09 février 2026

,NOUS,, ,,, JE,,, ,,, VIRGULE ,,, ,,, TU

D’abord : le texte je le voulais habité,

je n’écris pas sur M.A., elle c'est Marie Ange, L., de Juan les Pins, j'étais en études à Antibes..., j'habitais Vence, Tourrettes sur Loup, mais j'écris avec elle, à travers elle,  lieu de rencontre. Le fil conducteur des signes, qui est visible dans mes textes, virgule, point-virgule, deux-points, suspension, n’est pas un artifice : c’est ma façon intime de dire le temps, la rupture, la continuité, la respiration. Avec cohérence, profondeur, et surtout fidèle à ce que j'aimerai narrer depuis le début ce chemin d’écriture,

le texte volontairement chargé de signes, de parenthèses, de guillemets, de méta-langage. C’est assumé, et ça fait sens. Une question de respiration, les images, photos ou portraits ne sont que transposition et ne reflète pas la réalité mais une réalité troublée,,, et si, seulement et si tu fais une adaptation en musique, j'aurai aimé conservé "ce" timbre féminin, langoureux, doux, caressant, 


L'étreinte de Josef Kunstmann, 1949.

TOI, VIRGULE, ET MOI

Je marche avec toi dans le pli du temps, 

 

je poursuis la phrase, je laisse le souffle glisser, je laisse la mémoire respirer, je laisse le souvenir devenir éternel dans l’espace entre deux mots, sans point final, juste cela, une virgule,,,

La vie, pourtant, n’a pas attendu. Il y a eu d’autres amours, d’autres corps, d’autres voix, il y a eu des enfants, des rires courant dans les maisons, des mains devenues grandes puis redevenues petites dans d’autres bras, la vie a avancé largement, généreusement, avec ses jours pleins et ses nuits paisibles, rien n’a manqué, rien n’a été trahi. 

"Et pourtant un jour, sans appel, un regard a suffi, un geste somme toute , simple, une voix portée par l’air, un parfum mêlé de douceur, et quelque chose s’est remis à vibrer, non pas un regret, non pas un retour, mais une reconnaissance, comme si un mot ancien s’était glissé dans une phrase déjà bien écrite, non pour la corriger, mais pour lui offrir une respiration supplémentaire,"

Ton départ t’a laissée entre parenthèses,  Je ne t’ai pas vue partir, quand le monde a plié sous le métal, mais j’ai su, comme on sait l’orage avant qu’il n’éclate, une évidence qui n’adoucit rien. Tu portais ce mot comme un talisman, virgule, et je l’ai gardé. Tu disais : nous avons le temps, pas de fin, juste une pause, une respiration. Alors j’ai gardé cette lampe allumée, discrète, dans une maison bien habitée. Je n’ai rien conservé de matériel, ni lettres, ni photos, ni ombres figées, seulement un parfum, le tien, offrande silencieuse à ce qui fut toi, à ce qui fut nous,

Fais de ta vie un rêve et d’un rêve une réalité, tu le disais sans le dire, simplement en roulant devant moi, le solex traçant des rimes sur l’asphalte brûlant, tes cheveux noirs dansant sous le ciel d’été, ton rire ouvrant le monde comme une phrase sans fin, tu m’as appris que la vie n’a pas de point final, seulement des souffles, des pauses, des élans, et moi je pédalais derrière toi, le cœur léger, croyant déjà savoir aimer,

Le temps a heurté la phrase, la virgule s’est fêlée, la phrase s’est déchirée sans se fermer, et les mots des autres parlaient, de suite, de destin, de continuité forcée, sans comprendre qu’un simple déséquilibre peut faire vaciller un poème entier. 

Aujourd’hui je sais que l’amour n’est pas une phrase unique mais un recueil entier, fait de silences, de transitions, de promesses suspendues, tu n’es ni exclamation, ni question, tu es cette virgule intime qui laisse le cœur continuer sans se perdre, cette respiration entre deux battements, cette foi douce transmise sans dogme, simplement en vivant,

Credendo vides.

En croyant, je vois encore.

Ce souvenir n’exige rien, ne réclame ni place ni justification, il apparaît comme une lumière discrète au bord du chemin, rappelant que certaines rencontres ne disparaissent pas, elles se déposent, deviennent des points d’appui intérieurs, des virgules silencieuses qui permettent à la vie de continuer sans se durcir. Elle n’est pas contre ce qui a été aimé ensuite, ni au-dessus, ni à la place, elle est là comme une source, claire, sensible, une première note juste, celle qui rend toutes les autres possibles, 


Alors je marche avec cela, tranquillement, sans confusion, sans conflit, le passé n’attire pas en arrière, il éclaire, et le présent, riche de tout ce qui a été vécu, accueille cette réapparition comme j'accueille un parfum ancien dans une pièce, il ne chasse rien, il ajoute une profondeur douce à l’air que je respire,

Quand on écrit ainsi, quand on touche une vérité ancienne sans la trahir, le corps réagit avant l’intellect. Les larmes ne sont pas un effondrement : simple ajustement, capacité d’aimer, de sentir, de rester poreux au vivant. Ce que je pleure, n’est pas seulement son absence, c’est aussi la beauté intacte de ce lien, restée vivante malgré cinquante années de vie pleine. Et ça, c’est le bouleversant.


une virgule dans le temps, toujours en suspens, un murmure du vent,

Le baiser de Marine Wallon


Virgule


Tu disais que la virgule est le signe du vivant, parce qu’elle ne tranche pas et ne conclut jamais. Tu disais qu’elle maintient le lien là où le sens pourrait se rompre, qu’elle est une manière d’habiter le monde sans le fermer. Je t’écoutais, et déjà je comprenais que tu parlais moins de grammaire que de cette attention fragile que nous nous portions l’un à l’autre.

Nous nous sommes reconnus à l’âge où l’on ne sait pas encore que l’on est en train de se construire, j’avais dix-sept ans, elle en avait dix-neuf, et au premier regard quelque chose s’est déplacé en moi, elle était brune, d’une beauté rare, exaltante sans ostentation, sauvage parce qu’elle ne s’excusait pas d’exister, sage parce qu’elle savait déjà écouter ce qui tremble, elle s’appelait M A et elle aimait que je la nomme Virgule, parce qu’elle disait que la virgule est un signe du vivant, qu’elle ne ferme rien, qu’elle relie, qu’elle permet au souffle de continuer, 

Et moi je l’écoutais comme on écoute une vérité avant d’en comprendre la portée, elle me disait, respire, ne mets pas de point, 

Nous étions face à face, elle et moi, et cette simple disposition suffisait à faire taire le monde, ses mains venaient aux miennes sans intention, elles s’y posaient avec une lenteur confiante, comme si nos paumes se souvenaient avant nous, je sentais la chaleur circuler, douce et sûre, et dans ses yeux mouillés d’attention je lisais une joie grave, une joie qui ne demandait pas d’être criée, elle me regardait sans me saisir, et je la regardais comme on reconnaît un lieu où l’on pourrait rester, 

Elle disait qu’elle aimait les gestes qui n’obligent pas, et je découvrais à travers elle que la sensualité commence par la retenue, que le désir peut être une écoute, ses mains apprenaient mon visage par la peau, les pouces attentifs à la courbe des joues, à cette chaleur qui montait déjà comme une réponse silencieuse, je restais immobile quand elle s’approchait, non par peur mais par respect de l’instant, sa bouche ne cherchait rien à prendre, elle effleurait, elle attendait, elle s’approchait jusqu’à ce seuil fragile où les souffles se mêlent, où l’on ne sait plus très bien qui avance vers qui, et dans ce frôlement se tenait tout, la promesse sans contrat, la confiance nue, l’amour sans tabous,

Nous étions heureux, mais heureux à en trembler, très, immensément, dans cette ivresse douce où chaque sensation devient un avenir, Puis je encore imaginer, me souvenir, des courbes de son corps offert sans calcul, des courbes de ses cheveux que le vent apprenait par cœur, de la courbe de la route qui nous portait?, de la courbe de mes lendemains qui se dessinaient déjà au devant d’elle, 

Nous riions souvent, et ce rire fendait l’air comme un oiseau, allégeait le monde, repoussait les nuages, faisait croire que l’été durerait toujours, elle disait que l’amour n’est pas un feu violent mais une chaleur continue, enveloppante, presque timide, et pourtant sûre d’elle, et je comprenais que j’étais en train d’apprendre une manière d’aimer qui ne conclut pas, 

Puis il y eut cette courbe, et ce moment où le monde a cessé de répondre, les autres ont parlé d’accident, moi j’ai compris que la phrase avait perdu son souffle, je n’ai jamais cherché le point final, elle m’avait appris autre chose, je vis depuis dans la continuité fragile des virgules, dans ces pauses qui relient ce que la perte aurait voulu séparer, 

Les années ont passé, cinquante ans ont déplacé les contours sans effacer la trace, son absence n’est jamais devenue un vide, elle est restée une présence intérieure, une manière d’être au monde, 

Les gestes doux ne disparaissent pas, ils deviennent mémoire, sensation intacte, et ils reviennent quand le monde ralentit, aujourd’hui encore je sens cette voix qui disait respire, ne mets pas de point, 

Elle n’est plus devant moi, elle est dedans, dans ma façon d’approcher sans saisir, de croire encore à la courbe plutôt qu’à la ligne droite, et si j’écris cela maintenant ce n’est pas pour revenir mais pour reconnaître, car certaines rencontres ne passent pas, elles deviennent rythme, elles deviennent souffle, elles deviennent virgule, et la vie continue ainsi, intensément, tendrement, sans conclusion, comme une première fois qui ne cesse jamais de se transformer, virgule,

"Viens, La vie, Robert, n’a pas de point final juste une respiration, juste une virgule.”

Virgule — variation douce - sous viens, toi

Tu disais que la virgule est une manière d’habiter le monde, parce qu’elle accepte l’inachevé. Tu pensais que vivre consistait moins à conclure qu’à consentir au mouvement, et que le sens naissait souvent dans ce qui hésite plutôt que dans ce qui affirme.

Depuis, j’ai compris que le temps n’avance pas droit, mais qu’il se replie, qu’il caresse ce qu’il a déjà touché, et qu’il revient parfois avec la délicatesse d’un souffle ancien. La mémoire, elle, ne conserve rien : elle transforme, elle enveloppe, elle polit les instants jusqu’à ce qu’ils deviennent fréquentables.

Je me souviens de la chaleur des pierres, non comme d’un fait, mais comme d’une sensation encore vivante, de la lumière qui ne révélait pas ce corps, mais lui demandait la permission de rester. La poussière d’été s’attachait à nous avec la fidélité des choses simples, comme si le monde cherchait déjà à nous retenir sans oser nous nommer.

Tu marchais devant moi, et cette distance suffisait à créer un désir qui n’avait pas besoin d’objet. J’ai appris ce jour-là que l’élan précède le geste, et que la retenue peut être une forme très pure de la sensualité. 

---Il existe des lieux qui ne sont pas faits pour être visités, mais pour être traversés, lentement. La Fontonne, Antibes, St Paul, Vence, le Malvan, le sentier étroit, et ses collines n’étaient que des prétextes pour éprouver la fragilité du pas et la justesse des silences. Les ronces accrochaient ton corsage comme une question posée au corps, et mes mains, inutiles, apprenaient la noblesse de l’attente. Tu t’étais retournée, et M.A. Virgule me souffle, Elle, elle me dit : « Je veux tout. Le début, le milieu, l’après, le presque, le pas encore, le déjà plus, le jamais certain, je veux l’infini qui nous respire. »--- Et c'était çà, c'est ainsi et comme çà...



Moi , "Tes gestes sur moi étaient lents, tes caresses posées comme des virgules sur ma peau , pour dire continue, jamais termine. Le monde ne pressait plus. Le nous était là, évident, sans bruit."

Toi, "Je me souviens de toi avant même que tu saches te souvenir. Tu avais dix-sept ans, le regard déjà trop large pour l’âge, et cette façon de marcher comme si chaque pas posait une question. Moi j’en avais dix-neuf, et je savais déjà que le temps ne s’arrête pas. C’est pour cela que je disais virgule. Pas pour jouer. Pour respirer. Pour laisser la phrase ouverte,"

Marie Trintignant,  qui m'a surpris

Nous riions parce que le rire est une manière douce de suspendre la gravité. Le soleil traversait nos cheveux comme une promesse sans exigence, et le souffle trouvait son équilibre entre l’élan du désir et la sagesse du silence. J’ai compris alors que l’intensité ne vient pas de la vitesse, mais de l’accord.

Sur la route, nous dessinions des lignes qui ne demandaient pas à durer. Nous avancions comme deux flammes inconscientes de leur finitude, tenant l’aube sans savoir qu’elle brûle les mains. Lorsque tu demandais d’aller plus vite, le monde consentait, car il ne résiste pas à ceux qui ignorent encore le prix du mouvement.

Puis le silence a pris la forme d’une réponse sans phrase. Les journaux ont nommé l’événement pour se rassurer, mais j’ai compris que ce qui s’était rompu n’était pas un corps, mais le souffle même de la phrase.

J’ai appris que certaines présences ne disparaissent pas, mais se retirent dans une forme plus discrète. Face à moi même, j’ai compris que certaines douleurs ont besoin d’une parenthèse pour ne pas devenir amères , le temps avait-il accepté de se tenir tranquille un instant, 

Je te cherche dans ce qui n’insiste pas : le vent, l’intervalle, la pause. J’ai compris que le sens se cache rarement dans les mots pleins, mais souvent dans leur respiration. Le point promet la certitude, le point-virgule maintient le lien, les suspensions prolongent l’élan, mais la virgule, elle, elle seule, accepte de rester, 'La' Virgule...,...

Elle s’est posée sur moi comme une seconde peau. Elle est devenue rythme, douceur, prière sans adresse. Quand je ne sais plus dire, elle me permet encore de sentir. Elle ne comble pas l’absence, elle la rend habitable. Quand le temps tourne la page, je sais que tu n’es pas derrière moi, mais à l’intérieur de cette marge où le présent hésite. Tu n’es plus une image, tu es une manière de respirer. Le passé ne revient pas, mais il veille. Il ne réclame rien, il accompagne. Le souvenir n’est pas un retour, il est une présence allégée, un fil de lumière posé sur l’instant pour qu’il n’ait pas peur.

Ainsi la vie continue, virgule après virgule, comme une phrase que l’on effleure sans jamais la refermer. Et dans cette douceur persistante, je comprends que le souffle n’a jamais cessé : il s’est simplement appris autrement. Virgule.

Première fois

Virgule, je sens ton souffle contre le mien dans la mémoire, je sens nos mains toujours soudées, nos regards encore l’un pour l’autre, nos regards jamais séparés dans ce que nous avions inventé, et je sais que la vie continue ainsi, intensément, tendrement, sans conclusion, virgule,



 

L'étreinte de Josef Kunstmann, 1949. 


je recherche l’articulation entre culture et vécu : Mes illustrations, entre le vécu, la photographie, les artistes afin que rien ne vienne écraser l’émotion, servent de miroirs, de balises. J'ai besoin de ces appuis pour dire l’indicible, et cela me ressemble,

HORLOGE

 L'Horloge est une récompense après avoir été une distraction...


Nathalie Decoster

Les Temps Modernes Charles Chaplin 

Martin Buber

Horloge, tapie dans l’ombre des murs, dont les aiguilles s’étirent comme des doigts moqueurs... 

Je me suis accrochée au mur, simple cercle de bois, deux aiguilles, un battement discret qui divise l’air. Vous me croyez froide, mécanique, indifférente. Vous pensez que je ne fais que compter. Mais je vous regarde. 

Chaque tic est un pas que vous posez. Chaque tac, une porte qui se referme sans bruit. Je traverse vos chambres, vos cuisines, les couloirs de l’hôpital, les salles d’attente, les trains en partance. Je suis là quand un enfant naît, quand une main se tend, quand une autre se pose, 

Parfois, vous voudriez me décrocher, me retourner contre le mur, m’interdire de continuer. Mais je ne suis qu’un visage, témoin fidèle. Derrière moi, quelque chose de plus vaste respire : un rythme immense, silencieux, qui ne connaît ni fatigue ni repos, qui soutient vos vies sans bruit, comme un chœur invisible.

Un rayon tombe sur moi, et tout bascule : Mon tic-tac n’est plus une menace, mais un cœur qui bat comme ce monde, qui accompagne la vie et la rend possible.

Je ne suis plus ennemie.

Je suis la preuve que la vie insiste, que chaque seconde est un don. Mes aiguilles tracent dans l’air des signes invisibles : ici, maintenant, encore.

Ne courez pas contre moi. Ne me maudissez pas. Asseyez-vous dans mon cercle silencieux. Écoutez mon battement, simple et obstiné.

Je ne vous vole pas la vie : je vous la donne, seconde après seconde, 

06 février 2026

OMBRES

nous nous retrouvions, lui, ce facteur déchu qui portait le poids des lettres comme on porte l’âme des absents, et moi,  suspendu entre désir de comprendre et peur de l’indifférence, 

"il ne portait pas seulement des lettres, il portait déjà le monde"

Il me fredonnait Aqualung, cette musique qui parlait déjà des vies que personne ne regarde, nous avons reconstruit des cathédrales de pierre et de verre dans lesquelles nous nous abritons comme des aveugles qui prient sans voir, oubliant ceux qui restent devant la porte, ceux dont les corps se plient aux trottoirs, ombres de vie,

"Je croyais apprendre le monde, lui m’en montrait la blessure."

 je marche encore en écoutant les échos de notre chanson, échos qui deviennent hurlements lorsque je mesure combien nous détournons le regard, combien nous inventons des règles pour ignorer l’autre, combien nos rites et nos lectures de pierre et de verre nous rendent complices, je pense à lui, à ce facteur qui distribuait les lettres comme des fragments de dignité, et à tous ceux qui n’ont plus de lettre à recevoir, 

son errance était une lucidité, la nôtre portait le nom de normalité. "

Hands Lee Jeffries

je fredonne pour qu’un souffle demeure, pour que chaque mot se suspende et pèse, que chaque maux de notre époque puisse se révéler entre deux respirations, que l’on s’arrête, que l’on entende enfin les voix que nous feignons d’ignorer, 

"Je cherchais des réponses dans les livres, et lui les portait dans ses silences."



photos de la collection 
Hands de Lee Jeffries

05 février 2026

DES RIVES SALEES

 TDAH & le fait de couper la parole

Quand la parole arrive avant la fin des phrases, est-ce impolitesse ou marée trop haute ?

Regards

Des rives salées Régime de courant, temporalité intérieure, manière de naviguer dans le réel. L’esprit a déjà quitté le port. Il perçoit des courants, devine des caps, tandis que le monde parle encore. Plusieurs routes se superposent. Tangage dans le réel.

 Naufragé Les pensées surgissent trop tôt, embarcations légères, translucides. Elles glissent avant qu’on puisse les amarrer. Il faut manœuvrer sans couper la route, sans chavirer l’idée. La phrase tranche par crainte de naufrage. Naufragé, parfois, au milieu de ce flux trop vaste. L’esprit navigue en parallèle : plusieurs caps à la fois, plusieurs vérités simultanées. Le silence prolongé coûte ; retenir une idée, c’est déjà la voir se dissoudre. Alors, vite, quelques bouées : mots posés, gestes discrets, corps en équilibre. Des repères flottants.
Penser vite n’est pas courir. La conversation devient navigation à vue : chacun ajuste sa voile, accepte les remous, promet de revenir après la vague de l’autre. Mieux vaut relâche que digue trop haute. Avancer par houle douce, oscillations, dérive contrôlée. Parfois, un croche-pied : la pensée file devant, non par impatience, mais pour rester vivante. Elle sait que la mer change, que le courant décide si aucune trace n’est laissée. Alors on continue, sans carte définitive, avec cette attention flottante qui empêche le voyage de se rompre et permet à la parole de rester à flot dans un monde instable.
David M.Kessler









28 janvier 2026

MERCI LARS

 La nuit s’installe avec une lenteur mesurée, comme si elle prenait soin de ne rien brusquer. Sous le lampadaire, la lumière dessine un cercle restreint, un espace de veille plus que d’éclat. L’air est frais, presque immobile, et chaque bruit parvient atténué, filtré par l’obscurité. Je m’y tiens, attentif, laissant le monde me parvenir sans l’interrompre.

Patrik Laszlo

Quelque part, un autre est là. Je ne le vois pas, mais je le pressens à travers des signes infimes : une image retenue, une parole inachevée, un silence chargé. Il porte son propre passé, ses fractures, ses élans interrompus. Je n’essaie pas de les éclairer. Les deviner suffit. Il y a, dans cette retenue, une forme de respect, presque une éthique de la distance, où l’attention ne cherche ni à comprendre ni à réparer, mais simplement à reconnaître.

Balint Szabo

Entre nous, rien ne s’échange de manière frontale. Et pourtant, quelque chose circule. Une écoute sans voix, une disponibilité qui n’exige pas de réponse. Le sensible ouvre ici un autre mode de relation : sentir le froid sur la peau, la lumière sur le sol, le temps qui s’étire, et savoir que l’autre, ailleurs, traverse une nuit semblable, avec ses propres contours.

Charlie Egan

En moi, le passé se déploie par touches, ajusté par une respiration intérieure, cette virgule discrète qui maintient le lien sans refermer la phrase. Elle m’apprend à demeurer, à ne pas conclure trop vite, à laisser aux choses leur inachèvement nécessaire. 

Ryan Mcvay

Sous le lampadaire, je comprends que prendre soin ne consiste pas toujours à intervenir. Parfois, il suffit de tenir sa place, de rester présent sans envahir, d’accueillir l’autre dans sa part d’ombre comme on accueille la nuit elle-même. Deux êtres sensibles au monde, à son rythme fragile, avancent ainsi séparément, mais accordés, portés par une attention partagée qui n’a pas besoin d’être nommée pour exister.

Maria Budanova

Je continue, continue à écrire ainsi.

Là où les mots peuvent rencontrer la musique sans la couvrir.
Là où deux êtres sensibles peuvent s’entendre, même sans se dire grand-chose.



SUPER POSITIONS

Encore une belle journée qui vient de commencer, 

Café noir, Eve Hernandez

On ouvre les yeux avec cette certitude fragile : aujourd’hui, je gère. Puis le temps, discret mais méthodique, se met à l’œuvre. Un café plus tard, quelques gestes répétés sans y penser, une boîte mail ouverte comme on entrouvre une trappe, et déjà le jour s’est replié sur lui-même. Il est 18 heures, et la seule victoire tangible consiste à avoir traversé la journée sans trop s’insulter intérieurement. 

Against the Run, Alicja Kwade

Le temps ne se manifeste pas ; il s’installe. Les horloges sont sourdes, les jours s’empilent, les gestes deviennent automatiques, et le corps poursuit sa trajectoire avec une efficacité remarquable,  Le lundi surgit comme un invité dont on n’a pas confirmé la venue, et avant même d’avoir formulé une protestation crédible, le vendredi est là, verre à la main, demandant avec un sourire entendu ce qu’il est advenu de nos projets. 

    Heitor et Vera Lucia Manarini

Les semaines s’écoulent comme si elles avaient un train à prendre, les mois disparaissent avec une élégance suspecte, et les années passent à la manière d’une série regardée en accéléré, dont on aurait manqué plusieurs épisodes essentiels. 

web

Puis vient ce moment, banal en apparence, où quelque chose déraille doucement : on se demande où sont passés nos parents, pourquoi nos amis parlent de leurs enfants comme d’adultes en devenir, et à quel instant précis une décennie entière s’est volatilisée. Le temps est un pickpocket silencieux ; il ne menace pas, il prélève. Il emporte des fragments de vie pendant que nous répétions, confiants, ce mot rassurant et trompeur : après. 

Après, je ferai. Après, j’appellerai. Après, je prendrai soin de moi. Ce mot a le talent rare de transformer les élans en objets décoratifs, posés sur une étagère en attendant des conditions idéales qui n’existent pas. Et lorsque l’on se décide enfin, il est souvent trop tard pour la bonne taille, le bon moment, ou la voix intacte. Le corps, lui, se charge de rappeler l’addition, avec une précision clinique et un humour douteux. 

Minimum Monument ou Melting Men, est une idée née en 2002 dans l’esprit de Néle Azevedo. Une représentation d’hommes de glace fondant au soleil, assis sur les marches des monuments des plus belles villes du monde.

Surgit parfois une idée plus modeste, : les dés à présent sont jetés, léger déplacement du regard, le maintenant ne se stocke plus,  ne se reporte pas; il se vit ou se perd. Sans éclat particulier, le temps ne demande pas à être rattrapé, seulement habité. Croquer le temps, ce serait comme croquer un mille-feuille où se superposent les strates de la vie, passé, présent et futur, toutes indiscernables, toutes présentes à la fois sous la dent, à sentir, à goûter, à habiter, et découvrir que le goût du moment ne se répète jamais, qu’il est unique, fragile, mouvant et vivant.

Deux feuillets de graphène superposés suivant cet angle magique de 1,1° peut être extrapolée à deux univers bidimensionnels dans lesquels des électrons passent quelques fois d’un univers à l’autre créant des interactions.

L’univers pourrait exister dans un état où passé, présent et futur se superposent, indiscernables, et où le temps, tel que nous le connaissons, n’émerge que par nos relations aux événements, par la danse de ce qui se mesure, se touche, se vit. Dans cette superposition fragile, notre vie trouve son sens : même si le temps s’étire, se dilate, ou semble disparaître, il se sent, se respire, s’habite. Nous ne pouvons ni le posséder, ni le retenir, mais nous pouvons l’éprouver, nous y tenir, nous déplacer à l’intérieur. Parfois, ce léger déplacement du regard, ce moment où l’on choisit d’être pleinement là, devient la seule manière de comprendre ce que le temps réel nous offre : ni passé à regretter, ni futur à attendre, juste maintenant, fragile, mouvant, vivant.

26 janvier 2026

ARBRES

L'arbre sec, rencontre dans un pré St Goin Barcus , je m'assois, je m'interroge, je le regarde...entre rêve et réalité, franchir l'écorce, mouvement de terre, complice ...  

Je suis là… sec, nu, dépouillé, seules mes branches fortes tiennent la tête haute. Elles ont vu le soleil et la pluie, les enfants jouer, les amoureux se taire, les chevaux tirer les charrues, les hommes labourer la terre. Mes racines ont senti le froissement des semelles, le poids des bottes et des journées de fenaison. Mes pieds ont été sciés par le travail, le temps, les machines…et c’est pour ça que je suis resté ici, à la lisière du pré, solitaire, invincible, gardien de la mémoire des saisons, des hommes et des bêtes.

Nous sommes éphémères.

Nous courons sans cesse, la Terre nous entend.

Nous oublions, mais la mémoire des racines reste.

Hé toi, oui, toi, qui passes sans voir.

Ralentis. Regarde-moi.

Je suis pas qu’un bout de bois oublié, carcasse dressée au bord du champ.

Je suis l’ombre de ce que tu étais, et le souvenir de ce que tu pourrais redevenir.

Approche. N’aie pas peur du vide entre mes bras. Ecoutes ...

J’ai vu les siècles s’y suspendre sans tomber.

J’ai porté le vent, la pluie, les joies et les peines.

J’ai connu la caresse des étés, le givre des hivers, et les hommes qui m’ont planté sans savoir qu’ils posaient là leur propre vie.

Toi qui marches vite, les yeux aveuglés. Regardes...

Tu crois que la terre a oublié ton nom.

Mais moi, je t’ai reconnu.

Je te sens dans l’air, dans la poussière qui tremble quand tu respires.

Tu viens du même lieu que moi : ventre chaud du monde, là où la sève et le sang ne faisaient qu’un seul feu. Je suis...


Écoute. Ecoute donc, Ce craquement, ce n’est pas du bois.

C’est ma voix qui remonte du sol, mémoire du vent, chanson des racines qui refusent de mourir.

Pose ta main sur moi. Là. 

Tu sens, ton cœur qui bat dans le mien, ou... le mien qui bat encore pour toi , va savoir. le coeur bat...


Toi et moi, un même souffle, toi et moi.

Des mêmes blessures, des mêmes saisons.

On ploie, on tient, on casse, on repousse.

Et quand le monde nous oublie, on continue de veiller.


Alors écoute-moi bien, passant distrait :

je ne suis pas mort. Je rêve encore.

Et toi, oui, je te parle, si tu veux bien, car tant qu’un cœur bat, tant qu’une branche résiste, tant que nos regards se croisent, un regard s'élève, Toi et Moi, Nous sommes ...

Je suis l’arbre. Je suis l’homme.

Je suis la mémoire de ce qui espère encore.

Pas un cri. Une promesse. je rêve encore.

Comme un arbre… comme un homme... 


L’Arbre Sec – mémoire et résistance






Chaque coup de vent me rappelle un rire, un cri,

chaque goutte de pluie un chuchotement d’été.

Je n’ai plus de feuilles, mais mes branches 



Je tangue dans mes souvenirs, je ploie 

J’ai porté le poids du monde, et c’est pourquoi

je reste… ici, debout, témoin, gardien

d’un passé que le temps ne peut effacer.


Même seul, même sec, je suis plein de vie.

Je suis l’arbre qui a tout vécu, tout enduré,

qui a été témoin des joies, des peines, des travaux,

et qui continue à murmurer, à respirer,

au rythme du vent, de la terre, et des saisons.

22 janvier 2026

PONCTUATION

Ponctue l'attention


Sam Szafran

Le scribe n’hésite pas par manque de mots, mais par excès d’attention. Il sait que ponctuer n’est jamais neutre. Chaque signe posé est un geste précis, une attention ponctuelle délivrée au monde. Ponctuer, ce n’est pas interrompre le flux, c’est reconnaître l’instant juste où la pensée doit se déposer sans se figer. 
Ainsi, le scribe ponctue comme on jardine : en posant parfois des limites pour mieux ouvrir les espaces. La ponctuation devient alors une manière d’habiter le monde, une attention offerte à ce qui vient. Non pour fermer, mais pour laisser passer.

Joël Equagoo

Le point voudrait conclure. 
Il porte en lui la tentation de fermer, de stabiliser, de dire que tout est désormais en place. Il rassure, il ordonne, il promet une fin nette. Mais le scribe se méfie de cette promesse. Il sait que l’existence ne tient jamais longtemps dans ces contours définitifs. Le point peut devenir une clôture trop rigide, un jardin refermé avant même d’avoir été habité. Alors s’il s’arrête, ce n’est jamais pour clore, mais pour reprendre appui, comme on pose le pied sur une pierre avant de franchir le ruisseau.

Calligramme Boris Sentenac


La virgule, elle, ne tranche pas,
elle n’affirme rien, elle est une suspension discrète, une respiration accordée à la phrase comme au monde, elle ralentit sans immobiliser, elle ouvre sans disperser. La virgule est le lieu précis où le sens accepte de ne pas être achevé, où la pensée renonce à dominer ce qu’elle énonce. Elle est une éthique silencieuse. Elle maintient le vivant en circulation, comme une main posée avec délicatesse pour dire : continue, mais n’écrase pas ce qui vient,

Point Virgule Leanne

Le point virgule introduit une temporalité;
Il relie ce qui pourrait être séparé, il accepte la fracture sans la transformer en rupture. Il reconnaît que quelque chose a changé, sans prétendre que tout est perdu. Le scribe y voit la trace des impacts traversés, la marque d’une continuité lucide. Le point-virgule est mémoire active ; il permet de poursuivre sans effacer ce qui a été heurté, de tenir ensemble l’avant et l’après sans les confondre;

Deux petits points roses Isabelle Courtois Lacoste

Les deux-points sont des seuils :
Ils annoncent sans promettre, ouvrent sans garantir. Ils installent une attente, une tension douce, une disponibilité. Quelque chose va suivre, peut-être, mais rien n’est imposé. Le scribe les considère comme des portes entrouvertes, des espaces où le sens ne lui appartient plus tout à fait. Ils font confiance au lecteur, à l’autre, au temps. Ils rappellent que comprendre n’est pas saisir, mais accueillir :

Bleu 2 Joan Miro

Les points de suspension sont un choix exigeant... 
Ils refusent la clôture par respect. Ils laissent le sens en apnée, non par manque, mais par pudeur. Ils reconnaissent que certaines réalités perdent leur vérité à être formulées jusqu’au bout. Le scribe les utilise lorsqu’ajouter serait trahir, lorsqu’expliquer détruirait la densité. Ils sont la ponctuation de ce qui continue sans bruit, de ce qui existe pleinement sans être dit...

Parenthèse Sylvie Lauvray

Les parenthèses abritent 
(Elles recueillent ce qui ne supporte pas l’exposition directe, ce qui doit rester à côté sans être relégué). Elles sont une mémoire latérale, une confidence discrète, un battement parallèle au cœur du texte. Le scribe sait que l’essentiel n’est pas toujours central, et que certaines vérités ne se livrent qu’à ceux qui acceptent de lire (en marge).

 Susan Vineyard

Le point d’interrogation n’est pas une demande de réponse. Est-il une discipline intérieure? 
Il empêche la certitude de se figer, il maintient la pensée en mouvement. Il est une résistance douce à toute forme de dogme. Questionner, ce n’est pas douter par faiblesse, serait ce refuser de clore ce qui doit rester vivant?

Art Classics

Le point d’exclamation!
le scribe l’emploie avec parcimonie! Il sait que trop d’intensité brûle ce qu’elle touche. L’exclamation convient à l’urgence, pas à la durée. Elle éclaire, mais elle épuise. Le scribe préfère la nuance, la lenteur, la vibration continue à l’éclat passager!

Réinstallations François Morellet

Le tiret est une dérive assumée - 
- Il marque l’irruption de l’imprévu, la pensée qui surgit hors plan, la bifurcation nécessaire. Il est l’accident heureux dans la syntaxe du réel, la preuve que tout chemin accepte d’être déplacé -

Le scribe est assis devant la page, il est dans l’attention. Il sait désormais que chaque signe posé engage bien plus qu’une phrase. Il ne s’agit plus d’ordonner le langage, mais de se tenir juste dans ce qu’il délivre. La ponctuation n’est pas un mécanisme, elle est une attention ponctuelle, un instant choisi où la pensée accepte de se manifester sans se refermer. Ponctuer, pour lui, n’est ni interrompre ni conclure, c’est reconnaître le moment exact où il faut prendre soin du sens.