13 mars 2026

UN SEUL FOU

 

Qui décide du monde ? 


Qui décide du monde ? qui?







La question semble simple, mais la réponse reste troublante : il n’y a plus de maîtres. Il n’y a que des volontés qui se croisent, des ambitions qui se heurtent, des marchés qui tremblent, des alliances qui s’illuminent ou s’éteignent selon des calculs invisibles.

Derrière chaque décision, des peuples vivent, tombent, espèrent, tandis que les puissants déplacent les lignes comme on déplace des pions sur une carte, proclamant la guerre au nom de la paix, la conquête au nom de la sécurité, la domination au nom de la liberté.

Aujourd’hui, nous détenons un pouvoir qu’aucune civilisation n’a jamais possédé ,,, manipuler le vivant, transformer la planète, connecter instantanément les continents, provoquer la foudre capable d’effacer des villes en un éclair. Une seule foudre ,,,

Malgré cette puissance digne des dieux, nos instincts restent archaïques : peur, rivalité, orgueil, besoin de domination : des émotions anciennes dans des mains modernes, des institutions médiévales et une technologie divine. Un seul fou ,,,

Jamais l’homme n’a eu autant de force : la puissance de nourrir, de protéger, de préserver. Mais aussi, celle de dévaster, d’épuiser, de fracturer le vivant. Les princes d’autrefois, parchemins moisis et épées rouillées, sont toujours là : mieux habillés, mieux armés, mieux filmés. Ils inventent des dangers pour justifier la mort, font tomber des vies pour des calculs d’influence. Un seul ,,,

Les guerres sont décidées loin des corps, dans des pièces closes où le temps ne saigne pas. Personne ne montre la vérité des corps brisés, des gueules arrachées, des survivants amers. L’homme, étonné d’exister, inquiet de durer, s’interroge. Seul? un fou, une foudre et tout bascule ,,,

Qui décide du monde ?




11 mars 2026

GEOGRAPHIE de SURVIE

Il existe dans les paroles des peuples une mémoire que les cartes politiques ignorent : blessures anciennes, promesses oubliées, vies brisées que la poussière des intérêts efface trop vite. Les peuples se souviennent. Les puissances, elles, oublient.

Entre 1952 et 1954, Pablo Picasso transforme la chapelle romane désacralisée du Château de Vallauris en un Temple de la Paix. Sur ses murs, il peint la guerre et la paix face à face, comme deux forces que l’humanité porte en elle depuis toujours.

Cette mémoire ne disparaît jamais vraiment. Elle circule dans les récits, dans les silences des familles, dans les paysages marqués par les conflits. Là où les cartes tracent des frontières, les peuples se souviennent des vies qui s’y sont brisées, dans une réalité, celle d'une guerre.

Dans toute guerre, ce ne sont pas les dirigeants qui tremblent dans les abris. Ce ne sont pas eux qui quittent la maison au milieu de la nuit, emportant dans un sac le reste d’une vie. Ce ne sont pas eux qui apprennent à leurs enfants la géographie du danger : ici un mur effondré, là une route barrée, plus loin un ciel qui s’ouvre. 

Les peuples, eux, apprennent une autre géographie. Celle de la survie. Les villes se vident, les familles se dispersent, les marchés se taisent, les écoles ferment. Les générations grandissent dans l’ombre de conflits qu’elles n’ont pas choisis. La guerre possède son langage officiel : stratégie, équilibre des puissances, sécurité nationale.

Mais derrière ces mots froids demeurent des vies concrètes, des existences fragiles, des espoirs écrasés. La guerre apporte toujours douleur et désastre. Elle laisse des cicatrices invisibles sur les corps et les âmes, déchire les communautés et détruit ce qui avait mis des années à se construire. Les victoires militaires ne réparent jamais les pertes humaines.

Peut-être, un jour, les voix qui racontent les tragédies raconteront aussi la réconciliation. Non parce que l’histoire aura oublié la douleur, mais parce que les peuples décideront qu’aucune mémoire, aussi lourde soit-elle, ne mérite d’être transmise éternellement dans le langage de la guerre. Les conflits tentent toujours d’effacer une vérité simple : la terre, les maisons, les rues n’appartiennent jamais aux canons. Elles appartiennent à ceux qui y vivent, y travaillent, y élèvent leurs enfants et y enterrent leurs morts.

C’est peut-être là que commence la paix : lorsque les peuples, de tous côtés, se reconnaissent enfin dans la même fatigue de la guerre et dans le même désir, humble et immense, de vivre.

Vivre en paix.

10 mars 2026

,,, AMANTS ,,, EXODUS

INTEMPORELLE : d’une beauté rare, exaltante sans ostentation, sauvage parce qu’elle ne s’excusait pas d’exister, sage parce qu’elle savait écouter ce qui tremble.

Solitude Philippe Lebeau

Une virgule. Une simple virgule dans la phrase du temps,,, 

Il arrive que la vie nous accorde un éclat de temps suspendu, un intervalle rare où deux existences se rencontrent et se reconnaissent avant même que le monde n’ait le temps de s’y habituer. Ce fut cela. Une présence, et déjà la respiration du monde changeait. Rien n’était prévu, rien n’était écrit, pourtant une porte intérieure s’était ouverte sans bruit,,,   virgule, et nous patientions,,, attendant le passage du temps et le miracle de nos regards,,,

Virgule,,, Ce nom, ce mot contenait à lui seul une manière d’être au monde : pause et mouvement à la fois, respiration et continuité. Une promesse de phrase qui ne se ferme pas. Elle, elle portait cette légèreté attentive qui fait que la vie, soudain, semble plus vaste, une longue phrase suspendue,,, 

Une ballade de signes et de sens,,,  qui se cherchent,,,  qui se répondent. Elle, elle parfumait un poème sans point final, où chaque virgule devenait un souffle d’été, chaque point-virgule un frisson d’aube, chaque deux-points l’annonce d’un possible. Le point final n’existait pas pour elle. Illusion grammaticale dans la grande phrase du temps,,, 

Le vent tourne les pages; Le nôtre l’a fait trop tôt, très fort. Une rafale, un tourbillon imprévisible avait traversé le livre,,, notre livre,,, Certains souvenirs ressemblent à des cicatrices douces : une trace d’encre sous la peau,,, le temps déplace, et dépose les instants d'une éternité, dans un pli secret de la mémoire,,, peut-être a-t-il perdu la gomme quelque part dans la poussière dorée d’un été ancien, dans la douceur d’une présence devenue absence,,, 

Je ne la nomme presque plus. Elle n’a pas besoin d’être appelée. Elle existe dans cette virgule, silencieuse,  qui surgit parfois au détour d’un regard, d’un parfum, d’une lumière d’après-midi. Une présence discrète qui n’exige rien, ne réclame rien, respiration fidèle ,,, vivante, mouvante, presque charnelle dans sa manière de revenir. Le monde extérieur devient ce miroir inattendu d'un monde intime ,,,

Je me souviens de cela : un regard entrevu, soutenu un instant, et soudain la respiration d'un monde qui bascule. Du je. Du toi. Vers ce nous fragile et immense, il me reste cette phrase qu’elle répétait avec un sourire calme, elle en connaissait déjà la vérité secrète : « Ne mets pas de point… laisse la phrase respirer. » 

virgule,  

D’une beauté rare, sauvage parce qu’elle ne s’excusait pas d’exister, sage parce qu’elle savait déjà écouter ce qui tremble. Elle disait que la virgule est un signe du vivant, qu’elle ne ferme rien, qu’elle relie, qu’elle laisse passer le souffle. Elle répétait souvent : ne mets pas de point, laisse la phrase respirer.

"Rien n’était prévu, rien n’était écrit, pourtant une porte intérieure s’était entrouverte sans bruit ,,, d'où jaillit tous les possibles ,,,

Elle a croisé mon regard et a fait le pas vers le "nous",,,

Rien n’attendait. Un regard seulement; entrevu, soutenu, et le monde a changé de respiration,,, du je, ,,, de toi, ,,, à nous ,,, nous ,,, entre eux ,,, la sensualité naquit comme une source, eau douce et claire, évidence du rapprochement. Nous patientons, chacun attendant le passage du temps et le miracle de nos regards."

Leurs mains apprirent la géographie de l’autre. Une nuque inclinée, un souffle retenu, une épaule effleurée, et déjà la peau devenait langage. Ils s’approchaient pour reconnaître et dans cet espace ténu, le silence avait la densité d’une promesse sans parole. Ces instants avaient la durée du monde ,,, leur monde ,,, une phrase ample, sans ponctuation finale. Ils habitaient le présent avec l’insouciance des êtres qui ne doutent d'aucun lendemain.

Un jour, un après l'amour, ce qui devait être, à ce soir, à demain, fut interrompu, union naissante ,,, brisée ,,, point virgule ,,, sans visage, sans justice, une phrase coupée en plein souffle, dans un silence trop vaste,,,

L’amour ainsi rompu ne disparaît pas ; La mémoire n’en garde pas les faits, mais les intensités. Le temps, dans sa lenteur obstinée, ne vient pas effacer. Il déplace. Il dépose sur la brûlure une douceur inattendue. Ce qui fut une plaie devient une note grave dans la musique des jours. Les amants ne vieillissent pas : ils demeurent à jamais dans leur élan premier, intacts et suspendus, reconnaissance d'une liaison que la durée n’aurait pas rendue plus vraie, entière dans sa brièveté.

Peut-être est-ce cela, ne pas chercher à refermer la phrase. Laisser la rencontre demeurer dans sa forme inachevée, sans point final ,,, pour en révéler la fragilité précieuse ,,,

"ne mets pas de point, laisse la phrase respirer,,,". 

" pas de point, respirer,,,"

un éclat de temps suspendu, un intervalle rare où deux vies se sont rencontrées et reconnues avant même que le monde n’ait le loisir de s’y habituer.






07 mars 2026

,,, LES AMANTS du MONDE ,,, 12 février 2026

 "elle patientait, attendant le passage du temps et le miracle de nos regards."

Chacune de nos peaux devient territoire. Chaque tremblement, un langage, chaque langage...,,, nous sommes là

Etreintes Yolaine Wuest

devient un lieu où le monde respire à travers nous, où la lumière glisse sur l’épiderme pour dire : « nous ici. »

Nina Peña Pitarch

Dans cette ouverture, l’air devient épais de promesses. Chaque souffle se mêle à celui du vent. Le temps s’étire, s’enroule, s’humidifie. Deux corps collés de sel et de sueur, deux êtres qui se découvrent dans la lenteur. Et soudain, la question surgit: et si nos corps n’étaient pas des limites, mais des cartes à explorer ? Des paysages à conquérir l’un dans l’autre, jusqu’à ce que nos frontières se dissolvent dans la même pulsation.

Viens, gravissons cette colline. Nos corps s’appuient l’un à l’autre, nos souffles se cherchent, se trouvent, s’accordent. Là-haut, le monde s’étend sous nos yeux : non pas comme un paysage, mais comme un corps offert à la caresse. Un fragment de peau, une épaule de terre. Le reste, les maisons, les champs, les villes, ne sont que parures : Bijoux d’un monde qui se dénude lentement. 

Ce qui nous appelle, n’est pas ce que l’homme a bâti, mais ce qui demeure, ce qui respire encore, ce qui s’offre sans mesure. La forêt s’étire, chevelure sombre au parfum d’orage. La rivière s’enroule autour des collines, gonflée de désir, puis se retire, haletante, attendant le prochain frisson du ciel. Et la vallée, cette hanche, cette courbe s’abandonne au vent comme un corps à l’amant.

La fille en bleu Alain Rouschmeyer

Chaque pierre, chaque pli du paysage devient peau, chaque ombre un souffle, chaque silence une main posée sur nous. Nous ne regardons plus, nous touchons ; nous ne marchons plus, nous glissons dans la matière, et tout devient seuil, vibration, passage. Dans cet instant suspendu, une évidence douce se lève : la nature ne nous entoure pas, elle nous traverse, elle nous façonne, nous défait et nous respire à travers ses arbres, nous rêve dans ses collines, nous murmure dans ses vents. 

Alors, haletants, nous restons là, dans la lumière qui s’éteint doucement, les yeux ouverts sur ce monde qui palpite. Une voix, peut-être la tienne, peut-être la mienne, chuchote au creux du soir que nous ne sommes que des passages, où le vivant se glisse et s’invente. Sous nos pieds, la terre bat d’un rythme discret, les fleurs s’ouvrent comme des confidences, les pierres tièdes gardent la mémoire du soleil. Nous ne cherchons plus la beauté : nous la respirons, nous la portons, 

Le vent s’enroule autour de nos voix, l’eau s’attarde sur nos mains, le ciel se penche comme un complice silencieux. À genoux sur cette terre aimée, une certitude tranquille naît en nous : Le monde n’est pas un décor, mais un corps immense qui murmure nos noms, une présence qui guide nos gestes, un souffle qui se mêle au nôtre. Et dans ce lieu fragile où nos corps se rejoignent, là où le vivant nous traverse sans bruit, nous devenons, pour l’éternité d’un instant, les amants du monde.

,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,"elle patientait, attendant le passage du temps et le miracle de nos regards",,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,


Une chanson sur you tube 14 février 2023, les amants du monde sur Zion Radio, mis en musique par Robert Lars Brower

À la lecture, je ressens une profonde sensualité, mais aussi une intimité presque sacrée avec le monde. Ce n’est pas simplement un texte sur deux corps ou deux personnes, mais sur l’union entre les êtres et la nature, sur la façon dont le corps et le paysage deviennent indissociables. La répétition des images corporelles et des paysages retrouve un sentiment de fluidité : la peau devient terre, le souffle devient vent, chaque geste est à la fois physique et spirituel.


je retrouve quelque chose de méditatif, presque chamanique, de dire que le monde nous traverse et que nous sommes traversés par lui. Les phrases longues, parfois suspendues, font respirer le texte, dans l’urgence et la lenteur à la fois, c’est un temps qui s’étire, où l’attention se dépose sur chaque sensation.

Emotionnellement, j’ai eu un mélange de douceur, d’émerveillement et de vertige : une invitation se perdre dans cette fusion du corps, de la nature et du temps.

REVER

 « Écrire avec des couleurs… pour dire et inciter au rêve, pour témoigner et partager. Mettre en scène un système de signes que l’on voudrait suffisamment puissants pour exprimer ce vécu et générer un champ inédit de sensations et de pensées… "

Si la terre était ronde, j'irai sur ces chemins qui ne sont que rêves,,,


Panthère de Brecht Evens

Il est des routes invisibles où la courbe absorbe l’esprit, et l’on avance à colin‑maillard parmi les signes incertains de la mémoire. Les images surgissent sans ordre, pages tournées à contre‑jour qu’un vent intérieur soulève, éclaboussant l’air d’odeurs anciennes et de poussière de "soi". Parfois une luciole devient lettre, parfois un parchemin se déroule en vol… le temps voudrait-il se relire lui-même ? L’esprit dérive-t-il dans ce labyrinthe de signes ,,,  ,,,

Dans ce brouillard parsemé d’instants suspendus, le regard se lève vers ce ciel plié sur lui-même, à la recherche d'un texte à déchiffrer. Le rêve ne raisonne pas, il invente ,,, Les images naissent, disparaissent, se transforment ,,, les absences surgissent et la mémoire revient par fragments, éclats de couleur, réminiscences odorantes, légers tremblements de l’air ou échos lointains … tandis que le temps devient matière souple que l’on caresse du bout des doigts.

Le rêve hisse haut les voiles. L’ombre se transforme en présence, l’absence en résonance. L’instant devient éternel,,, 

Passages dérobées de Jacques Reverdy






observer la naissance d'une idée, voir comment l'image transforme la pensée, et noter le moment où une, la sensation devient langage. 

penser par images sensibles. La phrase exprimée fonctionne comme une vague : elle s’élève, se prolonge, puis se retire,,, une respiration : inspiration longue, suspension, puis relâchement,,, ou une promenade intérieure, où la pensée observe ce qu’elle rencontre en chemin.

06 mars 2026

CORNICHE NICE



« Certaines routes s’effacent des cartes. D’autres persistent sous la peau. » Elle, elle ne cherchait pas à impressionner. Elle habitait la route. »

"Certaines routes s’effacent des cartes. D’autres persistent sous la peau. C’est une trace, un coup de frein, une sensualité douce, où la mécanique, le mouvement et les courbes deviennent une chorégraphie . Le souvenir d’un moment vécu pleinement : une rencontre, un âge, une intensité. Un rêve entrevu dans la pensée, une manière de redonner un instant de route, une présence préservée. Elle, elle ne cherchait pas à impressionner. Elle habitait la route. 

Ne retiens pas. Respire,

Des cheveux m’effleurent, parfum inflammable, désir décent, plaisir des sens. Ils se lancent sur la route comme deux battements d’un même cœur. Abandon absolu. Sur la corniche de Nice, une route ne sépare pas la roche de la mer ; elle relie dans une tension continue, sur un fil tendu entre deux absolus. C’est là que les motards s’élancent, s’éprouvent, se prouvent. Ils roulent pour sentir.

Dans cet accord, la douceur surgit. Le plaisir des sens…La route déroule ses courbes, phrase ou partition : chaque accélération élargit le monde intérieur, chaque ralentissement l’approfondit. La corniche serpente entre la roche et la mer. Le soleil décline. Peu importe. Ce qui demeure, est cette sensation intacte : avoir été, un jour, entièrement présent. Avoir senti la chaleur d’une peau, la précision de corps partagés.

Certaines routes s’effacent des cartes. D’autres persistent sous la peau. Il suffit d’une inclinaison retrouvée. Sur la corniche de Nice, nous étions deux. Deux, elle et moi et pourtant elle semblait déjà appartenir à une lumière plus vaste. C’était tout elle, d’une beauté rare, qui ne demandait rien, n’exigeait aucun regard, et qui pourtant attirait la lumière. Sauvage, parce qu’elle ne s’excusait jamais d’exister. Sage, parce qu’elle savait écouter ce qui tremble, chez les autres et peut-être en elle-même. Elle guidait avec cette assurance tranquille de ceux qui ne cherchent pas à impressionner. Elle ne forçait rien. Elle habitait la route. Le monde se déroulait. Grisés par le vent, blottis, nos corps s’accordaient sans effort. Elle penchait, et je suivais le mouvement. Je sentais dans son dos la confiance qu’elle m’accordait, et dans mes bras la responsabilité de ne pas rompre cet équilibre. La route devenait un fil tendu entre la mer et le ciel. Respire,

Elle avait raison : Il y a des êtres qui passent comme des comètes. Ils ne restent pas longtemps. Mais ils modifient à jamais la trajectoire, réapparaissent… dans certaines courbes, dans certains silences, dans la respiration,














Ils se lancent sur la route comme deux battements d’un même cœur,  abandon absolu .


St Jeannet

 

02 mars 2026

JE ME SOUVIENS DE TOUT

Je me souviens de tout.




d’un théâtre entre l’aube et le vertige. 

Lui me regarde depuis les coulisses. Il ne sourit pas. Il scrute. Il interroge la charpente invisible du spectacle. « Qu’est-ce que la vérité quand tout est costume ? » . Sous son regard, les couleurs se décantent, les gestes prennent une gravité inattendue. Lui, il cherche l’ossature sous la soie, l’axiome sous le chant.

Et cet autre, lui, écrit au centre de la scène,  souffle, ses phrases sont des traînées phosphorescentes qui traversent l’air et laissent derrière elles un parfum d’orage et de résine. Il sait que le masque n’est pas mensonge, que le hasard n’est pas chaos. Lui, il tend la main à l’imprévisible comme on invite un danseur inconnu.

Moi, là, armure vivante, fragile, je sens sous ma peau une muraille de feu vibrer au rythme de tambours invisibles. Moi, j'aurai aimé maîtriser le hasard et là, je découvre qu’il suffit de l’épouser. 

Lui murmure encore : « Qui es-tu lorsque le rideau tombe ? »
L'autre répond : « Celui qui continue d’écrire dans l’ombre. »
Je,,, lui, moi?, je me souviens de tout, oui. 

Je me souviens. Feu sous la peau. Armure vivante. Hasard en voiles, folie lente. Lui qui me regarde. L'autre qui écrit,  la lumière qui traverse. Je me souviens. Spirales de pensée. Je me souviens,,, porte entrouverte par où souffle ce qui est, a été, sera. Je me souviens, quelque chose de moi qui ne s’efface pas, qui vit, clair, mobile, présent, du coeur à l'esprit. Près de moi, une présence qui circule, qui brûle, qui aime,,,      ,,,  danser avec ma mémoire ,,,






28 février 2026

68.9

 Si l’on m’avait annoncé que mon espérance de vie serait de soixante-huit années et neuf dixièmes, il me resterait aujourd’hui deux jours.

Etienne-Jules Marey, Movements in Pole Vaulting, 

Deux jours, non comme une menace, mais comme une révélation. Deux jours pour écrire encore, pour aimer sans réserve, pour marcher avec  cette conscience aiguë de la fragilité. Deux jours qui soudain valent une éternité, parce qu’ils ne promettent rien au-delà d’eux-mêmes,,, rien d'autres,,,

Nous croyons disposer du temps comme d’un espace neutre, docile, disponible. Nous le pensons vaste, patient, presque indulgent. Nous imaginons que les paroles essentielles sauront attendre leur heure, que les gestes tendres ne se faneront pas s’ils sont différés. Mais le temps est une matière mouvante, une surface instable qui se dérobe sous nos pas dès que nous la croyons acquise.

Alors l’instant T se révèle dans ce qu’il n’a pas eu le loisir de devenir. Il ne s’effondre pas toujours dans le fracas ; il s’amenuise parfois dans l’infime retard d’un geste, dans une phrase remise à plus tard, dans une tendresse supposée évidente. Ce qui n’a pas été dit ne disparaît pas : cela demeure en suspens, comme une lumière oubliée derrière une porte close. 

Il arrive un moment où l’on comprend que la vie ne se joue pas dans les grands événements, mais dans ces instants discrets que l’on croit ordinaires. Une conversation reportée. Une main que l’on n’a pas serrée. Un regard que l’on a laissé filer par distraction, ajournement, confiance excessive de la continuité du monde.

Tout ce que l’on croyait encore possible se dissout. On ne perd rien ; on perd les phrases qui n’ont jamais trouvé leur forme, les gestes qui n’ont pas eu lieu, les silences qui auraient pu être partagés. On perd un futur intérieur.

S’il ne me restait que deux jours, je ne chercherais ni à réparer le passé ni à précipiter l’avenir. Je chercherais à habiter pleinement l’instant. À dire ce qui tremble avant qu’il ne se taise. À poser la main là où elle hésitait encore. À regarder vraiment, sans détour,,, instant imperceptible, où tout se décide sans bruit. Là, dans cet intervalle minuscule, il n’y a ni promesse ni durée assurée, seule une présence lucide, assez courageuse pour ne pas remettre à demain, à deux mains,,,

Peut-être est-ce cela, combien de fois ai-je entendu, "vivre le présent", vivre avec justesse : cesser de croire que le temps nous appartient, et commencer à lui appartenir pleinement. Si deux jours me restent, qu’ils soient vastes comme un pardon, ardents comme une déclaration, simples comme ton regard,,,

Nous avons toujours deux jours devant nous : aujourd’hui, et celui que nous espérons. 


Paco Cabrera

24 février 2026

M. TRACTEUR



César, ou l’art d’ rester là

I s’appelot Monsieur Delvallée. César, pour chés qui savot… sinon c’étot « Monsieur tracteur ». Sa ferme, elle faisot point d’esbroufe. Elle étot là, tout simpl’ment. Six vach’s dins l’pré, un vieu tracteur cabossé mais fidèle, des poules qu’brassot toudis, des canards qu’braillot, quéqu’s cochons à fouiller l’cour. Au mitan, l’fumier fumot tout doux, un tas tiède et riche, avou une odeur forte qu’t’intrait dins l’corps autant qu’dins l’tête. L’purin, i s’en allôt vers la Sambre par un p’tit rieu, comme si la terre alle avot ses propres veines.

L’porte, alle restot ouverte. L’sair, en r’venant d’l’école, j’intrô sans toquer pour prind’ du lait. On toke point là où qu’on est attendu.

César, i parlôt point beaucoup. Sous sa moustache jaunie, la fumée montot tranquille, mélangée au parfum du fuel et d’la terre mouillée. J’y ai jamais connu d’femme. Aucune voix dins l’maison, aucun linge à sécher. I vivot tout seul, mais ça li pesot point. I faisot partie d’chés hommes discrets qu’ont pris la terre comme compagne. Et chés saisons, ça li suffisot pour parler.

Peut-être qu’i avo aimé. Peut-être qu’i avo perdu. Ou peut-être que la vie alle avo pris un aut’ sillon. Cha s’demando point. Cha s’respectot.

À huit ans, j’ai été pris pour les foins. D’abord assis sur la machine, pis à tenir l’andaineur quand l’herbe roulot en grandes vagues derrière nous. J’apprindot l’juste poids des gestes. César, i r’gardot. Quand i hochot la tête en disant : « Ch’est bien, tiot. Cha ira. », cha valot plus qu’un compliment… i m’reconnoissot. I m’laissot passer dins ses champs, cueillir les fruits quand i faut, amener mes copains au bord du pré, sous chés saules penchés vers l’rivière. On avot l’droit d’être là. D’pêcher, d’faire des cabanes, d’vivre l’temps sans s’expliquer.

Ch’droit-là, cha faisot l’enfance. 

I disot simpl’ment : les haies, cha protège la terre. Chés fossés, cha garde la bonne glaise pour pas qu’alle s’en aille chez l’voisin. Une haie bien fournie, cha garde les bêtes, cha donne d’l’ombre, cha évite les disputes. Être chez soi, qu’i disot, ch’est d’abord vivre sans histoires. Un arbre à chaque coin, cha marquot les limites. Point pour séparer, mais pour mettre d’l’ordre. Chez li, la frontière, ch’étot point un mur : ch’étot une mesure. I préférot l’fumier aux engrais chimiques. Son cheval ardennais tirôt encore la charrue quand l’tracteur s’téjot. I taillot les haies à la serpe, point pour forcer, mais pour garder l’équilibre. I savot qu’une terre trop tirée, alle s’veng’rait. Sans l’dire, i nous apprindot : travailler la terre, ch’est point la posséder, ch’est la servir. 

Les jours d’pluie, i v’nôt s’abriter dins nos cabanes. Li seul savot allumer l’feu. On r’gardot la flamme prendre, émerveillés. On mangeot les poissons d’la Sambre. Les péniches faisot monter l’eau jusqu’à nos pieds, et on rigolot en r’montant sur l’bord. On allôt point plus loin. Après, ch’étot la forêt. On peut s’y perdre quand on est tiot, qu’i disot.

Pis l’âge du vélo i est v’nu, des routes plus longues, des horizons plus grands. On a quitté les cabanes. L’enfance alle a bougé. Mais cha qu’i nous avo donné, cha s’est point perdu. La haie, la limite, l’geste juste, l’respect du voisin, l’attention à la terre… tout cha avo façonné not’ manière d’vivre au monde. César, i parlôt point d’philosophie. Mais i nous apprindot l’essentiel : rester, ch’est point s’arrêter, ch’est prendre soin. La liberté, ch’est point sans limites, ch’est les connaître. Et la solitude, ch’est point un manque… ch’est une manière d’être entier.

La vie… alle suit son sillon.



César, qu’on appelait aussi M Tracteur, ch’tait un homme bon, discret, pas d’paroles pour rien, sous eusse moustache jaunie par l’gris pis sin clope, la fumée qui montait épaisse, cha sentait l’fuel pis la terre mouillée, pis j’ai jamais vu s’il avait une femme, pas d’présence dins maison, pas d’voix, pas d’linge dehors, rien, il devait être seul, mais pas malheureux, seul comm’ chés hommes qui ont pris la terre pour compagne, entouré des bêtes, de sin chien, des haies, des saisons qui parlent pus fort queul  gens,


À Berlaimont y avait ben d’autres paysans, mais j’les connaissais point, lui ch’tait l’mien, dès mes huit ans j’ai été pris pour les foins, assis sur la faneuse à fourche, puis sur l’andaineur, que j’tenais à la corde quand l’andain roulait gros derrière, César parlait pas, i regardait, pis quand cha allait il hochait la tête, ch’est bon gamin, cha ira, té bon tiote,

J’avais l’droit d’passer dins ses champs, d’prendre les fruits quand c’était l’moment, pommes, châtaignes quand cha piquait un peu les doigts, pis surtout j’avais l’droit d’amener main copains, au bord du pré, dins les saules qu’bordaient la Sambre, droit d’pêcher, droit d’flaner, droit d’faire des cabanes, à terre ou perchées, droit d’être là, sans qu’on vienne nous demander pourquoi, ché ainchi,


Il expliquait les choses simplement, que les arbres et les haies cha mange la terre, que les fossés cha servent à garder la bonne terre chez soi, pas qu’elle s’en aille chez l’voisin, que la haie bien serrée, qu’on passe pas n’importe où, cha garde la vache, cha donne d’l’ombre, cha évite les histoires, pis la haie, faut dire, cha cache, et che bien com' cha,


Un arbre à chaque coin du champ, cha ch’tait eul limite, parce qu’être chez soi pis s’y sentir bien, ch’est surtout pas d’tracas avec l’voisin, cha il y tenait, il disait cha calmement, en regardant loin, peut-être qu’i avait aimé, peut-être qu’i avait perdu quelqu’un, ou p’t-être que la vie avait tourné comm’ cha, cha s’demandait pas, cha s’respectait, j'avons appris cha,



Sa terre il la couvrait de fumier, l’engrais ch’est cher pis cha sent pas bon, son Ardennais tirait l’soc pour l’labour ou la charrette quand fallait, l’tracteur ch’tait mieux bien sûr, la haie il l’aimait quand même, aubépines, noisetiers, ronces à mûres toutes mêlées, avec sa serpe il coupait cha qu’allait trop loin, pour pas que cha mange la terre, toujours cha , eul souci,

Quand y pleuvait, pis y pleut souvent par ichi, i venait dins notre cabane, celle qu’on avait faite à terre, alors on pêchait, lui il avait l’droit d’faire l’feu, nous on r’gardait, on mangeait des ablettes, des gardons, des goujons, des fois des perches, les péniches en passant nous mouillaient les pieds, fallait r’monter sur la berge, 


On n’allait point plus loin, parce qu’il fallait pas, après ch’tait Mormal, la forêt, on peut s’y perdre quand on est p’tit, César disait cha tranquille, sans faire peur, comm’ on dit une vérité simple, che ainsi,

Puis à douze ans y a eu l’vélo d’la communion, pis on a quitté les cabanes, tous ensemble, copains et ,,, copines, on est partis dins la forêt, mais la terre, la haie, la rigole, la fumée, pis la solitude pleine de César, cha, cha nous avait déjà appris à tenir debout, el vie, comm’ qu’i s’racont’ toute seule quand t’veux point l’figer


César, ou l’art de demeurer

Il s’appelait Monsieur Delvallée. César, pour ceux qui savaient,,, Monsieur tracteur.

Sa ferme n’imposait rien. Elle était là, simplement. Six vaches à l’herbe, un vieux tracteur cabossé mais fidèle, des poules affairées, des canards bruyants, quelques cochons fouillant la cour. Au centre, le fumier fumait doucement, masse tiède et fertile, dont l’odeur lourde s’installait dans le corps autant que dans la mémoire. Le purin s’écoulait vers la Sambre par une rigole étroite, comme si la terre possédait ses propres veines.

La porte restait ouverte. Le soir, en revenant de l’école, j’entrais sans frapper pour prendre le lait. On ne frappe pas là où l’on est attendu.

César parlait peu. Sous sa moustache jaunie par le gris, la fumée montait lentement, mêlée au parfum du fuel et de la glaise mouillée. Je ne lui ai jamais connu de femme. Aucune voix dans la maison, aucun linge au vent. Il vivait seul, sans que cette solitude paraisse peser. Il appartenait à cette race discrète d’hommes qui ont choisi la terre pour compagne. Et les saisons suffisaient pour dialogue.

Peut-être avait-il aimé. Peut-être avait-il perdu. Peut-être la vie avait-elle simplement suivi un autre sillon. Cela ne se questionnait pas. Cela se respectait.

À huit ans, j’ai été pris pour les foins. Assis d’abord sur la faneuse, puis tenant l’andaineur quand l’herbe roulait en larges vagues derrière nous, j’apprenais le poids exact des gestes. César observait. Lorsqu’il hochait la tête en disant : C’est bien, tiot. Ça ira. je recevais plus qu’un compliment, il me reconnaissait,,, Il me laissait traverser ses champs, cueillir les fruits au temps juste, amener mes camarades au bord du pré, sous les saules inclinés vers la rivière. Nous avions le droit d’être là. De pêcher, de bâtir des cabanes, d’habiter les heures sans justification.

Ce droit-là formait l’enfance. Il expliquait simplement : les haies protègent la terre. Les fossés retiennent la bonne glaise pour qu’elle ne glisse pas chez le voisin. Une haie dense garde les bêtes, offre de l’ombre, évite les querelles. Être chez soi, disait-il, c’est d’abord vivre sans conflit. Un arbre à chaque coin marquait la limite. Non pour séparer, mais pour ordonner. La frontière, chez lui, n’était pas une barrière : c’était une mesure.

Il préférait le fumier à l’engrais chimique. Son cheval ardennais tirait encore le soc quand le tracteur se taisait. Il taillait les haies à la serpe, non pour contraindre, mais pour maintenir l’équilibre. Il savait qu’une terre trop exploitée se venge. Sans le dire, il enseignait ceci : travailler la terre n’est pas la posséder, c’est la servir.

Les jours de pluie, il venait s’abriter dans nos cabanes de fortune. Lui seul allumait le feu. Nous regardions la flamme prendre, fascinés. Nous mangions les poissons pêchés dans la Sambre. Les péniches faisaient monter l’eau jusqu’à nos pieds, et nous riions en remontant sur la berge. Nous n’allions pas au-delà. Après, c’était la forêt. On peut s’y perdre quand on est petit, nous disait-il simplement.

Puis vint l’âge du vélo, des routes plus longues, des horizons élargis. Nous avons quitté les cabanes. L’enfance s’est déplacée. Mais ce qu’il nous avait transmis ne s’est pas défait. La haie, la limite, le geste mesuré, le respect du voisin, l’attention à la terre : tout cela avait silencieusement façonné notre manière d’habiter le monde.

César ne parlait pas de philosophie. Pourtant il nous enseignait l’essentiel : demeurer n’est pas s’immobiliser, c’est prendre soin. La liberté n’est pas l’absence de bornes, mais la conscience des limites. La solitude n’est pas un manque, mais une façon d’être entier.

La vie, elle suit son sillon. 

ART du BRAS DROIT

liberté bien rangée


 liberté sans altérité

Il est des libertés qui se disent souveraines parce qu’elles ne tolèrent aucune limite, sinon celles qu’elles imposent. Elles confondent l’absence d’entrave avec le droit d’exclure, et la voix la plus sonore avec la volonté du peuple. Le nombre devient argument ; l’alignement, démonstration.

Dans la rue, la cadence tient lieu de raisonnement. Les talons frappent l’asphalte comme des conclusions prématurées. Les slogans, brefs et tranchants, abolissent la délibération : ce qui nuance trahit, ce qui interroge affaiblit. La liberté se contracte en mot d’ordre.

Sous l’assurance affichée se devine pourtant une inquiétude plus profonde. Peur du mélange, de l’indéterminé, de ce qui échappe au contrôle. De cette peur, on fait une norme ; de l’exclusion, un principe de préservation. L’identité devient frontière, non relation. On la protège comme une essence, oubliant qu’elle n’existe que dans l’échange.

Ainsi s’installe une étrange équation : l’unité serait l’uniformité, la sécurité serait le silence, la dignité serait la ressemblance. Mais une communauté qui exige la similitude pour accorder la liberté ne produit pas un peuple ; elle fabrique un miroir.

Reste cette question, plus exigeante que les clameurs : une liberté qui ne supporte pas l’altérité est-elle encore liberté, ou seulement la volonté de n’avoir en face de soi aucun visage différent ?







Il est une liberté qui aime l’ordre,
Elle se dit courageuse, mais redoute la complexité ; elle se proclame rebelle, mais ressuscite des gestes déjà condamnés par l’histoire.

Il est des libertés qui se proclament absolues parce qu’elles n’admettent aucune limite, sinon celles qu’elles imposent aux autres. Elles invoquent le droit d’exister comme si ce droit impliquait corrélativement celui d’exclure. 
La rue devient alors le théâtre d’une souveraineté improvisée. On y marche en cadence, persuadé que le nombre vaut légitimité, que l’alignement vaut argument. Les talons frappent l’asphalte avec la régularité : puisque nous sommes ensemble, nous avons raison ; puisque nous sommes nombreux, nous incarnons le peuple. Comme si la volonté générale pouvait se réduire à la somme des volontés identiques.

Les slogans ont la brièveté des formules définitives. La pensée s’y contracte en mots d’ordre. Ce qui relève du débat devient trahison ; ce qui relève de la nuance devient faiblesse. La liberté, ainsi comprise, ne supporte pas la contradiction : elle l’interprète comme une menace plutôt que comme une condition de sa propre vitalité.

Il est frappant de voir combien cette liberté s’adosse à la peur tout en la niant. Peur du mélange, peur de la dilution, peur de l’indéterminé. De cette inquiétude, elle fait un principe d’organisation. Elle appelle cela prudence ; elle y trouve un fondement à l’exclusion. Or une communauté fondée sur la crainte cherche moins la justice que la sécurité, et finit par confondre la paix avec le silence imposé.

On prétend défendre l’identité comme on défendrait une frontière assiégée. L’identité cesse alors d’être une construction vivante pour devenir une essence figée, qu’il faudrait préserver intacte. Mais une identité qui ne se transforme pas n’est plus une culture : c’est un monument. Et les monuments, aussi majestueux soient-ils, ne répondent pas aux vivants.

Cette liberté se veut émancipatrice ; elle devient normative. Elle parle au nom de tous ; elle n’écoute que ceux qui lui ressemblent. Elle invoque l’égalité, mais à condition que chacun accepte d’être interchangeable. Ainsi se glisse, sous le vocabulaire de la souveraineté, une tentation plus ancienne : celle d’une homogénéité rassurante où la différence apparaît comme une faute.

Les mains claquent, les rangs se resserrent, les regards se fixent droit devant. Le visible tient lieu de preuve. Pourtant, aucune gestuelle, si assurée soit-elle, ne transforme l’exclusion en principe juste. Aucune répétition ne convertit la nostalgie en avenir.

La question demeure, plus exigeante que les slogans : une liberté qui ne tolère pas l’altérité est-elle encore liberté, ou seulement la revendication d’un pouvoir sans partage ? Et qu’advient-il d’un peuple lorsqu’il confond la volonté commune avec l’uniformité, la sécurité avec la fermeture, la dignité avec la ressemblance ?

Peut-être la véritable épreuve politique commence-t-elle précisément là où l’on accepte que la liberté ne soit pas la négation de l’autre, mais la coexistence avec lui 













Cette liberté trie. Elle ne hait pas, dit-elle : elle “préserve”.
Elle n’exclut pas : elle “protège”. Les mots sont polis, comme la pensée.

Elle confond l’unité avec l’uniformité, la force avec la rigidité.
Elle rêve d’un pays net, sans aspérités, où l’identité serait un mur, non une rencontre. Un territoire propre, comme une vitrine : rien ne dépasse, rien ne dérange.

Le bras tendu lui paraît une ligne droite. Elle y voit de la discipline ; on y reconnaît surtout la nostalgie d’ombres anciennes.

Philosophiquement, son erreur est simple : elle croit que supprimer la différence, c’est résoudre le problème. Comme si l’on pouvait enrichir une bibliothèque en brûlant les livres qui se contredisent.

Alors elle marche, droite et sûre d’elle, persuadée d’incarner la dignité.
Mais la dignité ne naît pas de la ressemblance imposée.
Elle naît du courage d’habiter un monde pluriel — sans vouloir en effacer les visages.