Il arrive que le temps s'interroge,,, qu'il m'interroge.
Une halte à mille temps : Je contemple l’aiguille osciller devant moi. Elle avance, revient, recommence, avec cette obstination tranquille des choses qui ne savent rien de nos vies.
Longtemps, j’ai imaginé le temps comme une rivière : on y entre, on s’y laisse porter, et l’on croit reconnaître les rives jusqu’au jour où ... Mais le temps n’est peut-être ni une rivière ni une ligne. Il ressemble davantage à un espace que nous traversons, avec ses détours, ses rencontres, ses bifurcations, tout ce qui survient sans avoir été prévu et tout ce que nous faisons de ce qui survient.
Le hasard ouvre parfois une porte sans nous demander notre avis ; la destinée, si elle existe, n’est peut-être que le nom que nous donnons après coup au chemin que nous avons choisi d’emprunter. Entre les deux, il y a notre part la plus fragile et la plus décisive : une main tendue, une parole retenue, une pierre posée à sa place, un regard qui dure une seconde de plus qu’il ne devrait. Rien de cela ne semble peser face aux années qui passent. Les villes changent, les maisons disparaissent, les empires ont depuis longtemps appris qu’ils ne sont pas éternels ; même les visages que nous pensions connaître par cœur finissent par se brouiller dans la mémoire. Nous passons notre temps à vouloir retenir ce qui s’en va, alors que vivre consiste peut-être davantage à construire avec ce qui nous est donné. Chaque instant paraît fugace.
Je regarde encore l’aiguille. Elle continue son mouvement dérisoire et immense. Elle ne sait rien de nos commencements ni de nos fins. Elle avance seulement, et nous avec elle. Peut-être n’y a-t-il finalement ni hasard ni destinée, mais cette étrange rencontre entre ce qui arrive et ce que nous en faisons. Nous ne possédons pas le temps. Nous lui donnons des formes : une maison, un amour, une amitié, quelques mots, une œuvre imparfaite, une table autour de laquelle on a ri, un chemin parcouru deux fois parce qu’il était plus beau la seconde. Tout cela disparaîtra, peut-être,
Alors je ris. Non parce que le temps serait une illusion, mais parce qu’il nous prend au sérieux alors que nous savons qu’il finira par tout reprendre. Il nous reste pourtant cette liberté étrange : habiter pleinement ce qui ne dure pas. Et si un jour tout devait se défaire, je voudrais croire qu’il resterait cela, non pas une victoire sur le temps, mais quelque chose de plus simple : une présence, quelques traces, des instants qui auront compté parce que nous y étions : Une halte à mille temps.
Le temps, le chemin, la rencontre, ce qui reste et ce qui continue.
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