Au bord des routes,
Je ne sais plus très bien quand le vélo est entré dans ma vie. Vers dix ans, peut-être, avec celui d’un cousin qui grandissait trop vite. À douze ans, pour ma communion, j’ai reçu mon premier vrai vélo, un randonneur rouge Manufrance Poulidor. Je me souviens surtout de cette promesse silencieuse : deux roues, un guidon, et soudain le monde un peu plus grand. Il y avait les copains, les chemins, les escapades dont on ne disait pas toujours la destination. À cet âge-là, on ne cherchait pas la liberté ; on la pédalait sans le savoir. Il suffisait de l’enfourcher pour que le quotidien desserre un bouton de col. On partait voir.
Vers dix-sept ou dix-huit ans, une vieille machine à trois vitesses m’a emmené plus loin que prévu. Je pensais m’absenter quelques semaines ; la route, elle, avait visiblement d’autres projets. Il y eut l’arrière-pays niçois, du côté de Vence, puis les Pyrénées. Entre les deux, des fermes, les foins, les bêtes à nourrir, le fumier à sortir. Le romantisme avait parfois les mains qui sentaient le travail et les bottes crottées. Mais il y avait les matins frais, les rencontres, les repas après l’effort et cette fatigue heureuse qui donne aux choses simples une saveur particulière. Je n’avais ni itinéraire savamment préparé ni compteur pour me féliciter de mes kilomètres. Je suivais la vie telle qu’elle se présentait, et elle avait le bon goût de ne pas prévenir.
Plus tard, dans les années quatre-vingt, les VTT sont arrivés avec leurs promesses de grands espaces et leurs noms d’aventuriers. Un Giant Sierra, puis un Kona Mt Shasta, pour aller chercher un peu plus de pente et beaucoup plus de sensations. J’imaginais parfois dompter la montagne ; elle préférait manifestement garder le dernier mot. Les chutes remettaient les ambitions à leur juste hauteur, généralement celle du sol. Pourtant, quel plaisir dans ces sentiers, les odeurs de feuilles, les sous-bois qui gardent la fraîcheur, les descentes où le cœur s’emballe avant que la raison ait eu le temps de protester ! J’en garde cette impression délicieuse d’avoir été dehors pour de bon.
Puis la vie s’est chargée de remplir les journées. Le travail, la famille, les horaires, les obligations : tout ce petit monde qui s’installe et finit par vous convaincre que le temps est une denrée rare. Le vélo a pris ses distances, sans claquer la porte. Il est resté dans un coin de l’existence, patient, sans reproche.
Aujourd’hui, mon compagnon de route est un Riese & Müller. Une belle réserve de technologie, probablement plus de calculs électroniques que mon premier vélo n’avait de boulons. Il me permet de continuer à jouer avec le relief, de grimper les coteaux sans transformer chaque montée en négociation, et de prolonger les sorties quand le plaisir réclame encore quelques kilomètres. Je pédale toujours ; simplement, je discute un peu moins avec les côtes. Je roule dans le Béarn, entre les gaves, les coteaux, les bois et les petites routes de campagne. J’aime ces routes qui ne promettent rien de spectaculaire, celles qui serpentent entre deux prés, longent un ruisseau ou s’en vont vers un village dont je ne connais pas encore le nom des rues. Les chemins de traverse ont ma préférence. Ils ne sont pas toujours les plus courts, mais ils ont cette politesse de vous laisser le temps de regarder.
Il y a l’odeur du foin coupé, la terre encore humide après une averse, les haies qui bruissent, le parfum sauvage des sous-bois. Il y a le soleil qui joue entre les branches, une buse qui vous poursuit, un gave qui apparaît soudain au détour du chemin. Parfois, je m’arrête pour une lumière, un paysage, ou pour rien de précis. C’est souvent le meilleur motif. On descend du vélo, on pose un pied à terre, on regarde. Le monde ne réclame pas toujours qu’on le photographie ; parfois, il suffit de lui accorder quelques minutes.
À vélo, on dispose d’une vitesse assez aimable : on va plus loin qu’à pied, mais on reste assez près des choses pour en sentir le parfum. En voiture, le paysage défile ; à vélo, il vous accompagne. On entend les oiseaux avant de les apercevoir, on devine l’eau derrière les arbres, on sent la température changer à l’entrée d’un bois. Le corps avance, les pensées se dénouent et l’esprit, qui aime tant compliquer les choses, consent parfois à se taire. Il arrive même qu’on ne pense à rien. L’essentiel n’est pas de rentrer épuisé, mais de rentrer avec l’envie de repartir.
Le monde est généreux avec ceux qui ne le traversent pas trop vite. Il offre ses merveilles sans fanfare : Des riens, me dira-t-on. Mais ce sont souvent les riens qui donnent du goût aux jours. Alors je continue. Je pars sans avoir forcément quelque chose à faire, ce qui est peut-être une façon très raisonnable de perdre son temps.
Tant de belles choses à voir, au bord des routes, avant de rentrer.

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