue, suspension, puis relâchement,,, ou une promenade intérieure, où la pensée observe ce qu’elle rencontre en chemin.

06 mars 2026

CORNICHE NICE



« Certaines routes s’effacent des cartes. D’autres persistent sous la peau. » Elle, elle ne cherchait pas à impressionner. Elle habitait la route. »

"Certaines routes s’effacent des cartes. D’autres persistent sous la peau. C’est une trace, un coup de frein, une sensualité douce, où la mécanique, le mouvement et les courbes deviennent une chorégraphie . Le souvenir d’un moment vécu pleinement : une rencontre, un âge, une intensité. Un rêve entrevu dans la pensée, une manière de redonner un instant de route, une présence préservée. Elle, elle ne cherchait pas à impressionner. Elle habitait la route. 

Ne retiens pas. Respire,

Des cheveux m’effleurent, parfum inflammable, désir décent, plaisir des sens. Ils se lancent sur la route comme deux battements d’un même cœur. Abandon absolu. Sur la corniche de Nice, une route ne sépare pas la roche de la mer ; elle relie dans une tension continue, sur un fil tendu entre deux absolus. C’est là que les motards s’élancent, s’éprouvent, se prouvent. Ils roulent pour sentir.

Dans cet accord, la douceur surgit. Le plaisir des sens…La route déroule ses courbes, phrase ou partition : chaque accélération élargit le monde intérieur, chaque ralentissement l’approfondit. La corniche serpente entre la roche et la mer. Le soleil décline. Peu importe. Ce qui demeure, est cette sensation intacte : avoir été, un jour, entièrement présent. Avoir senti la chaleur d’une peau, la précision de corps partagés.

Certaines routes s’effacent des cartes. D’autres persistent sous la peau. Il suffit d’une inclinaison retrouvée. Sur la corniche de Nice, nous étions deux. Deux, elle et moi et pourtant elle semblait déjà appartenir à une lumière plus vaste. C’était tout elle, d’une beauté rare, qui ne demandait rien, n’exigeait aucun regard, et qui pourtant attirait la lumière. Sauvage, parce qu’elle ne s’excusait jamais d’exister. Sage, parce qu’elle savait écouter ce qui tremble, chez les autres et peut-être en elle-même. Elle guidait avec cette assurance tranquille de ceux qui ne cherchent pas à impressionner. Elle ne forçait rien. Elle habitait la route. Le monde se déroulait. Grisés par le vent, blottis, nos corps s’accordaient sans effort. Elle penchait, et je suivais le mouvement. Je sentais dans son dos la confiance qu’elle m’accordait, et dans mes bras la responsabilité de ne pas rompre cet équilibre. La route devenait un fil tendu entre la mer et le ciel. Respire,

Elle avait raison : Il y a des êtres qui passent comme des comètes. Ils ne restent pas longtemps. Mais ils modifient à jamais la trajectoire, réapparaissent… dans certaines courbes, dans certains silences, dans la respiration,














Ils se lancent sur la route comme deux battements d’un même cœur,  abandon absolu .


St Jeannet

 

02 mars 2026

JE ME SOUVIENS DE TOUT

Je me souviens de tout.




d’un théâtre entre l’aube et le vertige. 

Lui me regarde depuis les coulisses. Il ne sourit pas. Il scrute. Il interroge la charpente invisible du spectacle. « Qu’est-ce que la vérité quand tout est costume ? » . Sous son regard, les couleurs se décantent, les gestes prennent une gravité inattendue. Lui, il cherche l’ossature sous la soie, l’axiome sous le chant.

Et cet autre, lui, écrit au centre de la scène,  souffle, ses phrases sont des traînées phosphorescentes qui traversent l’air et laissent derrière elles un parfum d’orage et de résine. Il sait que le masque n’est pas mensonge, que le hasard n’est pas chaos. Lui, il tend la main à l’imprévisible comme on invite un danseur inconnu.

Moi, là, armure vivante, fragile, je sens sous ma peau une muraille de feu vibrer au rythme de tambours invisibles. Moi, j'aurai aimé maîtriser le hasard et là, je découvre qu’il suffit de l’épouser. 

Lui murmure encore : « Qui es-tu lorsque le rideau tombe ? »
L'autre répond : « Celui qui continue d’écrire dans l’ombre. »
Je,,, lui, moi?, je me souviens de tout, oui. 

Je me souviens. Feu sous la peau. Armure vivante. Hasard en voiles, folie lente. Lui qui me regarde. L'autre qui écrit,  la lumière qui traverse. Je me souviens. Spirales de pensée. Je me souviens,,, porte entrouverte par où souffle ce qui est, a été, sera. Je me souviens, quelque chose de moi qui ne s’efface pas, qui vit, clair, mobile, présent, du coeur à l'esprit. Près de moi, une présence qui circule, qui brûle, qui aime,,,      ,,,  danser avec ma mémoire ,,,






28 février 2026

68.9

 Si l’on m’avait annoncé que mon espérance de vie serait de soixante-huit années et neuf dixièmes, il me resterait aujourd’hui deux jours.

Etienne-Jules Marey, Movements in Pole Vaulting, 

Deux jours, non comme une menace, mais comme une révélation. Deux jours pour écrire encore, pour aimer sans réserve, pour marcher avec  cette conscience aiguë de la fragilité. Deux jours qui soudain valent une éternité, parce qu’ils ne promettent rien au-delà d’eux-mêmes,,, rien d'autres,,,

Nous croyons disposer du temps comme d’un espace neutre, docile, disponible. Nous le pensons vaste, patient, presque indulgent. Nous imaginons que les paroles essentielles sauront attendre leur heure, que les gestes tendres ne se faneront pas s’ils sont différés. Mais le temps est une matière mouvante, une surface instable qui se dérobe sous nos pas dès que nous la croyons acquise.

Alors l’instant T se révèle dans ce qu’il n’a pas eu le loisir de devenir. Il ne s’effondre pas toujours dans le fracas ; il s’amenuise parfois dans l’infime retard d’un geste, dans une phrase remise à plus tard, dans une tendresse supposée évidente. Ce qui n’a pas été dit ne disparaît pas : cela demeure en suspens, comme une lumière oubliée derrière une porte close. 

Il arrive un moment où l’on comprend que la vie ne se joue pas dans les grands événements, mais dans ces instants discrets que l’on croit ordinaires. Une conversation reportée. Une main que l’on n’a pas serrée. Un regard que l’on a laissé filer par distraction, ajournement, confiance excessive de la continuité du monde.

Tout ce que l’on croyait encore possible se dissout. On ne perd rien ; on perd les phrases qui n’ont jamais trouvé leur forme, les gestes qui n’ont pas eu lieu, les silences qui auraient pu être partagés. On perd un futur intérieur.

S’il ne me restait que deux jours, je ne chercherais ni à réparer le passé ni à précipiter l’avenir. Je chercherais à habiter pleinement l’instant. À dire ce qui tremble avant qu’il ne se taise. À poser la main là où elle hésitait encore. À regarder vraiment, sans détour,,, instant imperceptible, où tout se décide sans bruit. Là, dans cet intervalle minuscule, il n’y a ni promesse ni durée assurée, seule une présence lucide, assez courageuse pour ne pas remettre à demain, à deux mains,,,

Peut-être est-ce cela, combien de fois ai-je entendu, "vivre le présent", vivre avec justesse : cesser de croire que le temps nous appartient, et commencer à lui appartenir pleinement. Si deux jours me restent, qu’ils soient vastes comme un pardon, ardents comme une déclaration, simples comme ton regard,,,

Nous avons toujours deux jours devant nous : aujourd’hui, et celui que nous espérons. 


Paco Cabrera

24 février 2026

M. TRACTEUR

 César, el gardien d’terre et dem'tiot vie , El vie, comm’ qu’i s’racont’ toute seule quand t’veux point l’figer ,


Ch’est qu’i s’appelait M Delvallée, César pour chés qu’i savaient, une tiote ferme posée là comm’ un fait, six vaches, un vieux Farmall tout brisé, des poules, des canards, des cochons, pis au milieu d’la cour eul fumier, chaud, vivant, qu’te reste dinch' nez,el purin qui ch’en allait par el rigole et filait vers el Sambre, chte porte ouverte tout l’temps, jamais fermée, pis moi le soir en r’venant d’l’école j’allais prendre el’ lait, sans frapper, comm’ on entre quand on est attendu sans qu’cha s’dise, c'étau ainsi,,,



César, qu’on appelait aussi M Tracteur, ch’tait un homme bon, discret, pas d’paroles pour rien, sous eusse moustache jaunie par l’gris pis sin clope, la fumée qui montait épaisse, cha sentait l’fuel pis la terre mouillée, pis j’ai jamais vu s’il avait une femme, pas d’présence dins maison, pas d’voix, pas d’linge dehors, rien, il devait être seul, mais pas malheureux, seul comm’ chés hommes qui ont pris la terre pour compagne, entouré des bêtes, de sin chien, des haies, des saisons qui parlent pus fort queul  gens,


À Berlaimont y avait ben d’autres paysans, mais j’les connaissais point, lui ch’tait l’mien, dès mes huit ans j’ai été pris pour les foins, assis sur la faneuse à fourche, puis sur l’andaineur, que j’tenais à la corde quand l’andain roulait gros derrière, César parlait pas, i regardait, pis quand cha allait il hochait la tête, ch’est bon gamin, cha ira, té bon tiote,

J’avais l’droit d’passer dins ses champs, d’prendre les fruits quand c’était l’moment, pommes, châtaignes quand cha piquait un peu les doigts, pis surtout j’avais l’droit d’amener main copains, au bord du pré, dins les saules qu’bordaient la Sambre, droit d’pêcher, droit d’flaner, droit d’faire des cabanes, à terre ou perchées, droit d’être là, sans qu’on vienne nous demander pourquoi, ché ainchi,


Il expliquait les choses simplement, que les arbres et les haies cha mange la terre, que les fossés cha servent à garder la bonne terre chez soi, pas qu’elle s’en aille chez l’voisin, que la haie bien serrée, qu’on passe pas n’importe où, cha garde la vache, cha donne d’l’ombre, cha évite les histoires, pis la haie, faut dire, cha cache, et che bien com' cha,


Un arbre à chaque coin du champ, cha ch’tait eul limite, parce qu’être chez soi pis s’y sentir bien, ch’est surtout pas d’tracas avec l’voisin, cha il y tenait, il disait cha calmement, en regardant loin, peut-être qu’i avait aimé, peut-être qu’i avait perdu quelqu’un, ou p’t-être que la vie avait tourné comm’ cha, cha s’demandait pas, cha s’respectait, j'avons appris cha,



Sa terre il la couvrait de fumier, l’engrais ch’est cher pis cha sent pas bon, son Ardennais tirait l’soc pour l’labour ou la charrette quand fallait, l’tracteur ch’tait mieux bien sûr, la haie il l’aimait quand même, aubépines, noisetiers, ronces à mûres toutes mêlées, avec sa serpe il coupait cha qu’allait trop loin, pour pas que cha mange la terre, toujours cha , eul souci,

Quand y pleuvait, pis y pleut souvent par ichi, i venait dins notre cabane, celle qu’on avait faite à terre, alors on pêchait, lui il avait l’droit d’faire l’feu, nous on r’gardait, on mangeait des ablettes, des gardons, des goujons, des fois des perches, les péniches en passant nous mouillaient les pieds, fallait r’monter sur la berge, 


On n’allait point plus loin, parce qu’il fallait pas, après ch’tait Mormal, la forêt, on peut s’y perdre quand on est p’tit, César disait cha tranquille, sans faire peur, comm’ on dit une vérité simple, che ainsi,

Puis à douze ans y a eu l’vélo d’la communion, pis on a quitté les cabanes, tous ensemble, copains et ,,, copines, on est partis dins la forêt, mais la terre, la haie, la rigole, la fumée, pis la solitude pleine de César, cha, cha nous avait déjà appris à tenir debout, el vie, comm’ qu’i s’racont’ toute seule quand t’veux point l’figer


César, ou l’art de demeurer

Il s’appelait Monsieur Delvallée. César, pour ceux qui savaient,,, Monsieur tracteur.

Sa ferme n’imposait rien. Elle était là, simplement. Six vaches à l’herbe, un vieux tracteur cabossé mais fidèle, des poules affairées, des canards bruyants, quelques cochons fouillant la cour. Au centre, le fumier fumait doucement, masse tiède et fertile, dont l’odeur lourde s’installait dans le corps autant que dans la mémoire. Le purin s’écoulait vers la Sambre par une rigole étroite, comme si la terre possédait ses propres veines.

La porte restait ouverte. Le soir, en revenant de l’école, j’entrais sans frapper pour prendre le lait. On ne frappe pas là où l’on est attendu.

César parlait peu. Sous sa moustache jaunie par le tabac, la fumée montait lentement, mêlée au parfum du fuel et de la glaise mouillée. Je ne lui ai jamais connu de femme. Aucune voix dans la maison, aucun linge au vent. Il vivait seul, sans que cette solitude paraisse peser. Il appartenait à cette race discrète d’hommes qui ont choisi la terre pour compagne. Et les saisons suffisaient pour dialogue.

Peut-être avait-il aimé. Peut-être avait-il perdu. Peut-être la vie avait-elle simplement suivi un autre sillon. Cela ne se questionnait pas. Cela se respectait.

À huit ans, j’ai été pris pour les foins. Assis d’abord sur la faneuse, puis tenant l’andaineur quand l’herbe roulait en larges vagues derrière nous, j’apprenais le poids exact des gestes. César observait. Lorsqu’il hochait la tête en disant : C’est bien, tiot. Ça ira. je recevais plus qu’un compliment, il me reconnaissait,,, Il me laissait traverser ses champs, cueillir les fruits au temps juste, amener mes camarades au bord du pré, sous les saules inclinés vers la rivière. Nous avions le droit d’être là. De pêcher, de bâtir des cabanes, d’habiter les heures sans justification.

Ce droit-là formait l’enfance. Il expliquait simplement : les haies protègent la terre. Les fossés retiennent la bonne glaise pour qu’elle ne glisse pas chez le voisin. Une haie dense garde les bêtes, offre de l’ombre, évite les querelles. Être chez soi, disait-il, c’est d’abord vivre sans conflit. Un arbre à chaque coin marquait la limite. Non pour séparer, mais pour ordonner. La frontière, chez lui, n’était pas une barrière : c’était une mesure.

Il préférait le fumier à l’engrais chimique. Son cheval ardennais tirait encore le soc quand le tracteur se taisait. Il taillait les haies à la serpe, non pour contraindre, mais pour maintenir l’équilibre. Il savait qu’une terre trop exploitée se venge. Sans le dire, il enseignait ceci : travailler la terre n’est pas la posséder, c’est la servir.

Les jours de pluie, il venait s’abriter dans nos cabanes de fortune. Lui seul allumait le feu. Nous regardions la flamme prendre, fascinés. Nous mangions les poissons pêchés dans la Sambre. Les péniches faisaient monter l’eau jusqu’à nos pieds, et nous riions en remontant sur la berge. Nous n’allions pas au-delà. Après, c’était la forêt. On peut s’y perdre quand on est petit, disait-il simplement.

Puis vint l’âge du vélo, des routes plus longues, des horizons élargis. Nous avons quitté les cabanes. L’enfance s’est déplacée. Mais ce qu’il nous avait transmis ne s’est pas défait. La haie, la limite, le geste mesuré, le respect du voisin, l’attention à la terre : tout cela avait silencieusement façonné notre manière d’habiter le monde.

César ne parlait pas de philosophie. Pourtant il nous enseignait l’essentiel : demeurer n’est pas s’immobiliser, c’est prendre soin. La liberté n’est pas l’absence de bornes, mais la conscience des limites. La solitude n’est pas un manque, mais une façon d’être entier.

La vie, suit son sillon. 

ART du BRAS DROIT

liberté bien rangée


 liberté sans altérité

Il est des libertés qui se disent souveraines parce qu’elles ne tolèrent aucune limite, sinon celles qu’elles imposent. Elles confondent l’absence d’entrave avec le droit d’exclure, et la voix la plus sonore avec la volonté du peuple. Le nombre devient argument ; l’alignement, démonstration.

Dans la rue, la cadence tient lieu de raisonnement. Les talons frappent l’asphalte comme des conclusions prématurées. Les slogans, brefs et tranchants, abolissent la délibération : ce qui nuance trahit, ce qui interroge affaiblit. La liberté se contracte en mot d’ordre.

Sous l’assurance affichée se devine pourtant une inquiétude plus profonde. Peur du mélange, de l’indéterminé, de ce qui échappe au contrôle. De cette peur, on fait une norme ; de l’exclusion, un principe de préservation. L’identité devient frontière, non relation. On la protège comme une essence, oubliant qu’elle n’existe que dans l’échange.

Ainsi s’installe une étrange équation : l’unité serait l’uniformité, la sécurité serait le silence, la dignité serait la ressemblance. Mais une communauté qui exige la similitude pour accorder la liberté ne produit pas un peuple ; elle fabrique un miroir.

Reste cette question, plus exigeante que les clameurs : une liberté qui ne supporte pas l’altérité est-elle encore liberté, ou seulement la volonté de n’avoir en face de soi aucun visage différent ?







Il est une liberté qui aime l’ordre,
Elle se dit courageuse, mais redoute la complexité ; elle se proclame rebelle, mais ressuscite des gestes déjà condamnés par l’histoire.

Il est des libertés qui se proclament absolues parce qu’elles n’admettent aucune limite, sinon celles qu’elles imposent aux autres. Elles invoquent le droit d’exister comme si ce droit impliquait corrélativement celui d’exclure. 
La rue devient alors le théâtre d’une souveraineté improvisée. On y marche en cadence, persuadé que le nombre vaut légitimité, que l’alignement vaut argument. Les talons frappent l’asphalte avec la régularité : puisque nous sommes ensemble, nous avons raison ; puisque nous sommes nombreux, nous incarnons le peuple. Comme si la volonté générale pouvait se réduire à la somme des volontés identiques.

Les slogans ont la brièveté des formules définitives. La pensée s’y contracte en mots d’ordre. Ce qui relève du débat devient trahison ; ce qui relève de la nuance devient faiblesse. La liberté, ainsi comprise, ne supporte pas la contradiction : elle l’interprète comme une menace plutôt que comme une condition de sa propre vitalité.

Il est frappant de voir combien cette liberté s’adosse à la peur tout en la niant. Peur du mélange, peur de la dilution, peur de l’indéterminé. De cette inquiétude, elle fait un principe d’organisation. Elle appelle cela prudence ; elle y trouve un fondement à l’exclusion. Or une communauté fondée sur la crainte cherche moins la justice que la sécurité, et finit par confondre la paix avec le silence imposé.

On prétend défendre l’identité comme on défendrait une frontière assiégée. L’identité cesse alors d’être une construction vivante pour devenir une essence figée, qu’il faudrait préserver intacte. Mais une identité qui ne se transforme pas n’est plus une culture : c’est un monument. Et les monuments, aussi majestueux soient-ils, ne répondent pas aux vivants.

Cette liberté se veut émancipatrice ; elle devient normative. Elle parle au nom de tous ; elle n’écoute que ceux qui lui ressemblent. Elle invoque l’égalité, mais à condition que chacun accepte d’être interchangeable. Ainsi se glisse, sous le vocabulaire de la souveraineté, une tentation plus ancienne : celle d’une homogénéité rassurante où la différence apparaît comme une faute.

Les mains claquent, les rangs se resserrent, les regards se fixent droit devant. Le visible tient lieu de preuve. Pourtant, aucune gestuelle, si assurée soit-elle, ne transforme l’exclusion en principe juste. Aucune répétition ne convertit la nostalgie en avenir.

La question demeure, plus exigeante que les slogans : une liberté qui ne tolère pas l’altérité est-elle encore liberté, ou seulement la revendication d’un pouvoir sans partage ? Et qu’advient-il d’un peuple lorsqu’il confond la volonté commune avec l’uniformité, la sécurité avec la fermeture, la dignité avec la ressemblance ?

Peut-être la véritable épreuve politique commence-t-elle précisément là où l’on accepte que la liberté ne soit pas la négation de l’autre, mais la coexistence avec lui 













Cette liberté trie. Elle ne hait pas, dit-elle : elle “préserve”.
Elle n’exclut pas : elle “protège”. Les mots sont polis, comme la pensée.

Elle confond l’unité avec l’uniformité, la force avec la rigidité.
Elle rêve d’un pays net, sans aspérités, où l’identité serait un mur, non une rencontre. Un territoire propre, comme une vitrine : rien ne dépasse, rien ne dérange.

Le bras tendu lui paraît une ligne droite. Elle y voit de la discipline ; on y reconnaît surtout la nostalgie d’ombres anciennes.

Philosophiquement, son erreur est simple : elle croit que supprimer la différence, c’est résoudre le problème. Comme si l’on pouvait enrichir une bibliothèque en brûlant les livres qui se contredisent.

Alors elle marche, droite et sûre d’elle, persuadée d’incarner la dignité.
Mais la dignité ne naît pas de la ressemblance imposée.
Elle naît du courage d’habiter un monde pluriel — sans vouloir en effacer les visages.


23 février 2026

A L'AN DEUX MAINS si vous le voulez bien

Ces lendemains qui ne viennent pas

Ces lendemains qui ne viennent pas

La pluie tombe avec une obstination presque morale, comme si le ciel voulait laver une faute que nous persistons à ne pas nommer. Le vent traverse les rues et soulève la poussière de nos certitudes. Nous avançons pourtant, posant nos pas sur un sol de béton chauffé par nos excès, funambules inconscients sur le fil incandescent du progrès.

Mike Winkelmann, Netflix 2087, Fallen Giants

On nous promet la lumière, et nous avons confondu l’éclat des écrans avec l’aube véritable. On nous a offert des horizons numérisés, des bonheurs calibrés, des dettes devenues paysage. Le désir, emballé sous cellophane, a perdu son tremblement. Le cœur, saturé de stimuli, s’est desséché à force de ne plus battre pour le vivant.

Les anciens évoquent un passé idéalisé ; les jeunes redoutent un futur confisqué. Entre ces deux nostalgies, le présent s’effrite. Il se dissout dans une consommation sans mémoire, dans une jouissance sans profondeur. Nous touchons tout, mais ne sentons rien.

La terre, pourtant, parle avec une langue claire. Les mers s’alourdissent, les rivières s’assombrissent, les forêts exhalent l’odeur âcre de leur propre disparition. Le ciel se contracte sous la chaleur que nous lui imposons. Le monde transpire, brûle, suffoque,,, et cette suffocation est aussi la nôtre, sous flux d’images,,,


   Filip Hodas

Etrange dissociation : nous savons, mais nous n’éprouvons pas. Nous constatons, mais nous ne consentons pas à être atteints. La peur nous tient lieu de politique, la sécurité de consolation. Nous érigeons des murs comme on se construit des alibis. Nous protégeons nos biens avec ferveur, tandis que l’eau manque ailleurs, que les arbres tombent, que des corps fragiles disparaissent dans l’indifférence globale.

Nous sommes devenus les artisans de notre propre obscurité, non par cruauté spectaculaire, mais par accumulation de renoncements minuscules. Par paresse du regard. Oubli du lien,,,

Pourtant, il suffirait peut-être de réapprendre à sentir. Sentir la rugosité d’une écorce sous la paume, l’odeur métallique d’une rivière blessée, la chaleur d’un autre corps comme une évidence fragile. Réapprendre que le monde n’est pas un stock, mais une présence ; non un décor, mais une relation.

Les lendemains ne viennent pas d’eux-mêmes. Ils ne descendent pas du ciel comme une grâce automatique. Ils naissent de nos gestes, de nos refus, de notre capacité à laisser le réel nous toucher jusqu’à la brûlure.

Demain ne sera pas donné.
Il sera façonné.
À deux mains, au moins.

x






AVANT

Ces lendemains qui ne viennent pas

La pluie tombe en ruisseaux de colère. Le vent hurle et je chancelle, le monde vacille. Nous marchons sur un fil qui brûle, béton et feu sous nos pieds. 

On nous promet l’or, la lumière, des écrans pour amis. Des dettes pour horizons, le bonheur emballé, codé, scanné. Les villes enterrent les rêves, les enfants jouent dans les poussières. L’égo sous cellophane, le cœur se fane, tout est permis.

  Léa Collet ,Digitalis

Les anciens gémissent : “C’était mieux avant !” Les jeunes hurlent : “Il n’y a plus d’avenir !” Entre chaque mot, je sens une pierre, un vent, un silence qui mord. Le présent s’effrite, sable mouvant, illusion de consommation.

Avancez, consommez, souriez, obéissez ! Les mers suffoquent, les rivières pleurent, les vents crient. Les forêts se consument, le ciel se tord, les étoiles chancellent. Mais nous, yeux fermés, oreilles sourdes, dans un tout qui nous échappe.

Avancez, consommez, ignorez le sang sous vos pieds. Criez ! Hurlez ! Que les voix soient perdues dans les écrans. Riez ! Souriez ! Que les masques étouffent nos poumons. Obéissez ! Répétez ! Comme des automates sans nom.

Les enfants meurent, les arbres tombent, les rivières s’empoisonnent. Et nous dansons, nous scannons, nous achetons nos illusions. Les cris ne passent plus, les pleurs ne montent plus. La parole s’éteint, le monde se tait, le monde se replie.

À quand la vision du monde clair, de lumière et d’air pur ? Quand nos mains se lèveront-elles pour toucher le réel, le vivant ? Quand nos cœurs verront-ils la couleur du feu, du sang, de la sève ? Quand les aveugles ouvriront ils les yeux, et les muets parleront ils enfin ?

La peur nous serre, peur de l’autre, peur de soi. Sécurité en kit : murs, clôtures, lois, peur de ne pas. Nos villes sont des carcasses, nos maisons des cages. Nos cathédrales brillent, mais les sans-abri crient sous leurs arches.

Jamais la peur de ceux privés d’eau. Jamais celle des arbres qu’on abat. Jamais celle des enfants qui meurent de faim. Nous engloutissons tout, avalons, digérons, rejetons à moitié.

Par notre avidité, notre paresse et notre oubli, nous sommes devenus géniteurs de notre propre nuit. Alors hurlez, criez, sentez, voyez.

Demain sera à deux mains.


   

L

  Leandro Erlich Pulled by the roots






20 février 2026

QUIZZ IN CANTIQUE

« Comment cuire un univers en six équations 

Je me passionne pour la physique quantique. Je n’en maîtrise pas tous les mystères, mais j’apprécie l’idée que l’univers non plus ne semble pas tout à fait décidé. Donc,,, l'essentiel, peut-être, est d’aimer les questions autant que les réponses.

La cuisine quantique du monde

    Swing quantique Bénédicte et Yvan


   Chadi ABO Convergences Créations

Au commencement, il n’y avait rien. Ou plutôt, il y avait quelque chose qui ressemblait à une onde, mais personne n’était vraiment sûr, parce que personne n’était là pour la regarder. L’onde se balançait dans le vide en répétant son unique phrase : ψ = A sin(ωt),
« psi égal A sinus oméga t » En physique quantique, cette relation exprime l’énergie associée à une pulsation donnée.

Elle ne savait pas ce que cela voulait dire, mais elle trouvait que ça sonnait bien. Elle se sentait très musicale. Elle oscillait avec une certaine élégance, comme une diva dans une robe de lumière, convaincue que l’univers entier n’était qu’une grande salle de concert.

Un jour, l’onde se mit à vibrer un peu plus fort que d’habitude. Pas par nécessité, non. Par enthousiasme.

Et soudain, quelqu’un cria dans les coulisses, Energie : E = hω ! « E égal h oméga »En physique quantique, cette relation exprime l’énergie associée à une pulsation donnée.

C’était la constante de Planck, un petit monsieur nerveux qui comptait tout avec une précision maniaque. Il portait un carnet et murmurait : Attention, chaque vibration a un prix. Rien n’est gratuit dans ce théâtre. La vibration s’intensifia. L’onde commença à chauffer. Elle se mit à transpirer de la lumière, à bouillir comme une casserole oubliée sur le feu cosmique. Ça y est, soupira Planck. On est en train de cuire. Et effectivement, quelque chose se forma dans la casserole du vide. Une sorte de grumeau lumineux, hésitant, un peu collant.

Einstein entra alors, en peignoir, les cheveux en bataille, et regarda la scène. Qu’est-ce que vous fabriquez encore ? demanda-t-il. On lui montra le grumeau. Il haussa les épaules et griffonna sur un coin de nappe : E = mc², Voilà. C’est la célèbre équation d’Albert Einstein qui exprime l’équivalence entre la masse et l’énergie.

L’énergie s’est transformée en masse. Rien de plus normal. Continuez la cuisson, mais pas trop longtemps, ça attache.

La masse, fière de son apparition, se mit à prendre de la place. Elle s’étira, s’alourdit, s’organisa en étoiles, en cailloux, en planètes, en tasses à café et en philosophes mélancoliques. Mais à peine installée, elle commença à se fatiguer. Les choses se désorganisaient, les tasses se cassaient, les étoiles explosaient, les chaussettes disparaissaient dans les machines à laver. L’entropie, vieille dame en robe froissée, passa dans les couloirs en répétant son slogan : ΔS > 0, mes enfants. « delta S supérieur à zéro » En thermodynamique, cela signifie généralement que l’entropie augmente.

Toujours plus de désordre. C’est la règle. Et le temps ? demanda quelqu’un. Le temps, répondit-elle en haussant les épaules, c’est juste moi qui fais mon ménage à l’envers. 

Pendant ce temps, au fond de la scène, le Big Bang était encore en train de se souvenir de lui-même. Il ressemblait à une énorme cocotte-minute qui aurait explosé trop tôt, projetant partout des morceaux d’ondes trop cuites. J’avais dit feu doux, marmonna Einstein. Au milieu de tout cela, deux particules se rencontrèrent. Elles se mirent à tourner l’une autour de l’autre, attirées par un champ invisible. Un fil de courant passa, et aussitôt un champ magnétique apparut en dansant : B = μ₀I / 2πr, « B égal mu zéro I sur deux pi r » Cette formule donne le champ magnétique autour d’un fil rectiligne parcouru par un courant.

Le champ magnétique portait des chaussures brillantes et tournoyait comme un danseur de cabaret. Mesdames et messieurs, annonça-t-il, bienvenue au bal des forces invisibles. Ici, tout le monde est attiré par tout le monde, et personne ne sait vraiment pourquoi. Les particules rougirent un peu et continuèrent de tourner ensemble, comme deux amoureux maladroits.

Planck referma son carnet. Einstein vida sa tasse. L’entropie soupira avec satisfaction. Et l’onde, qui avait tout déclenché, oscillait toujours dans un coin, fière de sa musique, sans se douter qu’elle avait lancé toute cette cuisine cosmique. Elle répétait doucement : ψ = A sin(ωt), « psi égal A sinus oméga t » C’est l’expression d’une oscillation sinusoïdale. Si tu veux, je peux aussi te dire dans quels cas on l’utilise en physique.

Comme une berceuse pour un univers qui, au fond, n’était peut-être qu’une grande plaisanterie sérieuse. Ou une recette ratée qui avait miraculeusement réussi. Personne n’en était vraiment certain. 

Le monde continuait à vibrer.


des codes en âge : ou mieux un lexique,

  • ψ (psi) : la lettre grecque psi
  • A : amplitude
  • sin : sinus
  • ω (oméga) : pulsation (fréquence angulaire)
  • t : temps
  • E : énergie
  • h : constante de Planck
  • ω (oméga) : pulsation (fréquence angulaire)
  • m : masse
  • c : vitesse de la lumière
  • Δ (delta) : variation ou changement
  • S : l’entropie en thermodynamique
  • B : champ magnétique
  • μ₀ (mu zéro) : perméabilité magnétique du vide
  • I : intensité du courant
  • 2πr : deux pi fois la distance r au fil
  • r = distance entre le fil et le point d’observation.
  • A : amplitude

À la fin, même le Big Bang, assis dans un coin avec des lunettes de soleil, secoua la tête : « Ah, ces ondes… elles se sont encore mis à vibrer comme des folles. » Et toutes les particules éclatèrent de rire, dans une farandole infinie où rien ne se heurtait, rien ne tombait… sauf un photon malicieux qui fit un plongeon dans le thé de l’entropie.


19 février 2026

LES VOIES PERDUES

Le voyageur des voix perdues


Il est là, 
Il ne sait plus comment, ni pourquoi, ni où il voulait aller.
Il est là!
Le voyageur des voix perdues

Il est là.
Il ne sait plus comment, ni pourquoi, ni où il voulait aller.
Il est là.

Chaque quai se ressemble. Chaque panneau semble murmurer une direction. Les aiguillages s’entrelacent, immobiles, comme s’ils retenaient un rire secret. Les lampadaires vacillent et projettent au sol des ombres complices. Quelle voie choisir ? Quel train ? Quelle heure ? Et pour aller où ? Tout tangue sur des certitudes fragiles.

La foule le presse, le frôle, l’engloutit presque. Sacs à dos instables, parapluies inclinés, journaux froissés, cafés renversés circulent autour de lui comme un courant imprévisible. Des philosophes en costume croisent des enfants hurlants, des danseurs répètent sur le quai, des chats imaginaires dorment dans des valises. Tout se mêle. Il vacille, trébuche, rit sans savoir pourquoi.

Il avance, recule, se laisse emporter par un escalier roulant, puis retombe sur ses pas. Un chapeau oublié, un parfum suspendu dans l’air, le sifflement d’un train,  un appel, réel ou rêvé. Le monde entier tient dans cette imprécision. Et lui, toujours là, au cœur du labyrinthe.

Il se relève. Passe d’un quai à l’autre. Chaque détour devient une leçon silencieuse. Chaque hésitation l’allège. La vie est pleine, mouvante, indocile. Et lui demeure, étonné d’y être.

Alors il poursuit, sans carte ni certitude, avec pour seule boussole une attention flottante et ce goût tranquille de l’absurde. Il comprend que l’existence ne se mesure pas à l’arrivée, mais à la façon dont on traverse les quais, la foule, les rencontres.