18 octobre 2026

FAIM d'ANNEES

FAIM D’ANNÉES



Ils y étaient. Lui était encore mineur, elle, travaillait aux ménages, comme on disait alors. Je garde ainsi le souvenir des usines, de la mine, des aciéries, des tréfileurs qui descendaient dans la rue et faisaient face aux cordons policiers. Ils étaient mille, mille hommes et femmes, bientôt rejoints par d'autres travailleurs. Mille fatigues, mille histoires, mille raisons de se mettre en marche, mais une même nécessité : ne plus rester seuls face à ce qui les dépassait.

Il y avait des moments de calme, des paroles échangées, plus ou moins de respect de part et d'autre. Et puis, parfois, l'affrontement devenait presque inévitable. Les bonnes empoignades n'étaient pas rares. je ne voudrais pas non plus que les débordements de certains suffisent à effacer la parole de tous les autres. Ils ne partageaient pas nécessairement les mêmes idées, mais ils marchaient ensemble. La difficulté de l'un n'était pas étrangère à l'autre. Ils savaient qu'une voix isolée pouvait se perdre, mais qu'ensemble, ils pouvaient encore se faire entendre.

Aujourd'hui, je regarde autour de moi et je m'interroge. À quel moment avons-nous cessé de nous rejoindre ? À quel moment celui qui souffre est-il devenu celui que l'on observe, celui qui manifeste celui que l'on juge ? Nous sommes toujours nombreux à connaître les inquiétudes, les fins de mois difficiles, la peur du lendemain. Pourtant, chacun semble désormais porter sa fatigue derrière sa propre porte, regardant parfois l'autre comme un étranger.

Il arrive que l'on nomme crise ce qui relève d'une fracture lente, inscrite dans les corps avant de l'être dans les mots. Alors, cette fracture se rassemble, elle marche, elle se tient debout au milieu des routes. La démocratie cesse d'être un principe abstrait : elle devient une présence fragile, portée par des pas, des visages, des mains levées sans autre arme que la persistance.

Ceux qui manifestent ne demandent pas nécessairement que nous partagions toutes leurs idées. Ils demandent d'être entendus, de ne pas disparaître derrière les chiffres, les normes et les décisions. Car derrière chaque revendication, il y a des vies, des visages, des lendemains qui parfois ne tiennent plus.

La solidarité commence peut-être ici : dans ce refus de laisser seuls ceux qui se tiennent encore debout. Non pas en approuvant tout, ni en renonçant à penser, mais en reconnaissant à chacun sa dignité et le droit de faire entendre sa voix.

Je repense à mes parents, aux travailleurs qui descendaient dans la rue, aux sidérurgistes qui rejoignaient les autres. Il ne s'agit pas d'idéaliser le passé, mais de ne pas oublier ce qu'il nous a appris : ce qui atteint la dignité de l'un finit toujours par interroger celle de tous. Ils ont marché parmi les autres. Aujourd'hui, chacun regarde l'autre. Entre ces deux images, des années ont passé. Des conquêtes, des renoncements, des espoirs déçus. Mais il reste cette possibilité : retrouver, dans le visage de l'autre, non pas un adversaire ou un inconnu, mais quelqu'un dont le destin nous concerne aussi. Une parole échappe au silence. Un visage se lève. Les regards se croisent. Ne plus se taire, ne pas attendre que l'autre fasse le premier pas. Réapprendre à se reconnaître.


Car la faim d'années n'est pas seulement celle des ventres, ni celle des lendemains qui manquent. Elle est aussi cette faim de dignité, de fraternité, de présence. Cette faim de nous-mêmes lorsque nous oublions ce qui nous unit.

 AHOU.

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