15 mai 2026

CÔTEAUX et VELO

 Je,  l’homme :


  

qui grimpe malgré les genoux, qui parle à son vélo, qui garde des biscuits dans la poche, qui sait très bien ce que signifient les statistiques… mais choisit quand même la descente, qui ne se veut pas un héros quoique, invente le quotidien en aventure, mais qui se veut homme au soleil,  sous la pluie, sur un chemin agricole, parfois ridicule, parfois magnifique, et souvent les deux en même temps. 

“Je suis encore là.”, non pas une revendication dramatique. Comme un sourire sous un casque humide.

Je pourrais vous dire que je roule pour la santé. Pour l’oxygène des coteaux, pour les mollets qui résistent encore, pour ce cœur que je dois convaincre de tenir le tempo. Ce serait vrai. Mais ce serait aussi mentir un peu. Je roule surtout pour cet instant magique où, entre la fatigue et la lumière, le monde devient plus net sous les pneus. Comme si la vitesse et l’effort décapaient la réalité, la rendant plus crue, plus belle, plus vraie.

À 68,11 ans, ces statistiques me fixent avec une insistance polie, comme un serveur qui attend que je commande mon dernier verre. Moi, je fixe les chemins de Lucq-de-Béarn. Nous avons chacun nos priorités.

Mon Riese & Müller Supercharger, quel nom!  et moi! je ne ne vous dit pas mais ce n'est pas mieux... WOJC.....Ski formons un duo improbable : lui, venu de Berlin, précis, bourdonnant comme un frigo haut de gamme ; moi, français, polak de souche, essoufflé, grimpant avec la grâce d’un pingouin. Ensemble, nous défions la pluie, la boue, le soleil, la poussière, les pentes et surtout, les idées raisonnables. Celles qui murmurent : « Mais enfin, à ton âge… » ou « Et si tu tombais ? » Nous, on avance. Point.

Les coteaux ici ont du caractère. Rien n’est plat, rien n’est simple. Une route lisse comme une promesse de candidat peut se transformer, en deux tours de pédale, en un chemin de gravier hostile aux vertèbres et à la dignité. Une descente tranquille peut déboucher sur un chien philosophe, une flaque capable d’engloutir un vélo entier, ou un tracteur surgissant avec la lenteur majestueuse d’un paquebot en manoeuvre. La campagne a ses pièges, ses humeurs, ses caprices. Et moi, j’ai mon vélo, mon casque, et cette petite folie qui me tambourine dans la tête comme un pic vert têtu.

Je roule seul, la plupart du temps. Seul avec le vent dans les oreilles, les buses qui tournent au-dessus des champs, et cette sensation étrange d’être à la fois perdu , là où je dois être.



Aujourd’hui, les chemins ont décidé de tester ma philosophie.

Le départ était prometteur : du macadam impeccable, lisse comme un discours de campagne, rassurant. Puis sont venus les gravillons. Puis la boue. Viennent les nids-de-poule, des ornières, le vélo tangue. Gauche. Droite. Je pédale avec la grâce d’un héron enrhumé, celui du bord de gave... mais je pédale.

La pluie flotte dans l’air, indécise, comme le ciel béarnais qui hésite entre l’averse et la crise existentielle. Dans mon rétroviseur, les descentes que j’ai vaincues semblent soudain faciles, presque moqueuses. Devant moi, les côtes à venir prennent des airs de vengeance. 

Un chien apparaît. Sorti de nulle part. Il me regarde avec l’air d’un douanier rural : « Papiers. » Je lui tends un biscuit. Il hésite. Puis l’accepte, on signe un armistice. Un second biscuit scelle notre alliance. Nous nous quittons bons amis : lui, gardien des chemins ; moi, voyageur à assistance électrique, un peu moins seul.

Dans la montée, je pense à mon âge. Aux statistiques. Aux articulations qui clic-craquent comme des branches sèches. À ce corps qui commence à me rappeler, poliment mais fermement, qu’il n’est pas éternel. Dans la descente, j’oublie tout.

À plus de 60 km/h, le vent efface les chiffres, les doutes, les « à ton âge ». Je souris comme un adolescent mal élevé, le casque bien vissé, le cerveau fouetté par l’air. Le monde devient flou, rapide, vivant. Je prie aussi, discrètement. Pour qu’aucun chien distrait, aucun tracteur endormi, aucune vache contemplative ne décide de traverser ma trajectoire au mauvais moment.

S’il faut vieillir, alors autant le faire avec un peu de vitesse mais, dans les virages.




Avec des chemins qui mentent, des chiens qui négocient, et cette certitude que, tant qu’il y a de la boue sous les roues et des biscuits dans la poche, la vie est encore une aventure.

Et puis, comme le disait mon vélo en bourdonnant : « On n’est pas pressés. Mais on avance. »

bonjour à vous, où que vous soyez, en haut d’une côte, en bas d’une descente, ou simplement en train de sécher vos chaussettes en vous demandant pourquoi vous avez choisi aujourd’hui pour sortir.

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