31 décembre 1969

JE NE SAIS PLUS ETRE


Otobong Nkanga, Unearthed, Midnight, 2021

Je ne sais plus être

Les tours d’ivoire s’effritent dans la poussière de sang, la mémoire rompt les cordes tordues et les fantômes séculaires pincent des accords invisibles. La Police des Cieux frappe les crânes tandis que, sous les nuages carmins, les dieux rient et les chevaliers de métal traquent les notes perdues dans l’éclat brutal des cymbales d’orage.

Car quelque chose se fissure dans la grande mécanique du monde, une dent manquante dans l’engrenage du ciel, et l’ancienne musique des sphères commence à grincer .

Les fleuves remontent et vomissent les souvenirs, les volcans crachent des chœurs et des lettres brûlantes, les mers se couvrent de poissons noirs ; des fourmis de feu rampent dans les veines du monde pendant que le tambour ancien de la terre bat encore, lourd, profond, obstiné.

La planète elle-même se souvient soudain de toutes les blessures qu’on lui a confiées,,, L’air vibre… l’être chancelle… et un funambule avance sur des cordes de songes brisées, parmi des éclats de mémoire tranchants comme des lames d’ombre ; chaque pas hésite entre chute et révélation, 

Les enfants-comètes tombent en spirales, les fantômes glissent hors des murs comme des fumées, les cieux vomissent des chiffons violets et des éclats de vent ; des paroles incandescentes traversent l’air,  nul ne s'en saisit, le langage lui-même se dissout dans le tumulte. Les alphabets brûlent avant d’avoir pu nommer ce qui vient. Le souffle-chaos s’élève. Une goutte de conscience vacille dans ce vertige tordu ; le cri devient ruisseau, puis torrent, puis incendie… avant de se perdre dans le silence.

Toute pensée n’est qu’une étincelle dans cette nuit qui respire. Tout éclate, tout se dilate, tout se réfracte, au-delà du délire, au-delà des lyres, au-delà même de l’histoire ; là où les récits se défont comme des voiles trop usés pour contenir l’ouragan.

Zörr… Hrrâhn… Zïrr… Kreühn… Köhr-mahn…

Le monde chante dans la poussière, le dormeur s’éveille dans la vision, et tout, tout à la fois s’effondre, se relève, se replie, comme une vague immense qui respire encore, recommençant sa chute et son ascension dans la même seconde. Et dans ce souffle qui demeure : j’ai l’air…

je ne sais plus être. Quelque chose persiste à me traverser


ce texte est sorti en écoutant Magma . Leur musique  portée par Christian Vander  est construite comme une incantation rythmique, presque une liturgie cosmique. Les mots, les syllabes et les sons y deviennent instruments.

La fissure du monde, C’est comme si l’ordre du monde était une musique, et que cette musique commençait à se désaccorder.

La montée des forces naturelles Le texte quitte le domaine humain pour entrer dans le domaine tellurique.

La rupture cosmique On est dans un dérèglement cosmique.

La dissolution de l’être la tempête extérieure finit par devenir une crise de l’existence.



PRESENCE

 Dans l’air mouvant, qui se moque, qui rit, entre ce qui brûle en moi et ce qui l’attise.

 “Je m’habille du mouvement”  avec une relation au corps, au contact, à la peau. Je porte le mouvement, ou lui, me porte... avec ce dépouillement préalable : pour s’habiller, il faut d’abord se défaire de quelque chose : le retrait de la volonté ,,,




Le vent me l’a confié, lettre après lettre, tandis que je gravissais la côte. Le souffle court, je croyais lutter contre la pente. J’apprenais. La route s’élève comme une phrase exigeante. Chaque battement de cœur, une ponctuation vive, ardente. Seulement une montée, nue, offerte. Et moi, traversé par une volonté plus ancienne. Je m’accordais.

Le souffle mesure. Il arrache l’orgueil inutile, polit l’effort jusqu’à le rendre juste. Il me contraint à habiter mon propre rythme, je ne suis plus celui qui monte. Je suis ce qui monte. Puis vient la crête. Un seuil fragile où tout pourrait basculer, chute ou envol, crispation ou abandon. L’espace se suspend une seconde... Je me laisse écrire par la pente inverse.

La descente s’ouvre, l’air murmure à l’oreille une vérité simple, l’harmonie n’est pas l’absence de tension, mais un consentement réciproque. Les courbes surgissent, et le corps les accueille sans débat. Inclinaison, relâchement, souffle retenu, offert. La vitesse est une confiance. Je ne domine rien. La route se déploie, ruban vivant. 

Ce n’est pas l’ivresse qui m’emporte, mais une lucidité brûlante. Être là, 






Entre ce qui brûle en moi ,,, ce qui l’attise. 


BOOMERANGS

 

BOOMERANGS, objets de jeu, vecteurs de conséquence.

un essai qui ne parle pas seulement de responsabilité, mais de retour inévitable, de cohérence morale de l’univers, de l’impossibilité d’échapper à ce que l’on met en mouvement avec en toile de fond la consolation collective dans la catastrophe. 


L'adoration des Mages de Augustin Frison Roche

Un mot, une décision, un silence. Nous les projetons avec l’assurance tranquille de ceux qui croient que le monde absorbera le choc. Les boomerangs que nous lançons avec une élégance feinte, persuadés qu’ils décriront une courbe docile, reviennent chargés de mémoires. Ils traversent l’air avec une fidélité implacable et nous atteignent avec cette brutalité intime propre aux conséquences longtemps différées. Rien ne disparaît, tout accomplit son arc.

Quelque chose me rassure pourtant : si nous allons droit vers le mur, je ne serai pas seul à en éprouver la violence,,, Comme une consolation obscure pour une chute partagée, fraternité involontaire dans l’impact annoncé. 

Nos actes, sous couvert d’ordonner le réel, l’entament. À vouloir corriger le monde, nous le fragilisons. A vouloir sécuriser l’avenir, nous appauvrissons le présent. La réalité ne disparaît pas, mais s’altère lentement, comme une matière trop manipulée,,,. Un peu plus ou un peu moins, pensons-nous, et l’infime déplacement suffit à modifier l’équilibre. Les profits, moraux, symboliques ou matériels, trouvent toujours le chemin de ceux qui n’en manquaient pas, tandis que d'autres héritent des débris, de la poussière des décisions prises sans eux.

Nous avançons sans recul véritable, enveloppés d’une lucidité qui relève davantage de l’orgueil que de la clairvoyance.  Il n’y a plus d’alibi ; seules des justifications polies, des récits soigneusement ajustés à notre confort intérieur. Pendant que nous débattons des principes, la mâchoire du loup se referme lentement, non dans un cri, mais dans une pression tiède et progressive, presque imperceptible,,, le piège ayant appris la douceur afin de mieux assurer sa prise.

Dans la Gueule du Loup, de Daniel Hourde aux Pont des Arts ou de l'Amour, Paris

Alors demeure la question, nue et persistante : que faisons-nous des restes ? Des fragments d’idéaux qui résistent encore, des lambeaux de dignité, des parcelles de désir qui palpitent malgré la fatigue collective ? Que faire de ce qu’il nous reste,  de ces certitudes effondrées sous leur propre poids ?

Chute d'un Empire de Godefroid Thierry

Peut-être faut-il cesser de prétendre maîtriser la trajectoire et consentir à regarder l’impact en face. Non pour s’y résigner, mais pour reconnaître, dans la brûlure même, une vérité plus dérangeante: celle qui ne s’abrite ni derrière le nombre ni derrière la fatalité. Car si nous tombons ensemble, il ne tient qu’à nous que la chute soit simple écrasement ou commencement d’une lucidité plus âpre, plus responsable,,,

Nous lançons toujours quelque chose,,,